L’université mondiale de demain: un nouveau type de puissance?

Photo Cédric Denis-Rémis & Armand Hatchuel / Directeur adjoint de Mines ParisTech (PSL Université Paris) & Professeur à Mines ParisTech, Chaire théorie et méthodes de la conception innovante / February 15th, 2017

Le terme d'université recouvre aujourd'hui une grande variété de situations. Le temps aidant, cette situation pourrait se décanter avec l'émergence de plus en plus nette de deux grands types d'établissements universitaires : un modèle local, avec des Écoles et licences liées au développement régional ; et un modèle global, dont les prototypes se dessinent déjà avec des universités comme Harvard ou Oxford, mais aussi avec des acteurs émergents en Europe ou en Chine. Ce modèle global peut s'analyser comme un nouveau type de puissance universelle. L'hypothèse reste à vérifier, mais il est utile, dès aujourd'hui, d'en saisir les enjeux et les implications.

Dans l’histoire mondiale, les Églises, les États, et plus récemment de grandes entreprises se sont constitués comme des puissances universelles. Non sans conflits : le Moyen Âge européen voit par exemple un affrontement entre le Pape et le Saint-Empire romain germanique, dont l’enjeu n’est pas simplement l’exercice d’un pouvoir politique mais plus largement la capacité à ériger et imposer des normes juridiques et culturelles.

Le traité de Westphalie, en 1648, est un moment décisif de l’affirmation des États, qui s’imposent comme les détenteurs quasi-exclusifs de la puissance. Mais les grandes compagnies, qui prennent leur essor avec les révolutions industrielles, vont rapidement leur emboîter le pas.

Un moment symbolique de leur essor pourrait être la consolidation de la chimie allemande avec la création d’IG Farben en 1925. Ford, General Motors, United Fruits, aujourd’hui Google, Walmart ou Alibaba sont de véritables institutions, capables d’organiser de vastes pans de la vie sociale. Et l’idée d’institution n’épuise pas leur description. Ces entreprises, quand bien même elles s’en défendraient, exercent une forme de puissance qui par certains aspects est comparable à celle des États. Dans un domaine comme celui de la recherche, dont on sait à quel point il façonne notre futur, le budget de R&D d’Apple est de plus de 8 milliards de dollars, soit plus de deux fois celui du CNRS.

Les très grandes entreprises mondiales exercent un pouvoir normatif considérable, et elles mobilisent cette puissance pour façonner et définir de vastes pans de notre vie sociale présente et future. C’est un fait, et notre propos n’est pas ici de le dénoncer, mais bien plutôt d’en prendre acte. Et de saisir par analogie autant que par effet de contraste l’émergence, dans ce grand jeu de la puissance globale, de nouveaux acteurs inattendus : les grandes universités mondiales.

S’il fallait citer une date symbolique, qui fixerait un moment particulier de leur émergence, on pourrait évoquer 2003 et la publication du premier classement de Shanghai. On sait les implications de ce classement dans la profonde reconfiguration, un peu partout dans le monde, des institutions de l’enseignement supérieur. Les classements (de Shanghai ou du Times Higher Education) ont conforté la suprématie mondiale des Harvard, Stanford et MIT. Ils ont aussi exacerbé la concurrence entre établissements, et ce faisant ils ont contribué à l’émergence de nouveaux acteurs s’inspirant de la réussite des géants américains. Mais il faut mesurer les implications de ce jeu de concurrence et d’imitation. Il accélère la formation d’institutions de taille mondiale. Mais, au-delà de la taille, il consolide aussi une conception nouvelle de la grande université où celle-ci est invitée à jouer son rôle dans la construction d’un magistère mondial inédit. C’est ce jeu, entre norme et puissance, qu’il importe aujourd’hui de décrypter.

De l’université mondiale comme puissance universelle
Que l’université soit affaire d’universalité, c’est dans sa définition depuis les origines. Au XIIIe siècle le terme d’universitas renvoie certes à une corporation, à une guilde. Mais les « universités » médiévales se sont très tôt définies par l’ambition de ne laisser en dehors de leurs programmes d’études aucun domaine du savoir. L’université globale d’aujourd’hui a la même aspiration universaliste. Au-delà de son activité diplomante, elle se définit comme une puissance du savoir, déterminant le développement mondial, exerçant un pouvoir éthique et normatif, et qui se dote d’un pouvoir politique autonome de plus en plus indépendant.

La puissance universelle découle directement de la dimension mondiale désormais assignée aux missions traditionnelles des universités les plus ambitieuses. Ainsi la mission patrimoniale de transmission des savoirs et des valeurs se joue désormais, notamment grâce aux MOOCs, à l’échelle mondiale. Les grandes universités affichent leur standing planétaire en cultivant l’excellence sur toute la palette des savoirs : arts, sciences, sciences de l’action, religion, sciences humaines, sciences politiques. Elles privilégient fortement la visibilité de leur recherche, qui démontre leur contribution à la création de nouvelles sciences et de savoirs universels. En se montrant seules ou presque capables d’attirer les chercheurs de classe mondiale et de leur offrir des conditions satisfaisantes (rémunération, prestige, qualité des équipements et des services, niveau des étudiants), elles placent la barre à un niveau que de plus petites institutions n’ont plus aucune chance d’atteindre.

Mais on doit remarquer que cette puissance du savoir se double d’une puissance éthique et normative dont la vocation est, elle aussi, universelle. Les grandes universités visent à façonner les normes qui guideront l’action des hommes et des organisations. Cela passe d’abord par la publication, la diffusion et la labellisation de travaux à valeur structurante, capables de configurer les disciplines et les champs de la recherche, et par là, les grands systèmes descriptifs de l’activité humaine. Cette ambition s’incarne à travers le recrutement des professeurs les plus renommés et les plus influents, mais elle s’appuie aussi sur la création, moins visible, de communautés capables de porter ces normes. À cet égard, la délivrance de diplômes, ainsi que de multiples actes certificateurs, sont des vecteurs majeurs du rayonnement de ces normes et elles en surveillent jalousement la valeur.

Attirer les meilleurs étudiants de la planète, former les élites mondiales, est désormais au cœur du projet des grandes institutions. Cela n’exclut pas de cultiver un ancrage local. Mais l’ambition affichée est clairement mondiale. Le Plan stratégique 2013-2018 d’Oxford, par exemple, part d’une « vision » qui affiche dès les premières lignes l’objectif de « benefit society on a national and a global scale ». Cet objectif généreux, qui embrasse le service de l’humanité tout entière, sera réalisé grâce à la diffusion des « idées, des compétences et de l’expertise d’Oxford ». La mission globale assigne une valeur universelle aux savoirs et savoir-faire locaux.

Puissances du savoir, puissances éthiques et normatives, les universités de classe mondiale s’affirment aussi de plus en plus comme un pouvoir politique autonome et indépendant. Elles s’appuient pour ce faire sur la nature collégiale du pouvoir académique, sur les relations tissées avec de grandes parties prenantes (trusts et fondations, États, régions, entreprises). Elles exercent aussi leur influence par la construction d’une communauté planétaire de membres « tout au long de leur vie ». Une communauté fidèle dans le temps, active et influente aux quatre coins du monde. Harvard affiche ainsi fièrement ses « 360 000 alumni around the world ». Sa présidente, l’historienne Drew Faust, précise que « la création d’une communauté animée et tolérante est fondamentale pour l’université et pourrait même être sa raison d’être ».

La puissance économique est un autre trait marquant des plus grandes institutions. Celles-ci ont pris des positions avantageuses sur le marché mondial des études tout en diversifiant leurs sources de revenus (fundraising, revenus de la propriété intellectuelle, activités de services et conseil, financement des chaires par les industriels, etc.) et en s’appuyant sur un patrimoine considérable. Cette richesse, cette indépendance financière, cette capacité à monétiser leur valeur participe de leur puissance économique. Cette puissance n’est pas seulement défensive, elle ne s’exerce pas qu’en sauvegardant l’indépendance de l’institution. Elle s’exerce aussi d’une façon beaucoup offensive, par la prescription de politiques, la diffusion de méthodes, la position d’influence des alumni porteurs de ces méthodes. Les grandes universités orientent le développement de la civilisation, celui des territoires et des nations comme celui des grandes entreprises.

Échappant à la tutelle des États, les grandes universités pratiquent enfin une forme d’autorégulation corporatiste : elles déterminent ensemble les codes, les modes d’organisation, les modèles de gouvernance qui régissent leur propre activité. Le classement de Shanghai, lui-même réalisé par une université, est l’expression la plus visible de ce mouvement, et son accélérateur, puisqu’en rendant évident le succès des universités les plus puissantes et les plus indépendantes il conduit les autres à adopter leur modèle.

Le grand jeu
S’affirmant ainsi de plus en plus ouvertement comme des puissances mondiales et universelles, les grandes universités s’inscrivent ainsi dans un grand jeu qui les voit entrer en concurrence non pas seulement les unes avec les autres, mais aussi avec d’autres types de puissance. Et en particulier avec les États, qui en Asie ou en Europe pensaient le développement et l’arraisonnement des universités au sein de politiques publiques nationales, parfois jusqu’à vouloir leur imposer des logiques qui n’étaient pas les leurs. Avec l’imposition d’une normativité internationale des universités, les États ont en quelque sorte reconnu la fin d’un tel arraisonnement. Les grandes universités peuvent désormais construire de façon autonome des alliances fructueuses avec les États qui les intéressent, à l’instar des entreprises multinationales

Les universités ont des « troupes » partout, là où les grandes entreprises n’ont que des filiales et les États des représentations diplomatiques. La puissance collective des alumni des grandes universités, leur capacité à porter des normes et des valeurs, à se reconnaître dans la communauté, doit être prise en compte. Elle n’est pas sans évoquer, toutes proportions gardées, celle de l’Église catholique dans le passé. « Le pape, combien de divisions ? », demandait ironiquement Staline. Quelle erreur ! On ne saurait sous-estimer la puissance des Églises, la force d’influence des communautés qu’elles réunissent. Et les communautés réunies par les grandes universités partagent l’ambition hautement affirmée par leur alma mater : compter parmi ceux qui qui créent des mondes. Ou qui, à tout le moins, dirigent des pays (Oxford s’enorgueillit d’avoir formé, outre 27 Premiers ministres britanniques, 30 « modern world leaders » dont Bill Clinton, Aung Sai Suu Kyi et Indira Gandhi)… ou des grandes entreprises. Dans le grand jeu qui les voit entrer en concurrence avec les autres puissances, les universités ont ainsi un coup d’avance : elles ne décident pas de l’action des autres puissances, mais elles forgent les conceptions du monde où s’exerce cette action. On l’observe par exemple directement dans la construction d’un type de savoir économique érigé en étalon du développement de cette discipline et des outils des grandes institutions financières mondiales.

C’est pourquoi la puissance universitaire ne se réduit pas à un simple rayonnement académique, relevant du soft power, d’un jeu léger d’influence et de séduction. Les grandes universités mobilisent des communautés destinées à occuper des positions de leadership, elles créent et diffusent des normes, elles établissent des catégories autour desquelles s’organise le monde.

academicpower

Il faut prendre au sérieux cette proclamation de l’université de Californie à Berkeley, sur son site : « Berkeley is a place where the brightest minds from across the globe come together to explore, ask questions and improve the world ». L’ambition est bien de changer le monde. Et de le faire à partir du savoir et des normes produites par les universités les plus puissantes. Les MOOCs eux-mêmes participent de cette ambition, en diffusant massivement les catégories et modes de pensée qui façonnent l’activité humaine. Les MOOCs accélèrent la diffusion du savoir et contribuent ainsi à la mise en place de régimes d’action, c’est-à-dire, in fine, de normes. Les grandes universités travaillent ainsi activement à façonner, à reconfigurer les façons de penser et les façons de faire. Ce faisant, elles donnent à leurs savoirs une puissance normative inégalée.. Cette vocation « impériale », qui s’affirme aujourd’hui, retrouve des voies très anciennes : on pense notamment aux Romains, qui ont développé leur empire non pas seulement grâce à leurs armées, mais aussi grâce à leurs juristes et leurs ingénieurs : ceux-ci ont diffusé et imposé des normes de représentation et d’action qui amenaient avec elles le monde romain.

L’hégémonie universitaire mondiale et ses menaces
Les savoirs et les normes diffusées par les grandes universités mondiales ont à la fois une valeur scientifique, utilitaire et une valeur affective. Elles s’imposent par leur efficacité à créer de la connaissance valide et reconnue, et c’est une contribution inestimable. Elles influencent aussi par leur prestige : elles font rêver, elles sont nimbées d’une forte légitimité. Les grandes universités s’imposent ainsi comme des pouvoirs spirituels, exerçant dans certains domaines (la culture, la science, les arts, la gestion, l’économie) une puissance telle qu’elle peut prendre une forme hégémonique.

Si l’on se place dans une perspective historique, il n’est pas abusif une fois encore de se référer aux Églises : les structures religieuses sont les premières organisations à avoir eu cette ambition. Et avec l’émergence des États elles ont tenté de garder la main en se situant au-dessus d’eux, par l’adoubement des rois, le contrôle des lois, du savoir, et plus largement l’élaboration du cadre normatif dans lequel s’inscrivait l’action du politique. Les grandes universités exercent elles aussi, à leur façon, un pouvoir spirituel normatif : elles sont capables de mettre à l’agenda, de diffuser, voire d’imposer des valeurs et des catégories de pensée, sur des sujets aussi variés que l’économie (avec l’économie mainstream), le management, l’environnement, la culture (avec les cultural studies) ou la société (avec les gender studies et la political correctness, diffusée à partir des campus). Elles pourraient aussi véhiculer des thèses obscurantistes ou antihumanistes si des coalitions nouvelles avec des États, des mouvements religieux, ou mêmes certaines entreprises venaient à émerger.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’université médiévale, qui est l’un des modèles de référence des grandes universités globales, s’est construite contre l’Église, mais aussi à partir d’elle. Dans la chrétienté médiévale, l’université est une dissidence de l’Église. Issue de l’Église, l’université n’a pas simplement conquis sa propre autonomie ; elle a également absorbé le savoir et la puissance normative de son ancienne « tutelle ». Et elle exercera en retour sur l’Église une influence importante. Avec l’université mondiale d’aujourd’hui, on voit apparaître une puissance mondiale qui pourrait « absorber » les Églises, en contrôlant les facultés de théologie.

C’est dans cette perspective, celle de l’émergence d’un pouvoir spirituel normatif, qu’il faut comprendre le « discours » académique proféré ex cathedra. L’université d’aujourd’hui produit à la fois un discours scientifique au maillage très serré, avec contrôle par les pairs, exposition des preuves, publicité des débats, et un discours normatif procédant d’une rhétorique du vrai, avec des catégories implicites du bien et du mal qui ne sont pas sans évoquer les régimes de construction du religieux.

Il ne faut donc pas se voiler la face : les développements que nous tentons ici de comprendre, et qui sur de nombreux points constituent des évolutions positives et naturelles, portent aussi des menaces.

En particulier, l’énormité des enjeux économiques et politiques et la concentration de la compétition au sein d’un oligopole universitaire mondial pourraient bien avoir pour conséquence un affaiblissement de l’éthique et des valeurs au sein des universités les plus puissantes. Le pouvoir, comme l’argent, corrompt, et en s’approchant de la puissance le monde académique n’échappera pas à cette corruption.

Il faut s’attendre aussi à voir émerger, avec la course à l’échelle ou à la puissance, de véritables guerres universitaires. La compétition devient la guerre quand tous les coups sont permis. La science y échappe-t-elle ? Non : tout le monde attend aujourd’hui la désignation des prix Nobel en tremblant, tant est considérable l’impact de ces prix sur la puissance relative des uns et des autres.

On peut pointer aussi la perte d’autonomie des États – c’est-à-dire, en dernier ressort, des peuples – dans le contrôle des savoirs et des valeurs, les choix économiques ou de développement, mais aussi le recrutement des élites. Sans préjuger de la survie d’un certain pluralisme encouragé notamment par la compétition entre géants universitaires, la puissance normative et prescriptive académique l’emportera et conditionnera un nombre croissant de choix publics. Pas forcément au bénéfice du public.

Du côté des menaces, il faut également s’inquiéter de la double peine subie par les petits pays, dont les universités sont « tuées » par les classements – les meilleurs chercheurs, les meilleurs enseignants, les meilleurs étudiants leurs préféreront les géants. L’argent suivra le même chemin, y compris l’argent public : les investissements dans les universités locales seront de moins en moins rentables, de moins en moins pertinents, sauf à jouer la carte de l’hyper-spécialisation, avec, pour la recherche, des stratégies de niches mondiales, au détriment de travaux utiles au développement national.

Pour autant, à ces conséquences potentiellement négatives on opposera les développements positifs induits par l’émergence, puis la consolidation de la puissance universitaire : une régulation pacifiée de l’équilibre mondial, une formation commune des élites universelles, une capacité réelle à investir ou à diriger des investissements dans des innovations porteuses de progrès et de croissance économique.

Comme toute puissance, la grande université de demain verra sa légitimité interrogée. D’ores et déjà on dénonce des institutions réservées aux élites économiques, gangrenées par la reproduction sociale, endettant à vie leurs étudiants. Mais la réponse est à la hauteur de la critique : les grandes universités se constituent aussi en modèle social, en redistribuant aux moins favorisés (tuition fees gratuits, bourses). Et l’émergence des MOOCs leur permet de jouer la carte du gratuit et du service rendu à tous.

Les puissances se constituent par leur capacité à résoudre les problèmes qu’elles créent elles-mêmes, du fait de leur puissance. Rome, pour devenir un empire, a dû inventer des formes politiques et administratives appropriées. Les grandes universités mondiales, si leur essor se confirme, concentreront des critiques et des problèmes nouveaux. Il leur appartient de s’armer pour anticiper et reconnaître les dangers d’un magistère trop hégémonique.

More on paris innovation review

By the author

  • L’université mondiale de demain: un nouveau type de puissance?on February 15th, 2017

www.parisinnovationreview.com

This content is licensed under a Creative Commons Attribution 3.0 License
You are free to share, copy, distribute and transmit this content

Logo creative commons

5 quai Voltaire 75007 Paris, France - Email : contact@parisinnovationreview.com / Landline : +33 1 44 50 32 89