Le pouvoir intellectuel à l’ère numérique

Photo Fred Turner / Directeur du département de Communication, Stanford University / December 12th, 2016

La révolution numérique a redéfini notre culture littéraire et intellectuelle. Trois Américains illustrent ce processus : Norbert Wiener, le célèbre fondateur de la cybernétique ; Stewart Brand, un hippie des années 70 reconverti en entrepreneur à succès ; et, plus récemment, Tim O’Reilly, l’inventeur de formules comme « Web 2.0 » et « open source » qui ont un profond impact sur notre façon de voir le monde. Ces intellectuels d’un nouveau genre travaillent à la façon d’entrepreneurs de réseau. Trois étapes permettent à ce nouveau type d’intellectuel d’asseoir sa position d’influence. Tout d’abord, une plateforme. Deuxièmement, un forum de réseaux : un espace où différents réseaux peuvent communiquer entre eux. Une fois mis en lien, ces réseaux commencent à communiquer dans un langage commun. Ce langage partagé génère des nouveaux termes tels que « open source » ou « cybernétique ». Enfin, l’instigateur du dialogue exporte ces nouveaux langages au moyen de livres, d’articles et d’entretiens.

Cet article est la retranscription d’une conférence de Fred Turner dans le séminaire de Monique Dagnaud et Olivier Alexandre à l’EHESS, Le Modèle californien. D’autres suivront.

À quoi ressemblerait l’histoire intellectuelle si nous commencions à prendre vraiment au sérieux le rôle de l’ingénierie dans la manière de façonner nos vies ? Aux États-Unis, les intellectuels sont considérés comme totalement à part des ingénieurs ou des informaticiens. Les librairies ne savent pas où classer les livres que j’écris ! Où caser un livre d’histoire culturelle qui prendrait vraiment la technologie au sérieux ? Dans la section « Business », dans la section « Sciences », mais jamais dans la section « Histoire ». On a tendance à réduire l’histoire intellectuelle à l’histoire d’individus qui ont des idées et les expriment dans des livres. Une telle conception est dangereuse. Car les idées dans les livres ne produisent pas les smartphones que nous avons dans la poche et qui, au même titre que tel ou tel poème, donnent forme à notre pensée.

*

Tim O’Reilly a davantage l’allure d’un vététiste que d’un intellectuel. Mais la revue Wired voit en lui le « gourou de l’ère de la participation ». Pour le magazine Inc, c’est un intellectuel de premier plan de la Silicon Valley. Ses détracteurs ne l’épargnent pas. Evgeny Morozov, par exemple, écrit que « la vacuité persistante de nos débats technologiques a un coupable principal : Tim O’Reilly. Des champs de pensée entiers, de l’informatique à l’administration publique, ont succombé à sa capacité à lancer le nouveau mot à la mode ».

oreilly

Entrepreneur et journaliste à ses débuts, Tim O’Reilly a créé une maison d’édition spécialisée dans les livres d’introduction à la programmation. De là, il s’est lancé dans le monde des conférences. C’est ainsi qu’un nouveau langage a été créé, avec des expressions telles que « Web 2.0 », à l’origine d’une campagne d’envergure aux États-Unis et plus tard dans le monde, pour réimaginer le numérique comme une activité sociale. Ou encore « open source » : cette idée est apparue en opposition avec celle de logiciel libres. Les logiciels libres sont destinés à circuler en dehors du champ économique, gratuitement. L’open source, de son côté, est légèrement différent. Il s’agit d’être libre tout en restant à l’intérieur de l’économie.

Tim O’Reilly a créé le terreau social qui permit à ces formules de s’imposer. Il a remis en cause toute une conception de la vie intellectuelle et du débat d’idées. Comment ? Pour le dire en un mot : Tim O’Reilly n’a pas d’idées dans la tête, il a des idées dans son réseau social. C’est une distinction importante. Nous concevons traditionnellement l’intellectuel comme une sorte de génie qui produit des idées originales et les exprime par l’écriture et le langage. Tim O’Reilly travaille de manière complètement différente. Il réunit plusieurs communautés et les écoute attentivement. Il organise des conférences, des camps, des fêtes. Il part camper avec une centaine d’ingénieurs. Il joue à Mystery, un jeu grandeur nature où on n’hésite pas à rentrer dans les tentes des gens pour attraper le coupable.

Lors de ces rassemblements, de nouveaux langages émergent pour expliquer ce que le réseau est en train de faire en ce moment. Tim O’Reilly est celui qui exporte ces langages. À ce stade, ils prennent une importance fondamentale : ils structurent le débat public. Les idées ne sont pas dans les têtes, elles sont dans les réseaux. Et les personnes qui se situent à l’intersection de ces réseaux s’imprègnent de ces idées, les exportent et en tirent un pouvoir intellectuel d’un type complètement nouveau.

*

Il y a une soixantaine d’années, le débat public était animé par ce qu’on appelait en anglais les public intellectuals. Ce sont des figures du passé. Elles ont été remplacées dans la sphère publique, aux États-Unis tout du moins, par les entrepreneurs/intellectuels du réseau. Ronald Stuart Burt, un sociologue des réseaux, parle de trous structurels, de vides qui existent entre des mondes sociaux différents. En vous positionnant dans un de ces trous, vous pourrez écouter ce que les différents mondes ont à dire, et réunir leurs idées.

Qu’était un intellectuel public dans les années 50 ? Aux États-Unis, on songe à des figures comme Dwight Macdonald, C. Wright Mills (le sociologue-motard), Davis Riesman ou Mary McCarthy. Ils tiraient leurs idées de la lecture et les exposaient dans des livres. On les considérait comme des « intellectuels » car ils avaient des idées ; « publics », car ils exposaient ces idées dans une langue accessible, un anglais standard destiné au grand public. Ils publiaient dans des livres, mais aussi dans des revues et les pages « opinions » des grands journaux. Russell Jacoby a dépeint ce petit monde The Fall of Public Man. Ce n’étaient pas des célébrités. Ils n’apparaissaient jamais à la télévision. Ils ne devaient pas être associés au commerce ou à la technologie des médias. Ils appartenaient au monde du papier et des livres. Les idées émergent de l’esprit et trouvent leur chemin jusqu’au papier. Une fois couchées sur le papier, elles deviennent légitimes.

En même temps, dans les années 1950, un autre monde émergeait. C.P. Snow, dans son fameux essai « Les Deux Cultures », a décrit l’émergence d’une culture de l’ingénierie parallèle à la culture littéraire classique. Les littéraires n’avaient pas de connaissance scientifique, de culture de l’ingénierie. Mais surtout, ils n’en mesuraient pas le véritable pouvoir. À la fin des années 1950, nous venions de sortir de la Deuxième Guerre mondiale. La technologie nous avait aidés à gagner la guerre, et les ingénieurs jouissaient d’une forte légitimité, d’un nouveau statut social. Ils disposaient en outre d’une nouvelle technologie appelée « informatique ». Le premier ordinateur numérique aux États-Unis a été créé en 1948. En 10 ans, des ordinateurs furent installés dans toutes les grandes entreprises du pays. En 20 ans, nous assistions aux premiers balbutiements d’Internet ! Le processus d’informatisation fut extrêmement rapide.

Il a eu lieu en même temps qu’une transformation tout aussi rapide des façons de penser et de travailler. Les ingénieurs sont très collaboratifs. Ils travaillent en équipe, et leur objectif est de concevoir des produits. Ils sont tout à fait conscients, par ailleurs, que les idées émergent des groupes. Ce n’est pas moi l’élément le plus important, c’est nous.

Les livrables sont un autre élément clé de la culture des ingénieurs. À la fin d’un projet, vous n’avez pas seulement une idée. Vous devez obtenir quelque chose qui fonctionne : un prototype, une machine, quelque chose à livrer au client. La fonction du livrable est fondamentale car le groupe doit rendre des comptes. Une idée qui ne fonctionne pas n’est pas une idée. Les ingénieurs traitent les idées et les abstractions comme des livrables. Leur conception de l’influence intellectuelle est fondée sur l’idée de créer de nouvelles conditions d’action. Il ne s’agit pas seulement de penser différemment : il s’agit de créer de nouveaux paysages où nous pouvons agir et construire différemment.

Stewart Brand, une figure de la contre-culture, a dit un jour : « En Nouvelle-Angleterre, les intellectuels écrivent des livres. En Californie, nous écrivons des livres ET nous construisons des choses. »

*

Norbert Wiener, le fondateur de la cybernétique, était professeur au MIT. C’était à la fois un homme formidable et un intellectuel complet, et ce n’est pas sans raison qu’il fut l’ingénieur américain le plus célèbre de la deuxième moitié du 20e siècle. Son nom est lié à la cybernétique : une discipline universelle, qui empruntait à la science politique, à la psychologie, à l’histoire, au business, au management, et qui a fini par devenir une théorie universelle des systèmes.

Wiener définit la cybernétique comme la science des communications homme-machine à des fins de communication et de contrôle. À ses yeux, c’était fondamentalement un système pour comprendre le feedback. Vous vous déplacez et vous vous cognez dans des objets. Zut, j’ai heurté la table. La table me dit que je l’ai heurtée et que je ne devrais pas continuer à marcher. Je réponds en changeant de direction et je heurte une chaise. Et ainsi de suite. Wiener imagine le monde comme un ensemble de systèmes d’information qui reçoivent un feedback les uns des autres. C’est ainsi que le monde est organisé. Il nous a donné des concepts tels que « homéostasie », « théorie de l’information » (même si dernier a probablement été introduit par Claude Shannon). Il s’agit d’une puissante vision du monde en tant que système, et qui engage de nombreuses disciplines.

Pourquoi Norbert Wiener ? Comment se fait-il que la cybernétique, une création collective s’il en est, reste associée à son nom plus qu’à aucun autre ?

Un entrepreneur intellectuel passe par trois étapes pour asseoir sa position d’influence.

D’abord, il faut une plateforme. Avant même d’entamer les discussions, vous devez vous positionner dans un lieu qui donne accès à de nouveaux réseaux. Et vous devez bénéficier d’un prestige suffisant, qui vous accorde une légitimité pour dialoguer.

Deuxièmement, vous devez développer un forum de réseaux. Vous avez besoin d’un lieu de réunion physique, ou parfois virtuel, où les différentes parties prenantes peuvent se réunir pour parler ensemble. Si vous imaginez une personne qui se tient dans des « structural holes » que j’évoquais tout à l’heure, entre les réseaux 1, 2, 3 et 4, ces réseaux ne sont pas connectés, sauf à travers cette personne. Une fois que ces réseaux sont réunis dans un même lieu, une pièce ou un espace virtuel, ils commencent à communiquer dans un langage commun. Ce langage partagé crée de nouveaux termes tels que « open source » ou « cybernétique ».

Le leader, dans ce cas Norbert Wiener, peut enfin exporter ces nouveaux langages à travers des livres, des textes, des articles de magazine, des entretiens, ou même des œuvres d’art.

Wiener était un enfant prodige. À 16 ans, il est parti étudier au MIT et est devenu par la suite un professeur de mathématiques. Au commencement de la Deuxième Guerre mondiale, il était dans une position idéale pour rencontrer les équipes réunies pour participer à l’effort de guerre. Des équipes de recherche du monde entier ont convergé à Cambridge, MA, pour travailler sur de nouvelles armes et de nouvelles technologies. Norbert Wiener était présent. Il a pu demander des financements et rencontrer des investisseurs. Un projet lui a été attribué pour trouver un moyen d’abattre des avions ennemis en plein vol, ce qui, avant l’ère des ordinateurs, était un problème. L’artilleur, au sol, doit anticiper les changements de direction, de vitesse… Wiener a été capable d’imaginer un système mathématique intégrant à la fois le pilote, l’avion, le canon, l’artilleur et le projectile. Le système considérait les éléments biologiques (humains) et mécaniques (avion et canon) de manière unifiée. Une fois mathématisé, on pouvait essayer de prédire le comportement de l’avion et celui du canon. Il s’agit d’une orientation essentielle de la cybernétique : le monde est un système d’informations et, si vous le comprenez en tant que système, vous pouvez interagir avec lui.

Norbert Wiener a commencé à travailler sur ce projet interdisciplinaire grâce à sa position dans la plateforme. Un autre aspect très important est qu’au même moment, à Cambridge, il rencontra des intellectuels issus d’autres disciplines. Il rencontra un chirurgien cardiaque du nom de Rosenbleuth qui étudiait le fonctionnement du cœur. Il rencontra également Dwight Shannon, le théoricien de l’information, et bien d’autres scientifiques. Puis, en 1943, il coécrit un article abscons qui allait changer le monde. Son titre était quelque peu ronflant : « Comportement, objectif et téléologie ». Cet article absolument génial expliquait comment un système qui fonctionne seulement par feedback peut aussi avoir un but. Il prit l’exemple de la main. Quand vous écrivez, votre main et votre esprit opèrent en même temps. L’esprit contrôle la main en permanence. Pendant ce temps, la main, le stylo, le papier et la table fournissent un feedback. Si vous écrivez en dehors du papier, vous ne pourrez plus écrire. En prenant en compte le feedback, vous réajustez votre écriture dans le papier et vous pourrez écrire. Wiener dit que l’objectif de l’écriture se dévoile par des interactions de feedback.

Plus tard, il a abordé la troisième partie de notre procédure en trois étapes : il a créé un forum. La cybernétique est née comme une discipline universelle grâce à une série de rencontres qui commencèrent en 1951 et se sont étalées sur plus d’une décennie. Les plus grands scientifiques, théoriciens du management, sociologues et psychologues américains y ont participé. Ces grands esprits ont discuté d’idées telles que le feedback, la circularité et la causalité.

Dans ses Mémoires, Wiener décrit brièvement ce qui s’est passé au cours de la première rencontre. Vous remarquerez comment il traduit la collaboration en réseau dans un nouveau langage : « Dès le début de la réunion, nous avons remarqué que les personnes qui travaillaient dans ces domaines commençaient à parler un même langage, avec un vocabulaire qui contenait des expressions d’ingénieur en communication, d’homme servomécanique, d’informaticien, de neurophysiologiste. Tous étaient intéressés par le stockage d’informations. Ils trouvaient tous que le terme feedback était approprié pour décrire les phénomènes aussi bien dans un organisme vivant que dans une machine. »

Le réseau s’est formé grâce à tous ces différents professionnels qui partageaient tous le même terme : feedback. Norbert Wiener écrit alors deux ouvrages qui devinrent des bestsellers. En 1948, il publie Cybernétique. La moitié du livre est remplie d’équations mathématiques. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir un bestseller ! L’idée centrale est que le monde est fondamentalement un système d’informations qui peut être modélisé et géré par l’informatique. Remarquablement, Wiener prend le temps d’expliquer l’origine de l’idée de cybernétique. Il la définit et dresse une liste de toutes les personnes présentes aux rencontres et qui ont contribué à la faire émerger.

Deux ans plus tard, il publie un autre livre intitulé L’Utilisation humaine des êtres humains, une version plus accessible de son premier ouvrage, où il explore les implications politiques et sociales de ses idées. Cette fois-ci, il explique comment il est arrivé à la cybernétique mais sans aucune référence aux autres collaborateurs. « Nous sommes conscients de l’unité essentielle de l’ensemble de problèmes qui s’articulent autour de la communication et de la mécanique statistique. Nous avons décidé d’appeler l’ensemble du champ de la théorie de contrôle, qu’elle s’applique à la machine ou à l’animal, par le nom de cybernétique. » Dans L’Utilisation humaine des êtres humains, il dit qu’il a inventé le terme en 1948. Toute référence au travail social sous-jacent a disparu.

Mon propos n’est pas d’accuser Norbert Wiener d’avoir dissimulé le travail de ses collègues. Je ne pense pas qu’il soit un voleur : c’est l’une des personnes les plus généreuses et agréables qu’il m’ait été donné d’étudier et de côtoyer pendant 20 ans. Un homme exquis. Je pense qu’en tant que porte-parole de la cybernétique, il a intériorisé tout le travail social. Mon exemple est celui de P.T. Barnum, l’entrepreneur du monde du cirque. Il ne pouvait pas monter sur un trapèze ou diriger des spectacles équestres : il n’était pas un artiste. Mais il était la voix du cirque. C’est précisément ce que fut Norbert Wiener. Il devint la voix de cette nouvelle discipline.

Une discipline qui aura une influence énorme. Toute la logique (et nombre de titres) des livres de développement personnel des années 60 et 70 (Mariage heureux : je vais bien, tu vas bien) sont fondés sur des systèmes de feedback. Je te dis ma vérité, tu me dis la tienne et nous ressentons de l’amour. Du mariage comme système d’information… ce qui n’est pas dénué de pertinence, quand on y pense !

Elle envahit le champ de la psychologie où se développe la thérapie familiale. Elle est passé par l’anthropologie, via les travaux de Gregory Bateson et Margaret Mead, la science politique, l’informatique et le développement de nouvelles machines et enfin, le monde de l’art. Le monde artistique des années 60 était obsédé par la cybernétique. Une grande partie de l’œuvre de Marshall McLuhan y trouve ses origines. Les performances de John Cage dans les années 60 mobilisent aussi la cybernétique par d’autres voies.

C’est précisément à cette époque que Cybernétique a commencé à imprégner non pas seulement la culture populaire et l’art expérimental, mais aussi ce qu’on appelle alors la contre-culture. Et c’est là, dans la Californie de la fin des années 1960, que nous allons faire connaissance avec Stewart Brand : un hippie, qui au fil du temps va devenir un des grands « passeurs » de la culture technologique.

Son itinéraire peut étonner, mais il est marqué en réalité par une grande continuité. On pourrait même dire que Brand a appris à devenir un network entrepreneur avec Norbert Wiener. Lorsque j’ai lu pour la première fois son légendaire Whole Earth Catalog, je pensais que les années 60 étaient très différentes des années 40 ou 50. J’avais toujours appris que la contre-culture avait émergé en quelque sorte sui generis, comme une gigantesque explosion de bonheur psychédélique. À ma grande surprise, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à Stewart Brand et à son entourage, j’ai découvert qu’ils lisaient attentivement les intellectuels des années 40, et plus particulièrement les intellectuels-ingénieurs tels que Norbert Wiener. La cybernétique imprègne l’œuvre de Stewart Brand de nombreuses façons.

C’est Stewart Brand qui a popularisé les hackers. Qui, aujourd’hui, ne serait pas fier d’être un hacker ? Dans les années 1970 et 1980, c’était l’inverse. Les hackers au mieux des bidouilleurs, au pire des ennemis de l’État, capables de destruction, de vols de systèmes numériques et de banques avec leurs ordinateurs… Comment Stewart Brand a-t-il réussi à redorer leur image ?

Encore une fois, nous assistons au même schéma en trois étapes qu’avec Norbert Wiener. Stewart Brand a tout d’abord construit une plateforme, en 1968 : The Whole Earth Catalog. Puis, il a créé en 1984 un forum appelé le Hackers Conference, réunissant des ingénieurs informatiques et des hippies, parmi d’autres figures telles que Steve Wozniak, le cofondateur d’Apple, ou Andy Hertzfeld. Il a participé à la production de films ou de revues dans lesquels il a donné sa propre vision de ce qu’est un hacker.

Publié en 1968, The Whole Earth Catalog était censé devenir une immense collection pour les personnes cherchant à vivre en communauté. Il s’agissait d’outils destinés à la prise de conscience, de livres et d’autres dispositifs pour vous permettre de développer un point de vue commun, de communiquer avec les autres.

Au début des années 1980, la contre-culture s’était effondrée. The Whole Earth Catalog n’existait plus. Mais les Californiens n’avaient pas oublié le catalogue et Stewart Brand restait une figure légendaire. Dans les années 1960, les informaticiens étaient des ennemis de la contre-culture. Les hippies pensaient que les ordinateurs étaient des outils de la guerre froide. Ils n’étaient pas cool. Dans les années 1980, les ordinateurs commencèrent à devenir plus accessibles, plus conviviaux. Comment faire pour qu’ils soient cools ? Stewart Brand a été abordé pour créer quelque chose appelé The Whole Earth Software Review. L’idée était de reprendre la formule du Whole Earth Catalog pour vendre des outils logiciels. Dans son bureau, les hippies ont commencé à rencontrer des informaticiens. Et les deux mondes ont commencé à fusionner.

Brand disposait d’une plateforme. Il avait une double légitimité, celle de ses années hippies et celle du nouveau secteur qui prenait forme autour de lui, et dont il était, sinon un acteur central, en tout cas un témoin privilégié. En 1984, l’un de ses amis, Kevin Kelly, qui travaille maintenant pour le magazine Wired, lui donna un exemplaire de L’Éthique des hackers (Hackers : Heroes of the Computer Revolution), un livre de Steven Levy. À cette époque, le livre n’était pas aussi connu qu’aujourd’hui, et il décrit trois générations de programmeurs informatiques qui ne se connaissent pas. Stewart Brand décide alors d’organiser une conférence pour rassembler ces trois générations à Fort Mason, San Francisco. Ils passent deux jours ensemble, à discuter des nouvelles technologies informatiques et de contre-culture. Au début des discussions, ils parlaient essentiellement de business models. À la fin, c’était plutôt « vous savez, je ne sais pas grand-chose au sujet des business models… mais je sais maintenant que les hackers sont comme des hippies ! Ce sont des moteurs de changement créatif, des moteurs entrepreneuriaux du changement culturel ». C’est dans le cadre de cette réunion que la célèbre phrase « l’information veut être libre » a été prononcée par Stewart Brand, tout de suite complétée par « l’information veut également être chère », contrepartie qu’on a souvent tendance à oublier. L’idée que les personnes qui travaillent sur les ordinateurs n’étaient plus des criminels mais des entrepreneurs collaboratifs et flexibles est entrée dans le domaine public à travers une série de textes et de films, dont certains sont désormais cultes : Hackers: Wizards of the Electronic Age.

John Markoff, un journaliste, était présent à Fort Mason. Il a rapidement répété tout ce que disait Stewart Brand. La presse a couvert cette rencontre entre hackers et hippies comme si la fusion avait réellement eu lieu : les hackers sont vraiment les héros de la révolution informatique. La contre-culture est vraiment le moteur de l’informatique. – Peu importe que le véritable moteur soit le complexe militaro-industriel ! Une fois la conférence terminée, Stewart Brand utilisa la même stratégie d’entrepreneur de réseau pour transformer notre compréhension de ce qu’est un hacker. La nouvelle catégorie s’est propagée dans le monde et elle est encore utilisée aujourd’hui. Selon moi, c’est un exemple frappant d’une influence intellectuelle particulièrement puissante. Stewart Brand a recadré notre compréhension de ce qu’est un hacker et il l’a fait sans roman, sans poème, sans rien écrire du tout…

Stewart Brand est encore très actif à San Francisco. Tim O’Reilly l’a pris comme modèle pour bâtir sa carrière. Ce qu’a su accomplir Brand pour promouvoir et exporter le concept de hacker grâce au journalisme, aux films, aux communautés de programmeurs informatiques, plus tard à travers le divertissement technologique, les conférences de design et enfin, les communautés open source… tout cela se retrouve chez Tim O’Reilly, mais à une échelle industrielle. Il en est très conscient lui-même. Grâce à son sens de l’organisation, il a bâti une entreprise autour de sa personne et il est devenu très riche.

Nous retrouvons les trois mêmes étapes : plateforme, forum et exportation des concepts. La plateforme de Tim O’Reilly était sa série de livres pour apprendre à programmer. Dans un monde où les langages informatiques prolifèrent, apprendre à programmer un ordinateur peut s’avérer très difficile. O’Reilly a créé l’une des premières et des plus prospères entreprises de manuels de programmation. Ces ouvrages rédigés dans un langage accessible étaient faciles à utiliser et très facilement identifiables, avec leur dessin de petit animal sur la première page. Par son travail d’éditeur, O’Reilly rencontrait toute sorte d’informaticiens dans la zone de la baie de San Francisco. Ses contacts lui ont permis de développer un nouveau forum : dans ce cas, la Open Source Convention.

Open source est un terme particulièrement intéressant. À la fin des années 90, le MIT lança une campagne en faveur de ce qu’on nommait alors le free software, le logiciel libre. Le logiciel libre devait être une infrastructure accessible de manière universelle pour la vie sociale : tout le monde doit avoir accès à un logiciel. Eric S. Raymond est sans nul doute le promoteur le plus prolifique de cette idée.

Pour Tim O’Reilly et son équipe, la grande question était de savoir comment transposer les techniques du logiciel libre dans le monde de l’entreprise. Il organisa une session de brainstorming en réunissant des personnes de son département d’informatique. L’expression « open source » a émergé. Open est semblable au mot free mais n’a aucune vocation à s’échapper du monde des affaires. N’importe qui peut participer… avec de l’argent. C’est un concept très puissant. Il commença à changer le monde. Tim O’Reilly développa un ensemble de conférences autour de cette nouvelle idée. Il l’appela la Open Source Convention et elle se tient encore à San Francisco, chaque année. Il a pris un concept qui a émergé sur ses réseaux sociaux et l’a transformé en terme structurant pour de nouveaux réseaux sociaux.

Par la suite, le terme a acquis un poids intellectuel majeur que notre compréhension obsolète des intellectuels publics ne permet pas de saisir. Pour avoir une influence, dans le monde de Tim O’Reilly, vous créez un réseau, lancez une expression et utilisez cette expression pour structurer de nouveaux réseaux. L’expression acquiert d’autant plus de poids qu’elle identifie ces nouveaux réseaux. Il s’agit d’une méthode d’organisation du monde particulièrement efficace.

Tim O’Reilly dispose de ses propres canaux de communication. Il tient un fameux blog, développé très tôt, appelé O’Reilly Radar. Les professionnels du secteur le consultent régulièrement. C’est sur ce blog qu’il a promu l’idée de la révolution de l’open source. Il a également publié deux livres d’autres auteurs à ce sujet.

Un autre terme que vous connaissez et dont il est l’auteur est celui de « Web 2.0 ». C’est encore la même idée, la même méthode, la même plateforme. Dès les balbutiements des réseaux sociaux dans les années 2000, il parlait avec des informaticiens qui avaient besoin d’un nouveau langage pour décrire cette réalité. Il trouva le terme 2.0 et commença à le promouvoir, à en faire le marketing, à le structurer, sous forme de conférences. Il créa la « Web 2.0 Conference » (maintenant « Summit »), et en fit la promotion son blog… Très rapidement, des journalistes commencent à utiliser ce terme structurant en l’appliquant aux réseaux sociaux.

Pour se faire une idée de l’influence intellectuelle d’O’Reilly, u-il suffit de se demander ce que l’expression « Web 2.0 » ne dit pas : elle ne dit pas économie de la surveillance, exportation des informations personnelles, fin de la confidentialité des données, transformation de votre personne en marque commerciale personnelle sur Facebook et d’autres plateformes (si vous souhaitez obtenir un rendez-vous sur Match.com, vous devez vous présentez de façon à être reconnaissable pour les autres utilisateurs, c.-à-d. que vous devez faire la publicité de vous-même)… Tous ces aspects, « Web 2.0 » les réduit à l’idée séduisante d’ « un nouveau monde, collaboratif et social ».

Mais les faits sont têtus et l’une des plus grandes contributions des intellectuels européens au débat est précisément de revenir aux faits. Les marxistes autonomes italiens ont continué à dire : « ce n’est pas un nouveau monde social, c’est une nouvelle usine sociale. » Il est essentiel de le rappeler ! J’en profite pour féliciter les gouvernements français et allemand pour les freins qu’ils mettent sur l’économie du partage. L’économie du partage a très peu à voir avec le partage. Si l’on parlait avec plus de précision, au lieu d’adopter les formules publicitaires d’O’Reilly et consorts, on parlerait de micro-monétisation de la vie sociale.

Notre incapacité à le voir ou à en discuter est partiellement due à la manière dont Tim O’Reilly et son équipe de professionnels ont structuré le débat, en utilisant cette technique. Le Web 2.0 a été inventé en 2002 et dès 2005, l’expression avait plus de 9,5 millions d’occurrences sur Google.

Il y a un autre aspect auquel nous devons réfléchir ici. Dans la mesure où ces nouveaux langages génèrent de nouveaux contenus et de nouveaux réseaux, ils promeuvent un style culturel particulier. Tim O’Reilly et ses collaborateurs sont engagés dans une sorte d’impérialisme intellectuel dont nous sommes les cibles, des cibles assez mal préparées. Dans mon univers social, nous pensons qu’un intellectuel est quelqu’un qui a des idées, les couche sur le papier et les diffuse dans des livres… Pour avoir une influence, il faut écrire des livres. Cependant, les livres influencent très peu de gens. Il existe une autre voie. Celle des intellectuels-ingénieurs. Ils organisent les choses à la façon des ingénieurs. Ils construisent des équipes, développent des livrables, exportent ces livrables et organisent la prochaine ronde de production en fonction des livrables qu’ils ont créés.

Et tandis qu’ils font ce travail, ils exportent non seulement des idées mais également des styles sociaux et les présupposés culturels de leur travail et leurs conditions culturelles. Le monde de Tim O’Reilly est composé essentiellement d’hommes, plutôt blancs, plutôt d’âge moyen, plutôt riches, plutôt bien formés. Pas vraiment ouvert aux femmes, tolérant envers les homosexuels mais pas très flexible… Les idées ont un pouvoir, mais également les communautés qui génèrent les idées. Et, dans la mesure où les idées qui dominent notre temps émergent des communautés d’ingénieurs qui construisent également la technologie de domination de notre époque, les présupposés sociaux et politiques de ce monde acquièrent une nouvelle vigueur.

More on paris innovation review

By the author

  • Le pouvoir intellectuel à l’ère numériqueon December 12th, 2016