Recherche: vers une nouvelle culture de la valorisation

Photo Jacques Lewiner / Professeur et directeur scientifique honoraire de l’ESPCI, doyen de la valorisation à PSL Université Paris / February 15th, 2017

La recherche académique n'a pas seulement vocation à faire progresser la science, mais aussi à changer le monde. Nombre de découvertes, y compris dans des domaines touchant à la recherche fondamentale, peuvent ouvrir sur de nouveaux procédés, de nouveaux produits, de nouveaux services. Comment accélérer l'insertion de ces découvertes dans l'économie ? C'est la grande question de la valorisation de la recherche, un domaine dans lequel la France a longtemps été en retard. Elle le rattrape désormais à marche forcée.

Paris Innovation Review – La France a longtemps été marquée par le contraste entre le haut niveau de sa recherche académique et une performance très modeste dans la valorisation de cette recherche. Est-ce encore le cas ?

Jacques Lewiner – Les habitudes ont la vie dure, mais la situation est en train de changer. Pour le comprendre, peut-être faut-il revenir aux raisons qui expliquent cette difficulté toute française à faire communiquer le monde académique et le monde économique.

Il y a, c’est certain, une dimension culturelle, qui remonte à loin : dans un pays comme le nôtre, fortement centralisé et où le service public cultive une haute idée de l’intérêt national, « le cerveau des chercheurs appartient à l’État » – je caricature à peine !

Cela n’exclut pas, pour autant, une réflexion sur la valorisation de la recherche académique. Mais au sein des grandes institutions de recherche, on observe deux biais majeurs, qui marquent les pratiques et ont longtemps retardé leur évolution.

Le premier est que quand on pense valorisation, on s’en tient aux brevets. Je ne dis pas que les brevets ne sont pas utiles, ils sont même indispensables pour protéger les procédés, dispositifs ou matériaux nouveaux qui sont à la base de toute innovation. Mais s’en tenir aux brevets, c’est faire l’impasse sur l’essentiel, qui est le volant entrepreneurial de la valorisation. Les écoles et universités françaises ont mis très longtemps à le comprendre, et l’une des raisons de cette impasse est ce que j’appelle le « mirage Pierre Potier ». Potier était un chimiste génial, qui a découvert ou développé plusieurs molécules aux effets pharmacologiques éprouvés. Les brevets de ces molécules ont rapporté aux parties concernées, en particulier le CNRS, une véritable rente, et avec cette rente l’illusion qu’il suffisait de déposer des brevets pour valoriser les travaux des chercheurs. Or de très nombreux brevets ne produisent aucun revenu, et quand ces revenus existent ils ne représentent qu’une fraction assez modeste de la valeur créée par les entreprises qui les exploitent. D’où l’importance de jouer la carte entrepreneuriale, en encourageant les chercheurs à fonder des startups pour développer eux-mêmes le potentiel économique de leur découverte.

Mais on tombe alors sur le deuxième biais, la forte difficulté à admettre qu’un chercheur puisse gagner de l’argent, voire faire fortune, à partir des recherches qu’il a effectuées en étant payé par la collectivité. On peut comprendre cette difficulté, mais elle ne résiste pas à une argumentation bien menée.

Tout d’abord la collectivité s’y retrouve, que ce soit en emplois créés, en développement économique, en spécialisation industrielle, ou tout simplement à travers la redistribution fiscale.

Ensuite, si l’on considère que cette valorisation entrepreneuriale a du sens et qu’on cherche à l’encourager, il faut motiver les chercheurs. C’est déjà le cas avec les brevets puisque les institutions doivent reverser aux inventeurs de brevets générant des recettes une part très importante de celles-ci. Avec la création d’entreprise c’est une nouvelle dimension qui s’ouvre au chercheur avec des perspectives plus vastes et des défis humains, organisationnels, économiques, industriels, etc.

De plus, rien n’empêche l’institution de prendre des parts dans l’entreprise et même de se garder des possibilités de participer à des levées de fonds ultérieures pour ne pas être trop diluée et si les conditions desdites levées de fonds semblent attrayantes. 5% des parts, par exemple, est un chiffre raisonnable, proche de ce qui se pratique dans les écosystèmes les plus dynamiques. Cela permet au chercheur, après des levées de fonds successives, de conserver un pourcentage significatif ; 30% des parts initiales, en revanche, ne serait pas raisonnable. Tout comme la prétention de détenir des golden shares serait contreproductive, puisqu’elle dissuaderait de nouveaux investisseurs de monter à bord, et in fine contrarierait la croissance de l’entreprise.

Bref, il y a toute une culture d’investissement à acquérir, et les grandes institutions de recherche ont mis longtemps à prendre le pli. Mais depuis quelques années on observe plus qu’un frémissement : toutes les grandes écoles ont désormais leur incubateur et la culture de l’investissement se diffuse rapidement.

L’ESPCI a fait figure de précurseur, alors même que l’on y mène une recherche fondamentale de classe mondiale, récompensée par plusieurs prix Nobel. Comment l’expliquez-vous ?

Comme l’ont souligné deux historiennes des sciences, Ana Carneiro et Natalie Pigeard, l’ESPCI a bénéficié depuis sa création d’un environnement culturel particulier. À la différence des autres Grandes Écoles françaises ou d’une institution comme le CNRS, toutes créées par l’État et qui avaient vocation à former ses serviteurs les plus qualifiés, l’ESPCI a été créée par la Ville de Paris après la défaite française dans la guerre de 1870, quand on s’est aperçu que les principales écoles de chimie françaises étaient dans l’Est du pays, soit dans la partie annexée par l’Allemagne, soit dans une dangereuse proximité ! La Ville de Paris a été très réactive. Elle a naturellement recruté des enseignants et des chercheurs qui venaient de l’est… et qui amenaient avec eux une culture différente, germanique ou anglo-saxonne – une culture qui acceptait volontiers que l’université et l’industrie travaillent main dans la main.

L’ESPCI est donc une école qui n’a jamais vu d’un mauvais œil qu’un chercheur dépose un brevet. Ainsi les Curie, Paul Langevin, ont déposé des brevets dont certains ont eu de grandes répercussions. Quand, jeune chercheur dans les années 1970, je déposais mes premiers brevets, je le faisais à mes frais et risques, ce qui revenait très cher ! Avec un ou deux collègues co-inventeurs, nous avons décidé pour commercialiser nos inventions de prendre un stand au salon des composants électroniques. Ce salon, contrairement au salon de la physique considéré comme « noble », était essentiellement fréquenté par les industriels, et donc considéré comme moins noble. Cela avait tellement surpris que nous avions eu droit à une pleine page dans Le Monde ! Cela vous donne une idée de l’état d’esprit de l’époque…

Nous n’en sommes plus là, mais il a fallu beaucoup d’efforts des politiques de tous bords pour faire évoluer les mentalités et amener les institutions à changer leurs pratiques. Avant la loi Allègre de 1999, par exemple, un chercheur public ne pouvait être membre du Conseil d’administration d’une entreprise. Imaginez la perte d’expertise pour le monde industriel français ! Il est vrai que les grandes entreprises étaient alors principalement dirigées par des ingénieurs qui avaient une certaine culture technique ; mais ils n’étaient pas aux avant-postes de la découverte scientifique.

À ma connaissance, les chercheurs du CNRS n’ont toujours pas le droit d’être consultants sur leurs sujets de recherche. Comme je vous le disais, le cerveau des chercheurs appartient à l’État !

Il ne faut pourtant pas être grand clerc pour se rendre compte des bénéfices mutuels que peuvent tirer l’industrie et la recherche académique en multipliant les contacts. L’industrie peut préciser et affiner ses projets, se rapprocher des frontières technologiques et ainsi générer des innovations de rupture – et c’est évidemment dans l’intérêt du pays. Le chercheur, de son côté, se frotte aux réalités industrielles, prend conscience des contraintes et des opportunités, des perspectives concrètes sur lesquelles ouvrent ses travaux. Tout le monde s’y retrouve, et l’État n’est pas perdant dans cette affaire, bien au contraire.

L’idée fondamentale, c’est d’aider un chercheur à exprimer son potentiel ; s’il ne le fait pas, c’est du gâchis – un gâchis invisible, puisque par définition on ne verra jamais le nombre d’emplois, le chiffre d’affaire, la valorisation qu’il aurait pu créer.

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Vous-même, à côté du dépôt de centaines de brevets, vous vous êtes mué en entrepreneur. Au-delà de la bienveillance que vous avez évoquée, qu’est-ce que l’institution aurait pu faire pour vous ?

Vous touchez là à la question de l’accompagnement et du mentoring, qu’on peut résumer en quelques mots : un entrepreneur novice manque de savoir-faire, il peut tomber dans de nombreux pièges, et un bon accompagnement peut lui éviter bien des embûches. Cela reste essentiel, et c’est l’une des clés du succès de la Silicon Valley, où les startupers sont accompagnés par leurs VCs (dont une partie sont des entrepreneurs ayant réussi), par des avocats, par tout un milieu : on pourrait dire qu’ils baignent dans une culture d’entrepreneurs. Ce milieu ne surgit pas spontanément : il faut deux ou trois générations pour qu’il parvienne à maturité, et même dans un tel milieu il y a besoin d’organisations spécifiques (des incubateurs, des accélérateurs) pour diffuser cette culture. Une institution, quelle que soit sa bonne volonté, ne peut remplacer un écosystème. Mais elle peut s’employer à activer le surgissement et la maturation d’un tel écosystème. C’est ce que nous avons tenté de faire à l’ESPCI, et c’est ce que nous faisons aujourd’hui dans le cadre de PSL.

Cela signifie-t-il que les institutions se muent en business angels ?

Pas nécessairement – à chacun son métier – mais l’investissement est un des outils à notre disposition. Cela n’est pas forcément à l’institution de s’en charger, des entrepreneurs qui en sont issus peuvent avoir à cœur de rendre au système ce qu’il leur a offert. Par exemple j’ai créé un fonds de dotation, qui dans une logique de pur mécénat peut aider certains projets prometteurs à décoller. À côté de ce fonds, nous avons créé une petite cellule de valorisation (aujourd’hui transférée à PSL), qui a pour vocation de faciliter la tâche des chercheurs, de les éclairer sur les démarches, de les mettre en contact avec les bonnes personnes (des cabinets spécialisés dans la protection de la propriété intellectuelle aux investisseurs, en passant par des entrepreneurs).

Cette cellule prend en charge les frais de dépôt de brevet, le cas échéant, et surtout elle garantit au chercheur une réponse rapide (quelques jours, une ou deux semaines) et informée sur la brevetabilité de sa découverte. La vitesse est un vrai enjeu, et sur ce terrain une institution bien équipée, dotée d’une certaine expérience et de bons contacts au sein des cabinets spécialisés, peut avoir une vraie valeur ajoutée.

Un autre élément très incitatif pour les chercheurs sont les modèles, qui jouent un rôle pour les désinhiber et les inciter à se lancer. Mes anciens élèves, souvent devenus mes associés, forment ainsi une sorte d’ « Ecole », et chacun d’entre eux génère à son tour des startups. C’est un cercle vertueux. En dix ans, nous avons créé ou aidé à se lancer beaucoup de startups, avec quelques succès à la clé (des sorties avec des valorisations de plusieurs centaines de millions, des produits emblématiques, des entrées en bourse) : ce n’est pas encore la Silicon Valley, mais il y a là un écosystème en germe, un réseau déjà bien organisé, capable de se mobiliser et – ce qui est nouveau – d’apporter des fonds rapidement. L’institution (ESPCI hier, PSL aujourd’hui) peut financer la preuve de concept. Dans un avenir proche nous serons capables d’aller plus loin, via la création en cours d’un fonds d’investissement (qui sera géré par une société spécialisée appuyée par une seconde société spécialisée). En attendant, le Fonds de dotation ainsi que PSL sont déjà capables d’aller au-delà du seed money et d’apporter des fonds dans le deuxième, voire le troisième tour de table. La reconnaissance dont nous bénéficions au sein de la French Tech aide aussi les projets que nous soutenons à convaincre les VCs ainsi que les grands investisseurs institutionnels comme la BPI qui, en France, jouent un rôle majeur.

Le travail d’accompagnement que nous menons s’appuie évidemment sur l’expérience de management ou d’accompagnement des startups précédentes : l’art de parler à un investisseur, l’importance de l’équipe, la nécessité et la possibilité d’évaluer plus largement l’appréciation des risques, tous ces éléments de la « culture startup » demandent une transmission. L’expérience personnelle de chacune des personnes impliquées est évidemment cruciale ici, et c’est là qu’on touche les limites de ce que peut faire l’institution : une partie de son savoir-faire est celui des personnes qu’elle abrite. C’est tout l’enjeu du passage de quelques belles aventures à l’émergence d’un véritable écosystème. Dans l’intervalle, elle peut évidemment encourager la diffusion de cette culture, en favorisant les contacts, en jouant un rôle d’entremetteur, d’activateur de réseau (la valeur des réseaux d’anciens élèves ne saurait être sous-estimée, à ce propos). Mais la diffusion de cette culture, son appropriation par les petits nouveaux, se fait aussi en racontant des histoires.

Nous évoquions en ouverture de cet entretien un changement sensible dans les mentalités : comment se manifeste-t-il ?

Très simplement, par l’obligation de recruter de nouveaux permanents au sein de la cellule de valorisation, qui est submergée de demandes. Ou encore en lisant la presse : la plupart des écoles et une bonne partie des universités se sont dotées d’incubateurs. Ce qui est certain, c’est que le tissu – des chercheurs ou des étudiants – était mûr : l’intérêt pour la création d’entreprise est désormais très vif, et les institutions prennent le pli en tentant d’accompagner ce mouvement.

L’expérience est bien sûr inégalement répartie, puisque nous parlons d’un phénomène encore tout récent. Mais l’essor visible de la French Tech (au CES de Las Vegas par exemple) signale bien que quelque chose se passe aujourd’hui en France, et notamment à Paris. En faisant un simple calcul de coin de table, et en se limitant aux entreprises que j’ai créées (seul ou avec d’autres), ou aidé à créer, leur valorisation totale atteint le milliard d’euros. Un chiffre qui peut d’ailleurs servir d’argument pour achever de faire disparaître les dernières réticences à cette culture nouvelle (en France) de la valorisation de la recherche : en imaginant une prise de participation à hauteur de 5% à l’origine, et une dilution de moitié lors des tours de table successifs, une institution qui aurait accompagné chacune de ces aventures se retrouverait à la tête d’un patrimoine de près de 30 millions d’euros. Une jolie somme, qui peut servir à équiper des labos… ou à prendre des positions dans de nouvelles jeunes pousses ! Les grandes universités américaines jouent cette carte depuis des décennies, et elles s’en portent très bien – tant sur le plan financier que sur celui de l’excellence scientifique.

Je rêve du jour où les doctorants français me diront, comme je l’entend fréquemment à Stanford ou à Harvard, lorsque je leur demande ce qu’ils comptent faire après leur thèse : « J’hésite à rentrer dans telle ou telle startup de mon patron de thèse ».

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