Revenu de base universel: les contradictions d’une idée simple

Photo Charles Wyplosz / Professeur d'économie internationale et Directeur de l'International Centre for Money and Banking Studies, Graduate Institute, Genève / December 8th, 2016

La tentation d’une réponse simple à une question compliquée est souvent irrésistible, mais c’est aussi une promesse d’échec. Depuis que nos aïeux putatifs, Adam et Ève, ont été chassés du paradis, nous rêvons tous d’un monde où nous pourrons couler des jours heureux, dégagés des contingences matérielles. Ce rêve est tellement ancien que nous y adhérons immédiatement. De gauche ou de droite, les défenseurs du revenu de base universel n’ont pas de mal à susciter l’enthousiasme. Qui ne rêve d'éliminer la pauvreté? Malheureusement, le chemin du rêve à la réalité est parsemé d’embuches et les raisonnements trop simples, ou trop confus, sont un bien mauvais guide.

La tentation d’une réponse simple à une question compliquée est souvent irrésistible, mais c’est aussi une promesse d’échec. Depuis que nos aïeux putatifs, Adam et Ève, ont été chassés du paradis, nous rêvons tous d’un monde où nous pourrons couler des jours heureux, dégagés des contingences matérielles. Ce rêve est tellement ancien que nous y adhérons immédiatement. De gauche ou de droite, les défenseurs du revenu de base universel n’ont pas de mal à susciter l’enthousiasme. Qui ne rêve d’éliminer la pauvreté? Malheureusement, le chemin du rêve à la réalité est parsemé d’embuches et les raisonnements trop simples, ou trop confus, sont un bien mauvais guide.

Le débat est confus parce que les propositions sont aussi variées que leurs auteurs. Cette diversité concerne le montant, les conditions d’octroi et la manière de financer l’opération. En gros, l’idée est d’offrir à chaque citoyen (ou résident ?) une certaine somme (laquelle ?) à partir d’un certain âge (lequel ?). Cela permettrait, ce qui est évidemment souhaitable, de simplifier les diverses aides qui ont fini par constituer au fil du temps un énorme maquis. Mais oublions, un instant, ces détails pour essayer de garder les idées claires.

Croissance ou décroissance
La caractéristique essentielle du revenu de base universel est que c’est un droit accordé à chaque individu. Cette notion est puissamment attractive. Mais à y regarder de plus près, cela signifie que l’on peut gagner de l’argent sans rien faire, et c’est un aspect essentiel. Un revenu permet de vivre, plus ou moins décemment selon le montant, et le montant est donc important, j’y reviens bientôt. Mais un revenu est aussi une incitation à travailler et à faire des efforts pour l’obtenir, et encore plus d’efforts pour en obtenir plus. Il s’agit bien sûr de se lever le matin et d’aller au travail, mais aussi d’essayer d’être performant et de coopérer avec les collègues et la hiérarchie. Il s’agit aussi de se former, de faire des études, de continuer à progresser tout au long de sa carrière, si possible d’être innovant et de saisir des opportunités. Si le revenu de base universel coupe le lien entre revenu et efforts, il y aura moins, ou pas, d’efforts. Progressivement, l’économie deviendra moins performante et les revenus baisseront inéluctablement. Les partisans de la décroissance adorent, mais ils se trompent lourdement car personne, ou presque, ne souhaite vivre dans la perspective que son niveau de vie, et celui de ses enfants, va décroître indéfiniment. Il y a une contradiction fondamentale entre vouloir lutter contre la pauvreté et la souhaiter. On peut disserter sur « l’homme nouveau », dégagé des contingences matérielles, mais c’est une constante de l’histoire humaine : les hommes ont toujours voulu plus, plus d’aménités et plus de loisirs (qui ne sont jamais gratuits). Nous sommes ainsi faits, et il n’y aucune honte à cela, au contraire. L’idée de retrouver un âge d’or et de sagesse reste une utopie.

Quel est donc l’objectif du revenu de base universel ? Cela soulève la question de son montant. Pour beaucoup, il s’agit de réduire la pauvreté, mais où se situe le seuil ? Poser la question fait immédiatement apparaître la contradiction du projet. Dès que l’on mentionne un chiffre, c’est tout de suite trop ou trop peu. « À chacun selon ses besoins », disait Marx, mais comment évaluer les besoins ? S’agit-il seulement de manger à sa faim, de se loger et de se vêtir ? Quid de la voiture, des vacances, de l’ordinateur, etc. ? Commencez par 500 € mensuels par personne, et très rapidement on parlera de 1000 €… Certains auteurs en sont déjà à 2000 € ! Chassez le naturel…

Cette question du montant n’a rien d’anecdotique : elle est au contraire essentielle. Raisonnons avec un exemple et prenons le cas de la France. Si tous les Français de 18 ans ou plus, soit environ 40 million de personnes, reçoivent 500 € par mois, cela fait 240 milliards ou 12% du PIB. S’il s’agit de verser le SMIC, on passe à 35% du PIB. Dans la mesure où le revenu de base universel viendrait en déduction des transferts existants et des salaires versés aux contribuables, c’est beaucoup moins, disons la moitié, mais le coût reste considérable. La réponse consiste à dire que c’est d’autant moins que les employeurs verseront à leurs salariés et qu’il suffira alors de récupérer ces montants. Autrement dit, les entreprises verseront les salaires en deux parties, le revenu de base universel sous forme de taxes et le reste sous forme de salaire.

Mais il faut aller plus loin dans le raisonnement. Si le revenu de base universel est au niveau du SMIC, un smicard ne gagnera plus rien à travailler, et ce sans compter le coût des déplacements ou des frais de garde des enfants. Pourquoi travailler, alors ? Si le revenu de base universel est de 500 €, il ne recevra plus que 1000 € brut de son employeur. Avec les coûts annexes, ce sera beaucoup moins et beaucoup de gens arrêteront de travailler. De ce fait, le PIB diminuera. Privés d’employés mais avec le même coût du travail (salaire direct et revenu de base universel versé au gouvernement), les entreprises ne créeront pas d’emplois supplémentaires. Bien au contraire, elles réduiront la voilure, et le PIB diminuera encore plus. Il n’y a pas de miracle, et l’automatisation de la production et des services n’a pas encore remis en cause cette équation simple : moins les gens travaillent, plus le niveau de vie du pays baisse.

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Une réponse à l’ubérisation?
Un autre argument parfois avancé pour justifier le revenu de base universel est le processus d’ubérisation. L’idée est que ce processus, qui rompt le lien entre travail et salariat, se généralise et conduit à une précarisation de l’emploi. Le revenu de base universel offrirait une protection minimale et permettrait donc d’exploiter toutes les possibilités de cette nouvelle économie. Mais le processus d’ubérisation démarre juste et pour l’instant il échappe de facto à toute régulation, et souvent à toute taxation. La solution est de faire rentrer cette forme de travail dans un cadre général adapté. Certes, la réglementation existante, inventée pour le travail salarié et devenue au fil du temps excessivement rigide, est totalement inadaptée à l’ubérisation, qui fonctionne grâce à sa flexibilité inhérente. Pour autant, créer un énorme et onéreux système comme le revenu de base universel, qui n’a pas de lien direct avec la question,  n’évitera pas une réglementation des emplois ubérisés. On se trompe ici d’objectif.

Il reste l’argument que cela permettrait de simplifier les nombreux systèmes existants (RSA, ATS, AAH, etc.) qui visent des catégories bien particulières. Ce serait donc un choc de simplification – un vrai. Mais il y a une raison à la multiplication de tels systèmes : ils sont tous conditionnels. La conditionnalité porte sur la santé, l’âge ou le niveau de revenus. Un revenu de base universel inconditionnel répond à une logique différente, et c’est son inconvénient majeur. Si l’on paye les gens, sans condition, à ne rien faire, ils ne feront rien.

Les partisans du revenu de base universel contestent que l’emploi diminuera. Non seulement ceci contredit tout ce que l’on comprend sur le lien entre emploi et revenus, mais c’est ignorer des expérimentations conduites aux États-Unis et au Canada. D’autres expérimentations sont annoncées, en Finlande et aux Pays-Bas. Elles seront conduites au niveau local et porteront sur des revenus de 500 € à 700 € en Finlande et diverses formes aux Pays-Bas. Espérons qu’elles seront analysées sérieusement.

Derrière la pureté et la simplicité apparente du revenu de base universel se cachent des questions compliquées et des détails qui tuent. Il est intéressant d’observer ce qui s’est passé en Suisse, il y a quelque mois, lorsqu’un revenu de base universel a été soumis à référendum. Les premiers sondages ont montré un très fort engouement. Puis la campagne a commencé, les arguments ont été débattus et les électeurs ont découvert tout ce qu’impliquait la proposition. À l’arrivée, la proposition a été rejetée par 77% des voix. En Californie comme en Europe, on commence à en parler. Le sujet mérite d’être débattu. Mais prenons garde aux effets de mode et aux arguments superficiels.

Une première version de ce texte a été publiée par notre partenaire Telos.

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  • Revenu de base universel: les contradictions d’une idée simpleon December 8th, 2016
  • http://www.lenrnews.eu/lenr-summary-for-policy-makers/ AlainCo

    Un point qu’il ne faut pas oublier c’est que le revenu de base s’ajoute au revenu du travail, et que donc le travail paye toujours. Un autre facteur clé est la peur de tout perdre qui disparaît, autorisant l’esprit aventureux, l’entreprise, dans le cadre d’un risque calculé à perte acceptable. On peut aussi vivre d’un capital personnel (maison, véhicules, entreprise) que l’on a éventuellement créé, sans trop être certain du succès…
    Le revenu de base testé en Inde et en Afrique montre que les bénéficiaires l’investissent dans l’éducation et l’entreprise créée. En fait cela crée de la croissance, mais effectivement tue des emplois de salarié, au profit de séries d’aventures entrepreneuriales.
    Cela ne ressemble pas au modèle des sociétés industrielles assis sur le salariat, mais ce modèle de vie en fait existe couramment dans les pays émergents. Hernando De Soto en parle par exemple au Caire, où 50% des revenus dit “du travail” dans les statistiques sont en fait des revenus de capital caché.
    L’avenir n’est pas au salariat mais au petit capitalisme: la femme de ménage qui investit dans des robospirateurs, le conducteur Uber dans des taxibots, la lavandière dans la machine à laver et la centrale vapeur.
    Il faut promouvoir la transformation du travail en capital. Oui l’activité c’est bien, mais pas forcément le travail salarié. Il n’y a pas de raison que réparer sa perceuse ou construire sa maison ne soit pas traité avec autant de respect, et en donnant autant de droits, que de travailler pour Darty ou Bouygues.

  • Théophile

    Dans notre système actuel, les seules personnes qui ne cherchent pas à travailler en gagnant l’équivalent du RSA socle par le biais du système socialo-fiscal sont les conjoints dans des foyers à haut revenu (tranche égale ou supérieure à 30%). Pour ces personnes, le revenu de base est déjà donné via le crédit d’impôt par part lié au quotient conjugal dans la formule de la tranche à 30%. Par contre les personnes qui ne touchent que le RSA sans aide de quiconque cherchent évidemment des petits travaux en complément. Donc un revenu de base à hauteur du RSA socle ne ferait que simplifier l’existant (allocations et impôt) et assurerait une meilleure continuité entre travail et non travail. En aucun cas ça n’aggraverait la désincitation au travail. Pour d’autres montants plus farfelus, c’est différent notamment parce que ce ne sont pas de vrais revenus de base.

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  • Fabien

    “Si le revenu de base universel coupe le lien entre revenu et efforts, il y aura moins, ou pas, d’efforts.” J’ai bien peur que ce lien “revenu – effort” soit d’ores et déjà caduc dans bon nombre de situations…
    Je partage également les regards portés dans les deux précédents commentaires :
    - le travail paiera toujours, à condition d’en avoir un bon… (cf. répartition des salaires par décile)
    - le gain de simplification du RU est plus fort que le risque de désincitation au travail (reste à valider cette hypothèse dans les différents cas réels à venir).

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