On connaissait le billet vert, voici les obligations vertes. Cette valeur mobilière émergente, dont les émissions ne représentent encore à peine que 1% du marché obligataire mondial, a le vent en poupe. Utilisée principalement par des institutions, de grandes entreprises et des collectivités locales, elle vient de faire son entrée sur le segment de référence : les obligations souveraines.

On attendait la Chine,  et c’est finalement la France qui a annoncé, début septembre, le lancement de la toute première obligation souveraine verte. Geste politique, assurément, dans la lignée de la COP21 et de la position de leader assumée par Paris dans la transition énergétique mondiale. Mais derrière le « coup » politique se cache une évolution significative, car la dette souveraine, celle émise par les États, ce n’est pas n’importe quel segment du marché obligataire : c’est le segment de référence, celui dont les principales valeurs dictent la tendance. Et ce n’est pas la ministre de l’Écologie qui émettra ces titres, mais l’Agence France Trésor, une institution connue pour sa prudence et sa bonne gestion.

Le montant reste modeste : on parle de 9 milliards d’euros sur trois ans, un chiffre à comparer aux quelque 200 milliards de dette émis chaque année par l’Agence France Trésor. Mais il n’est pas insignifiant quand on le compare aux émissions d’obligations vertes. La Banque mondiale se flatte ainsi d’avoir émis 9 milliards de dollars de green bonds depuis 2008, et les émissions totales, tous acteurs confondus, de l’année 2015 représentent environ 35 milliards de dollars.

En réalité, la décision française, présentée comme une « première mondiale », est surtout une étape attendue dans l’essor de ces valeurs mobilières atypiques, apparues au début du XXIe siècle et qui d’ici quelques années devraient faire partie du paysage financier.

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L’essor des green bonds
Les obligations vertes ont commencé à se développer dans les années 2000, et leur développement est lié à une forme ou une autre de soutien public.

Aux Etats-Unis, par exemple, c’est un amendement au « America Jobs Creation Act » de 2004, le « Brownfields Demonstration Program for Qualified Green Building and Sustainable Design Projects », qui a popularisé le terme et a donné la première impulsion à ces obligations spécifiques, destinées à financer la décontamination de sites industriels et opportunément soutenues par une réduction d’impôts. Le Trésor américain a même porté directement certaines émissions, en leur apportant sa garantie, mais l’État américain n’était pas officiellement l’emprunteur : on ne peut pas parler d’obligations souveraines stricto sensu.

Différentes initiatives nationales apparaissent dans les années suivantes. On cite notamment les « Climate Awareness Bonds » de la Banque européenne d’investissement, la première obligation émise dans l’ensemble des États-membres, dont l’objectif était de financer des projets intégrés au paquet climat-énergie de l’UE. Mais c’est la Banque mondiale qui va la première élargir significativement ce marché jusque-là ultra-marginal.

Ses premiers green bonds sont lancés en 2008. Cette année marquée par la crise et la demande d’une finance plus saine est aussi une année décisive dans la montée en puissance des thèmes du changement climatique et de la transition énergétique, avec la perspective du sommet de Copenhague l’année suivante. Copenhague sera un échec, mais en 2008 l’initiative de la Banque mondiale est dans l’air du temps.

Le diagnostic de la Banque mondiale est simple : le changement climatique affecte toute la planète, mais les pays du sud seront plus durement frappés et les progrès récents en espérance de vie, réduction de la pauvreté, amélioration des conditions sanitaires et développement de l’agriculture pourraient être réduits à néant. Il est urgent d’agir, et cette action exige une coopération internationale inédite. A l’échelle politique, ce sont les Conferences of Parties. A l’échelle économique, ce sont des flux financiers, et la Banque espère les diriger vers des projets s’inscrivant  dans son “Strategic Framework for Development and Climate Change”, qui a pour sens de stimuler et de coordonner les efforts du secteur public comme du secteur privé. Les green bonds sont l’outil qui va permettre ce fléchage.

L’initiative peut aussi se lire comme la saisie d’une opportunité : les investisseurs institutionnels, notamment dans les pays nordiques, expriment depuis plusieurs années une demande pour ce type d’instruments. Les green bonds de la Banque mondiale sont ainsi conçus avec Skandinaviska Enskilda Banken et visent à répondre à certains critères, dont la labellisation AAA. La première émission, avec une maturité de six ans et un intérêt de 3,5%, fut un succès et, plus significatif, ses performances furent supérieures à la moyenne sur le marché secondaire.

Depuis lors, différents groupements d’investisseurs ont avancé vers le choix du très long terme, une dimension qui est souvent associée aux investissements verts. C’est notamment le cas du Club des investisseurs de long terme animé par la CDC. La demande existe et elle se développe fortement.

Voir notre article : Changement de climat sur la gestion d’actifs?

Le marché des obligations vertes aujourd’hui
La Banque mondiale, quant à elle, a réussi son pari. Depuis 2008, elle a lancé 125 émissions en dix-huit monnaies différentes. La diversité de ces offres se fond dans un ensemble de garanties unifiées, qui se résument dans une seule : la qualité de la signature de la Banque mondiale.

Le marché mondial des obligations vertes devrait atteindre entre 50 et 60 milliards de dollars en 2016. Une paille, comparée aux 100 000 milliards de dollars du marché mondial. Mais un segment en forte progression, avec une multiplication par quatre en quatre ans. Les principaux acteurs, côté émetteurs, sont des collectivités locales (par exemple des États dans des pays fédéraux, des municipalités, etc.).

La Banque mondiale et sa filiale International Finance Corporation restent des acteurs majeurs sur la durée, mais leur part relative se réduit. En 2016, les institutions internationales n’émettent plus que moins de 20% des emprunts.

Car comme le notent les analystes de Morgan Stanley, le profil des émetteurs évolue, avec l’arrivée de de banques privées et de grandes entreprises (dont Apple, aujourd’hui dans le top 10 mondial des emprunteurs sur ce marché, ou encore EDF qui a levé 1,4 milliard d’euros en 2014). Un rapport de Standard & Poor’s publié en 2014 note que les grandes entreprises voient dans les obligations vertes une source de financement complémentaire, offrant un accès à une base d’investisseurs plus large, pour financer des mesures d’efficacité ayant une dimension environnementale. Greenwashing ? Non, car les investisseurs sont assez regardants ; on pourrait plutôt parler d’une logique d’opportunité.

Mais l’accès aux fonds verts n’est pas si aisé. L’État de Victoria, en Australie, se flattait récemment d’avoir émis la toute première obligation publique à recevoir le Climate Bond Certification, un label attribué par une initiative basée à Londres et dont les critères sont stricts. Labellisation et standardisation sont ainsi en train de modeler un marché dont les acteurs, qui gèrent des milliards, ont les moyens d’être attentifs.

Pour autant, la gamme des projets soutenus à travers le green bond du Victoria est large et atteste la variété des sujets entrant dans le champ du développement durable : il s’agit de financer (mais aussi de refinancer) des investissements publics dans les domaines de l’efficacité énergétique, des renouvelables, des transports publics à faibles émissions de CO2, et au traitement de l’eau. Cela comprend notamment de l’éclairage public par LED, des mini-centrales hydroélectriques, des bâtiments à bas carbone, le tunnel du métro de Melbourne, une voie de chemin de fer et le développement d’une centrale électrique alimentée par des renouvelables.

C’est en Chine, un pays qui s’est lancé activement dans la transition énergétique, que l’on trouve aujourd’hui les plus gros emprunteurs, représentant à eux seuls 40% des émissions en 2016. La Shanghai Pudong Development Bank est bien partie pour emprunter en une seule année autant que la Banque mondiale depuis 2008. Le renmibi est d’ailleurs la première devise utilisée, avec un peu plus de 30% des transactions en 2016. Suivent les Etats-Unis et, en Europe, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Suède. L’Inde figure elle aussi en bonne place.

L’arrivée des États souverains change-t-elle la donne?
La décision de Paris, probablement suivie d’annonces similaires de Beijing et Washington, sonne l’arrivée des États souverains parmi les emprunteurs. Cela change-t-il vraiment la donne, et en quoi ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à la question de l’opportunisme des emprunteurs.

Des esprits chagrins pourraient en effet demander si les projets ainsi labellisés n’auraient pas été menés à bien de toute façon. Le changement climatique et la transition énergétique représentent dans les prochaines décennies des investissements publics qui apparaissent d’ores et déjà inévitables. Les Etats vont continuer à investir et à emprunter, ils modifient juste certaines de leurs priorités. Est-il vraiment utile de recourir à des obligations vertes ?

Un premier élément de réponse est qu’un des enjeux de ces obligations est de se ménager dès maintenant un accès aux flux financiers de plus en plus importants, notamment chez les investisseurs institutionnels, dédiés à l’économie verte. On arguera que les États se financent aujourd’hui à taux très réduits et n’en ont guère besoin. Mais apprendre à parler à ces nouveaux investisseurs n’est pas inutile.

En outre l’intérêt des États ne se réduit pas à leur position d’emprunteur. Prenons la question autrement : le marché obligataire vert, lui, a tout à gagner de l’arrivée des ces nouveaux émetteurs, et les États peuvent souhaiter, pour des raisons politiques mais aussi stratégiques, le développement de ce marché.

Un élément décisif dans la normalisation de ce marché est en effet de permettre aux investisseurs de disposer d’une gamme d’actifs plus diversifiés, incluant des obligations souveraines, leur permettant de pondérer leur prise de risque. C’était précisément ce que faisait la Banque mondiale, en  « hébergeant » (et donc en garantissant) des émissions qui étaient ainsi notées AAA. Il y avait à la fois un enjeu pour chacune des émissions ainsi garanties (qui bénéficiait d’un faible loyer de l’argent), et un enjeu pour la gamme des obligations vertes (qui était renforcée par la présence d’actifs sûrs). A cet égard l’entrée en jeu des États souverains est une nouvelle étape dans la même direction. C’est une bonne nouvelle, qui ouvre sur une maturation plus rapide du marché obligataire vert.

Mais sauver la planète n’est pas le seul objectif des acteurs qui prennent place aujourd’hui sur ce marché. Premiers venus, ils veulent en comprendre les règles, les infléchir au besoin, et être en mesure de capter certains flux. C’est assurément l’un des enjeux de la décision française : faire de la place de Paris une référence sur ce nouveau segment des obligations souveraines vertes, créer un volume d’affaires et développer des compétences qui lui permettront, face à Londres, New York ou Shanghai, de rester dans la course. Celle-ci promet d’être animée.

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