De l’openwashing

Photo Luis Felipe R. Murillo / Chercheur post-doctoral au Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique (CNAM/CNRS) / June 23rd, 2017

Open source, open data, open tout et n’importe quoi… Les modèles « ouverts » issus du logiciel libre se diffusent tous azimuts dans le monde des entreprises. Un succès qui a son revers.

Au Paris Open Source Summit, je me suis retrouvé à côté d’une voiture stationnée à l’intérieur du centre de congrès. Au milieu d’une foule attentive, un ingénieur décrivait avec enthousiasme les différents éléments de technologie ouverte qui y étaient intégrés. Poursuivant ma visite, je finis par tomber sur un auditorium de l’autre côté du pavillon d’exposition. On aurait dit un plateau de télévision. De la musique à plein tube, un animateur, des chaises roses brillantes devant un écran géant sur lequel sont projetées des diapositives et des vidéos. Toutes les dix minutes, des intervenants se relayaient sur l’estrade pour parler de tout et de son contraire : de la technologie ouverte dans le domaine humanitaire aux économies expérimentales basées sur la blockchain, sans oublier une présentation historique de la ville de Lyon comme pôle d’open innovation avant la lettre au 19e siècle.

Quant tout est « open »

Les discours chantant les louanges des modèles « ouverts » (open) sont devenus monnaie courante dans les débats technopolitiques contemporains. Le mouvement a commencé il y a vingt ans et s’est accéléré récemment, avec une forte tendance à tout rebaptiser « open ». Les chercheurs en sciences et sociales se sont penchés sur ce phénomène sociotechnique avec intérêt, mais souvent sans le recul nécessaire pour une analyse rigoureuse.

Certains chercheurs ont entrepris d’explorer l’histoire des normes dans le secteur informatique comme un exemple précoce d’ouverture. D’autres ont trouvé des liens profonds entre l’ouverture comme moyen de privatisation des biens publics, les économies du don et la rénovation des projets politiques. D’autres encore affirment avec aplomb que la philosophie de l’open source avec fini par conquérir l’ensemble du monde des affaires. La preuve ? Le logiciel libre, à la fois comme éthique et comme objet technique, s’est transformé au fil du temps en un argument pour convaincre les dirigeants des avantages économiques de l’open source. En l’espace d’une décennie, il est devenu dans certaines grandes entreprises une réalité infrastructurelle, après avoir conquis les géants du web tels que Yahoo, Amazon, Google et, un peu plus tard, Facebook. Depuis, de nombreux autres acteurs leur ont emboîté le pas.

De fait, le Paris Open Source Summit a témoigné d’une véritable explosion des projets ouverts (et moins ouverts) dans plusieurs domaines. L ’« open source », terme attrape-tout qui englobe les modèles de développement collaboratif et les dispositifs juridiques pour rendre les logiciels partageables, est devenu un quasi-objet qui circule entre des champs professionnels très hétérogènes. Robert David Steele, un ancien agent du renseignement américain, a même lancé l’expression « Open Source Everything », littéralement, open-sourcez tout ! Il a publié en 2012 un manifeste qui défend le potentiel révolutionnaire d’une gouvernance fondée sur l’open source.

« Ouvert » et « open source » s’appliquent désormais à tous types de projets, produits et services, des voitures électriques à l’intelligence artificielle, de l’exploitation agricole aux opérations bancaires, de la biologie à la démocratie, au design, et bien sûre à l’innovation. Parmi les exemples insoupçonnés d’« ouverture », citons Boeing et sa participation au développement d’une plateforme ouverte dans le cloud ; Tesla avec son portefeuille de brevets prétendument « ouverts » ; et, plus récemment, Microsoft qui vient de rejoindre la Fondation Linux avec une déclaration publique estampillée d’une icône en forme de cœur, rejoignant ainsi d’autres géants technologiques tels qu’IBM, Intel, Hitachi, Samsung ou Oracle.

Pour reprendre un mot fameux de la communauté du logiciel libre au sujet de son antagonisme avec le secteur informatique : « D’abord, ils vous ignorent, puis ils vous ridiculisent, ensuite ils vous combattent et enfin vous gagnez », paraphrase d’une expression célèbre attribuée à Gandhi. On pourrait presque rajouter « et puis, ils essaient de vous imiter », comme dans le cas de Microsoft avec sa transformation en plateforme dans le cloud. Actuellement, ses revenus dépendent à 25%, au moins, des technologies libres et open source.

Il y a open et open

Si open semble être devenue une étiquette susceptible de s’applique à pratiquement tout, son utilisation à tout propos suscite de nombreuses questions. Que signifie open pour des secteurs aussi hétérogènes que l’automobile, l’agriculture, l’aéronautique ou encore l’éducation ? Les récentes appropriations d’open sont quelque peu abusives si l’on considère le travail collectif impliqué dans le fonctionnement d’un vrai écosystème libre et ouvert. Un fonctionnement essentiellement invisible car les technologies libres et ouvertes sont censées être structurelles… sauf lorsqu’elles sont utilisées à tort et à travers pour des raisons de marketing. La prolifération des projets open nous invite donc à rappeler tout le travail invisible qui permet aux grandes plateformes numériques de fonctionner.

Qui, dans le secteur des technologies, aurait parié sur une telle perspective il y a encore vingt ans ? À l’époque, les entreprises n’avaient pas de mots assez durs. Pour les dirigeants de Microsoft, les technologies libres et open source étaient un « cancer communiste ».

L’obsession de l’open everything a également donné naissance à son expression négative, l’open washing, par analogie avec le greenwashing qui consiste à « verdir » artificiellement des projets et des produits qui n’ont rien d’écologiste à la base. L’histoire récente de la politique informatique témoigne d’une véritable prolifération de pratiques douteuses dans des projets soi-disant « ouverts », à mille lieues des définitions approuvées collectivement de ce qui peut être considéré comme un élément de technologie libre et ouverte. Tout comme le green washing dans les débats sur la durabilité, le nombre d’entreprises qui « blanchissent » leurs produits en y apposant le label « open » a explosé au cours des deux dernières décennies.

Par exemple, l’Open Access a provoqué une augmentation sans précédent des revues en accès libre « prédatrices » mais également une « prédation » des ressources universitaires en accès libre par les grandes entreprises.

Les initiatives de « gouvernement ouvert » (open government), en dépit de leur potentiel pour créer des formes de participation publiques horizontales, sont souvent épinglées car elles utilisent des volontaires et mobilisent du travail précaire au détriment de formes d’emploi plus stables.

Dans cet espace technopolitique restreint, l’open data (données ouvertes) a été mis en avant pour sa capacité à développer la transparence et la reproductibilité dans des domaines comme l’éducation, la recherche et plus largement au sein des institutions. Mais bien souvent, les données en question ne sont pas suffisamment « ouvertes », plus précisément elles ne sont pas suffisamment bien décrites, ce qui rend leur utilisation frustrante. Dans d’autres cas, les utilisateurs se retrouvent confrontés à des restrictions, impliquant des procédures d’octroi de licences compliquées.

Même l’open hardware ou matériel libre, l’une des dernières frontières dans les communs de l’électronique, a été utilisé comme un label marketing sur des produits qui ne sont pas ouverts du tout… En tout cas, pas suffisamment ouverts pour l’analyse et la reproductibilité du matériel.

Retour sur un succès

Deux phénomènes interdépendants sont impliqués dans le déluge du « tout-ouvert » et ses dérives. D’une part, l’extension des logiques et des forces sociales à l’origine du logiciel libre peut être attribuée à la reconnaissance d’une dimension fondamentale de socialité, pour reprendre une expression empruntée aux études ethnologiques de Marcel Mauss sur les économies du don. Cette dimension de socialité se jouerait dans la circulation des « objets » numériques, qu’il s’agisse de logiciels, de recettes, de musique, d’articles universitaires, de données publiques ou de résultats de recherches. Cette reconnaissance a donné naissance à un véritable blanchiment, c’est-à-dire une attribution systématique de l’étiquette « ouvert » à tout et n’importe quoi, comme pour donner l’illusion d’une proximité entre les modèles de développement libres ou ouverts.

D’autre part, nous avons découvert, mes collègues et moi, que l’utilisation du label « libre » est bien plus répandue que ce que nous pensions… et que ce succès s’accompagne de dynamiques politiques de discrimination et de concentration de pouvoirs (sur des lignes ethniques, socioéconomiques et sexuelles) beaucoup plus marquées que ce que l’on devrait théoriquement accepter dans des projets de ce type. Bien avant l’avènement des débats sur les inégalités et les problèmes liés au genre dans les projets « open », le chercheur Rishab Ghosh avait déjà relevé avec humour que le coefficient de Gini (qui mesure les inégalités) du projet Linux kernel était étonnamment bas : 0,79. Des indices équivalents peuvent encore être trouvés dans d’autres projets. Le bon côté de l’affaire, c’est que sous l’impulsion des groupes féministes, le débat s’est ouvert, justement, et que la situation a commencé à évoluer.

Le paysage des projets ouverts s’est considérablement élargi. Il s’est (partiellement) internationalisé, il est devenu plus complexe, et les technologues numériques discutent des meilleures stratégies pour impliquer les utilisateurs « non-techniques ».

Cette large diffusion a radicalement transformé les perspectives du logiciel libre, en le rapprochant du monde des affaires. Elle a également ébranlé le discours qui associait le développement du logiciel collaboratif à une forme d’éthique pratique : le discours moral valorisant le partage a perdu de sa vigueur au profit d’un autre discours, pointant les avantages économiques des modèles « open ».

Le succès du concept peut enfin être attaché à son enracinement dans la tradition libérale américano-européenne, comme l’ont bien vu Chris Kelty, Gabriella Coleman et James Leach. J’ajouterais que la promotion de l’ouverture est également intimement liée avec l’idée d’un monde post-communiste dominé par les démocraties libérales, se définissant elles-mêmes comme des « sociétés ouvertes ». Même si un esprit chagrin pointerait qu’il y avait (et il y a toujours) autant d’« ouverture » forcée dans les régimes autoritaires qu’il y avait de « fermeture » dans les programmes de surveillance de masse des démocraties occidentales.

*

Parmi les incertitudes et les alliances confuses dans le paysage technopolitique contemporain, on peut dégager au moins une évidence incontestable : si vous avez un besoin particulier, vous trouverez sans doute un « open quelque chose », quelque part, qui y répondra… mais gare à la publicité mensongère !

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