The City and the Valley. Comment San Francisco est devenue la ville du XXIe siècle

Photo Olivier Alexandre / Sociologue, Labex Icca et Cems-Imm/EHESS PSL Research University / January 8th, 2017

La Silicon Valley est sortie de son lit historique pour se déporter vers de nouveaux territoires. Sa partie la plus vibrante se trouve aujourd'hui à bonne distance de son périmètre traditionnel (autour de Stanford), puisque c'est à San Francisco qui concentrent désormais plus de 30% des investissements de la Californie du Nord ; c'est là que sont installés les sièges sociaux de Twitter, Uber, Salesforce et Airbnb, au même titre que les startups encore inconnues du grand public mais objets de toutes les attentions des grands VCs de la région. Ce décentrement correspond à une configuration inédite, car la ville de San Francisco et la Silicon Valley entretiennent de longue date une forme de distance économique, sociale et symbolique.

La Silicon Valley n’est pas qu’une réalité économique, mesurable par son chiffre d’affaires, le niveau d’investissements réalisés, le nombre de licornes ou la valorisation boursière des entreprises phare de la Tech. C’est aussi un territoire qui met quotidiennement en scène sa propre histoire : une histoire atypique, presque privée de mémoire, toute entière tendue vers son avenir. La force de la « Valley » tient précisément en sa capacité à incarner et renouveler la mythologie du progrès, en entretenant une confusion entre le présent et le futur, entre la probabilité et la certitude, la science et la croyance.

Sa géographie porte pourtant témoignage de son passé. À la manière d’une carte vivante, elle fournit des repères silencieux sur l’histoire de l’industrie informatique. On peut ainsi explorer la bande de terre s’étirant sur une centaine de kilomètres entre le Nord de San Francisco et le Sud de Jan José à la manière d’une carotte glacière. Au-delà de l’énergie entrepreneuriale frénétique qui s’y déploie, on y observe des déplacements architectoniques, de Sunnyvale à Cupertino, de Mountain View à Menlo Park, de Palo Alto à San Francisco. La Vallée paisible et banlieusarde héritée des années 1970, celle des semi-conducteurs, regroupée autour de San Jose, n’a guère à voir avec celle des « apps » de South Market à San Francisco, au rythme quasi new yorkais. De ce point de vue, le paradoxe est qu’au moment où la Silicon Valley est constituée en horizon indépassable de la modernité économique, des acteurs centraux tels que Peter Thiel ou le capital-risqueur Danny Rimer y pointent l’émergence d’une rust belt de l’âge informatique : « The closer you get to San Jose, the more of a Rust Belt it has become. »

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La force de projection de la Silicon Valley entretient ainsi d’importants décalages de perception. Des entreprises régulièrement présentées comme émergentes et agressives dans les périphéries de la Tech s’apparentent en son centre à des organisations d’ancienne génération. Netflix, qui fascine ou effraie les « vieux » médias, passe dans la Baie de San Francisco pour une entreprise de pères de famille. Il n’est pas rare dans l’univers des développeurs d’évoquer Google, « ogre » de l’Internet pour les bureaucrates de Washington et de Bruxelles, comme une entreprise où il est bon de se faire embaucher pour « se reposer et profiter » après des années de surtravail dans une startup.

Le mythe de la Vallée n’est donc pas synchrone avec le temps de son histoire : les effets d’écho maintiennent un décalage structurel avec son actualité. L’illustration la plus remarquable en est que la Vallée est sortie de son lit historique pour se déporter vers de nouveaux territoires. Sa partie la plus vibrante se trouve aujourd’hui à bonne distance de son périmètre traditionnel (autour de Stanford), puisque c’est à San Francisco qui concentrent désormais plus de 30% des investissements de la Californie du Nord ; c’est là que sont installés les sièges sociaux de Twitter, Uber, Salesforce et Airbnb, au même titre que les startups encore inconnues du grand public mais objets de toutes les attentions des grands VCs de la région.

Ce décentrement correspond à une configuration inédite, car, à l’exception d’un tissu limité d’entreprises créatives spécialisées dans le transmedia depuis la fin des années 1980 (Lucas Arts Entertainment, Pixar), ou encore de la bulle dot-com de la fin des années 1990, la ville de San Francisco et la Silicon Valley entretiennent de longue date une forme de distance économique, sociale et symbolique.

En dépit des rapprochements rhétoriques de Steve Jobs et le travail de mise en réseau, relevant parfois de la reconstruction, mené par des idéologues de la Bay area, de Stewart Brand à Kevin Kelly, les mouvements contre-culturels successifs dont San Francisco a été la chambre d’écho depuis les années 1960 n’ont que peu de rapports avec le mode de vie « square » et la mentalité « business » de la Vallée.

Pour cette raison, la convergence entre la Ville et la Vallée soulève nombre de questions, essentiellement liées à un différentiel de vitesse entre le temps de la superstructure, celle de la Tech, et le temps des infrastructures, celles de la ville.

Le mal-logement, la crise de croissance du secteur éducatif, l’incapacité des transports à absorber les flux de population, le délitement de la vie de quartier, l’explosion des migrations pendulaires se retrouvent aujourd’hui au cœur des préoccupations d’une ville passant aux yeux du monde pour un ilot de prospérité.

Comment San Francisco est-il devenu le cœur de la Silicon Valley ? Comment y vit le monde de la Tech ? Quelle organisation urbaine ce rapprochement façonne-t-il ? Autant de questions qui trouvent un écho particulier au moment où le numérique est présenté comme une « révolution » inévitable, et souvent souhaitable, aux quatre coins de la planète.

La Tech comme espace social
Le numérique change le monde. Mais qui sont les artisans de ce changement ? A-t-on à faire à une révolution centralisée ou à un mouvement plus diffus, porté collectivement par des périphéries en position d’égalité ? En tant économie de la donnée, l’industrie numérique fournit peu d’éléments de connaissance sur sa propre réalité sociale, ses modes de vie et ses manières de faire. Elle maintient ainsi l’image d’un univers décentralisé conforme à l’idéal des pionniers du web. Or, la Tech est aujourd’hui avant tout un foyer industriel, concentré sur un petit territoire.

Elle n’est pas décomposable à la somme de ses unités, de ses entreprises ou de ses employés, mais constitue un réseau au maillage très serré. Son fonctionnement n’est pas celui d’une industrie classique, orientée vers une optimisation du rendement des capitaux et du travail. La Tech est avant tout une économie de paris, de levées de fonds et de portefeuille d’investissements. En cela, elle s’apparente à une économie de la promesse, un espace des possibles, qui repose sur un tissu d’acteurs, aux rôles réversibles et cumulatifs dans l’espace et dans le temps : entrepreneurs, investisseurs en capital-risque, avocats, comptables, développeurs, designers, data analysts, commerciaux, chercheurs, manageurs, influencers, venus pour moitié de pays étrangers, qui doivent, au-delà de leurs différences linguistiques, culturelles, morales et d’expertise technologique, se coordonner.

Pour ces différentes raisons, le mode d’interaction qui y prévaut est celui du récit. Dans un univers supposé rationaliste et objectiviste, l’art de raconter se révèle être un élément clé de la réussite. De la présentation aux fonds d’investissement de plusieurs milliards de dollars aux barbecues dominicaux, la vie sociale s’articule autour d’arcs narratifs. En trois minutes ou une heure de temps, le candidat au succès doit savoir faire naître l’intérêt, synthétiser et se distinguer, expliquer et convaincre, si ce n’est de la qualité de son projet, du moins de celle de son porteur. Et bien que les récits se doivent d’être fortement individualisés, ils ouvrent sur des histoires plus vastes, enchâssées les unes aux autres : un pitch s’adosse à une « story », dans laquelle s’enracinent des « valeurs », qui feront le corps d’une « mission », elle-même partie prenante d’une destinée collective du progrès portée et incarnée par la Tech.

La condition d’efficacité de ces récits est leur mise en circulation, autant que leur mise en concurrence, au sein d’un espace restreint, qui entrelace les lieux de rencontres formels et informels. Cela se vérifie au sein des grandes entreprises de la Tech, conçues comme des campus, des matchs de football à l’open bar des fins de semaine ; à Stanford, de son « quad » central au terrain de golf qui le jouxte ; mais aussi dans les cafés-restaurants de San Francisco, du petit-déjeuner à l’after work, où les entrepreneurs fraîchement arrivés viennent peaufiner leur « decks », présenter leurs projets à un compatriote expérimenté, ou « pitcher » à des investisseurs plus ou moins aguerris.

Pour comprendre les spécificités sociales de ce monde et ses apories, il est nécessaire de porter attention aux modes d’encastrement d’un espace social dans un territoire physique. La « Tech City » s’imbrique dans San Francisco, une ville d’à peine 850 000 habitants mais à l’histoire riche et complexe, faite d’ombres (la corruption, les rapports aux villes environnantes, le rôle et l’organisation des diasporas, les économies souterraines, les réseaux d’immigration) et de lumières (les marches civiques, le psychédélisme, la révolution sexuelle, les hippies, le droits des minorités, Harvey Milk et Janis Joplin, etc.).

Quand la Vallée dévore la Ville
« Software is eating the World ». Si le « software » n’a pas encore entièrement dévoré le monde, pour reprendre la formule incantatoire de Marc Andreessen, la Vallée dévore aujourd’hui la Ville. Cette dynamique correspond à une mutation des fondamentaux industriels du secteur des hautes technologies, au sein duquel le software occupe une place désormais prépondérante, attirant des flux constants de nouveaux travailleurs, jeunes, urbains, à hauts salaires, désireux de rester à proximité des loisirs et de la vie nocturne de San Francisco. Pour cette raison, la dynamique capitalistique réengagée après la crise de 2008 associe une forte croissance des investissements dans la Tech, en général, et dans le software en particulier ; dans la Vallée en général et à San Francisco, en particulier, le dernier trimestre 2015 représentant de ce point de vue un sommet. Cette augmentation des investissements encouragée par les succès en bourse du cours des actions Apple, Google et Facebook, a joué à la manière d’un appel d’air pour les spéculateurs sur le marché du logement, tant de la part des développeurs immobiliers que des particuliers. Les dernières années ont ainsi vu une hausse spectaculaire des loyers, mais aussi des expulsions, sous couvert d’une disposition légale détournée de l’Etat de Californie (l’Ellis Act), et de projets d’immeubles cossus sortis de terre aux différents points névralgiques de la ville.

Cette tendance est indissociable d’un mouvement symbolique, qui fait de la Tech un secteur culturellement attractif, empreint d’un certain romantisme aux yeux des nouvelles générations. Des succès de librairie de Peter Thiel et d’Elon Musk au traitement hollywoodien de la Tech, soit directement de The Social Network (2010) à la série Silicon Valley (HBO, 2014-), soit indirectement de Matrix (1999) à la série West World (HBO, 2016-) en passant par la multiplication des organes de presses dédiés (Wired, TechCrunch, Business Insider), la Tech est devenue un objet à part entière de la pop culture, attisant la curiosité et suscitant des vocations. La courbe des inscrits aux cours de Computing Science des grandes universités américaines s’élève ainsi chaque année depuis une décennie, tandis que l’engouement autour des programmes d’entrepreneuriat des grandes écoles françaises ou des accélérateurs de startups, de YC Combinator à Camping Paris, s’amplifie.

Cette puissance d’attraction qui fait converger des milliers de « wanabes » chaque année dans les rues de San Francisco est d’autant plus forte que la Tech présente un visage à la fois rebelle et moraliste. Qui s’opposerait en valeurs dans une démocratie ouverte au mantra de Google (« Don’t be evil »), à la liberté d’expression défendue par Twitter, à l’ouverture sur le monde promue par Airbnb, voire à la volonté de résoudre le problème de l’emploi dans les quartiers populaires mise en avant par Uber? D’autant plus que la voix et le visage de ce programme politique sont ceux d’entrepreneurs issus de la classe moyenne, ayant moins de 35 ans, affichant un esprit d’émancipation à l’égard des cadres de la « vieille économie » et de la politique institutionnelle, conférant à l’entrepreneuriat numérique des allures de nouveau grand récit.

Mais ce crédo ne va pas sans ambiguïtés, manifestées avec acuité à San Francisco. Comme dans la Venise de la Renaissance, la ville est travaillée en son cœur par l’inégale répartition des fruits de son hypercroissance. Les entrepreneurs désargentés, les classes moyennes que sont les enseignants, les journalistes, les fonctionnaires et les artistes, sans parler des populations de service et des travailleurs immigrés, intégrés depuis parfois plusieurs générations, se trouvent relégués aux marges de la ville alors même qu’ils ont contribué à faire de San Francisco une terre d’asile des minorités, politiques et sexuelles. Il n’est pas exagéré de ce point de vue d’évoquer une souffrance du territoire, qui se manifeste sous des formes plus ou moins violentes et conflictuelles : les peintures de rue, les manifestations, les blagues sur les « techies » dans les spectacles de standup comedy, etc.

Ces tensions réarment une série de combats politiques, animés par une poignée d’activistes, mais qui résonnent dans la ville entière : luttes contre les expulsions, les projets immobiliers modifiant en profondeur l’écosystème urbain, l’inflation des loyers, la stigmatisation des sans-abris, la migration des espaces et des collectifs artistiques, la disparition des commerces de quartier, les violences policières à l’égard des minorités, la multiplication des bus privés conduisant les salariés des grandes compagnies de leur lieu de vie (San Francisco) à leur lieu de travail (la Vallée), etc. Une ligne de démarcation se diffuse au sein d’un espace caractérisé depuis les années 1960 par son ouverture d’esprit et la qualité d’accueil offerte aux nouveaux arrivants. Ces jeux d’opposition concourent à une connaissance de la Tech, de ceux qu’elle impacte, mais aussi de ceux qui la font, tentés sous le feu de la colère ou de l’illusion de l’envisager tantôt comme une unité malfaisante et linéaire, tantôt comme une avant-garde éclairée et bienfaitrice.

Une industrie Janus
Cette ambivalence de la Tech n’est pas qu’un effet d’optique. Car cette économie souvent réduite à une formule attrape-tout (la Silicon Valley, le numérique, la Tech) est un univers fortement différencié, travaillé par des mouvements contraires.

On peut parler à cet égard d’une économie « bipolaire », pour au moins trois raisons : ses membres défendent des orientations divergentes, projettent une représentation erronée de leur organisation sociale (une supposée méritocratie, basée sur l’innovation radicale, l’amicalité et l’ouverture d’esprit), en même temps qu’ils participent d’un univers polarisé. Les distorsions entre la manière de se comporter et ce qui en est dit n’est pas propre à l’industrie du numérique. Mais, avec la Tech, cette dichotomie s’avère particulièrement problématique puisqu’elle entretient des asymétries d’information entre ses membres et des externalités négatives pour son environnement.

Le point d’accroche le plus évident est l’investissement stratégique, voire cynique, d’espaces, de dispositifs, de plateformes et de projets basés sur des valeurs d’entre-aide et de désintéressement. À San Francisco la « sharing economy » fait plus qu’ailleurs l’objet d’un désenchantement, tout en favorisant des usages utilitaristes à la manière des artistes reconvertis quelques heures par jours en chauffeurs privés sous double pavillon Lyft/Uber.

Plus ambigu est le rapport entre le processus de rationalisation de la Tech et son inclination pour le merveilleux. Logic is magic. La structure intellectuelle de la Tech repose sur une culture de l’ingénierie, une vision du monde articulée autour de l’équation « problèmes = solutions », dans une orientation tendanciellement rationaliste. Dans le même temps, elle est guidée par une foi prométhéenne dans la capacité de l’ingénierie à résoudre la totalité des problèmes du monde. À la manière du casino, la Tech donne ponctuellement des raisons d’adhérer à cette fable, soit à travers des solutions techniques, soit à travers les trajectoires qu’elle met en scène, ces success stories propulsant à rythme régulier de jeunes ingénieurs de l’anonymat d’un campus aux pages de Forbes.

Toutefois, si la Tech présente nombres de services participant d’un mieux-vivre (une vie plus rapide, plus efficace, plus ouverte, délestée des pesanteurs et des contraintes du monde physique), elle n’a que peu à dire sur le mieux-être. Ce point aveugle explique le besoin de ses membres, parfois les plus éminents, de recourir à des spiritualités de confort, le plus souvent bricolées, empruntées à d’autres espaces de sens, entre Occident et Orient : ceux de la méditation et du yoga, de la philosophie et du retour à la terre, de l’art ou des drogues récréatives, le festival du Burning Man fournissant de ce point de vue un laboratoire d’expérimentations et d’hybridations particulièrement saisissant.

De la même façon, l’image de l’entrepreneur-rebelle, réinventeurs de normes, maintient un écart conséquent entre la réalité économique et le conformisme social qui se donne à voir dans l’univers de la Tech. Tandis que deux tiers des créateurs d’entreprises de la Silicon Valley vivent avec moins de 50 000 dollars par an (alors que le loyer moyen pour un appartement avec chambre se situe à 3200 dollars par mois à San Francisco), leurs interactions décrivent un répertoire limité de conventions, de codes et de façons de faire, socialement contrôlés par les effets de reconnaissance et de réputation.

La mythologie du succès doit de ce point de vue être relue à la lumière de son envers : la mythologie de l’échec, régulièrement valorisée et intégrée dans le registre narratif de la Tech, mais toujours de manière rétrospective. Le fameux « pivot » des startups n’est de ce point de vue qu’un échec renégocié et réinterprété positivement ex-post. Cependant, dans une perspective prométhéenne, le succès échappe toujours à celui qui le poursuit : les réussites, y compris les plus spectaculaires, nourrissent une forme d’insatisfaction, qui s’exprime différemment chez les individus : syndrome de l’imposteur, crises de panique, syndrome de Sisyphe, etc. La Tech produit en cela de nouveaux problèmes, de nature sociale, morale et psychologique, au fur et à mesure qu’elle en résout sur le plan technique.

Se pencher sur les dynamiques de l’innovation est dans cette perspective particulièrement éclairant. Formule emblématique de la Tech, l’innovation suggère le dépassement audacieux, continu et infini des frontières connues du savoir portée par des entrepreneurs héroïques. Cette figure masque une réalité plus prosaïque : des processus cumulatifs, entrecroisant pour chaque domaine d’hyper-spécialité plusieurs centaines d’intervenants, mis en concurrence les uns avec les autres, et dont la postérité immédiate ne retiendra qu’une poignée de vainqueurs, indépendamment de leurs mérites effectifs.

Ce type de contextualisation plaide également en faveur d’une meilleure prise en compte du droit et de ses effets. L’expression provocatrice « code is law » de Larry Lessig (Harvard Business Review, 2000) a ainsi trop souvent été reçue de manière contraire aux souhaits de son auteur. Certains dirigeants ont oublié, sur le mode de la servitude volontaire, que le formule appelait son renversement : law is code. Ce contre-sens est d’autant plus remarquable que l’inertie juridique s’observe quotidiennement dans les transactions de la Vallée, en termes de contractualisation, de brevetage, ou encore de conquête des marchés. La loi et son esprit continuent de jouer comme un cadre qu’il s’agit d’actualiser. La passe d’arme entre la municipalité de San Francisco et Airbnb en est de ce point de vue exemplaire.

*

Ce tableau trop rapidement brossé appelle une attitude balancée à l’égard du mythe de la Vallée. Foyer de croyances et vecteur d’espoirs, elle entretient son envers, à la manière du portrait de Dorian Gray. Cette duplicité se manifeste avec acuité dans la ville de San Francisco, où la Tech, passée de 9% à 20% de la population active entre 2010 et 2016, est souvent présentée comme la cause de tous les maux.

Alors même que des liens de solidarité s’y tissent quotidiennement, c’est le versant négatif qui l’emporte le plus souvent dans les discours et les représentations. Une ère du soupçon se propage ainsi à travers des raisonnements et mise en scène binaires : Tech/anti-Tech, autochtones vs. Argonautes, blancs/minorités, riches/pauvres, « the 1% against the People », etc. Ce système d’antagonismes est dramatisé par le statut d’exemplarité de San Francisco qui joue à la manière d’un étalon pour les villes traversées par des dynamiques comparables, à Seattle, Portland, Austin ou Los Angeles, en attendant des déclinaisons européennes, à Paris, Berlin, Londres, Stockholm et Barcelone. Les techies, qui se vivent comme des acteurs du progrès, peinent parfois à saisir les ressorts d’un retournement qui les constitue en agents de la crise. Ils pâtissent ainsi de la croyance qu’ils entretiennent dans la toute-puissance de la technologie, reléguant les outils traditionnels de l’administration et de la régulation au rang de lubies du 20e siècle. De ce point de vue, l’avenir du trait d’union entre la ville et la Vallée pourrait pourtant se trouver dans leur commune exploration des solutions du passé.

Cet article a d’abord été présenté lors d’une conférence dans le séminaire de Monique Dagnaud et Olivier Alexandre à l’EHESS, Le Modèle californien. D’autres suivront.

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