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Blockchain: une révolution de la confiance

Technologie sous-jacente du Bitcoin, la blockchain vient bousculer nos institutions centralisées, qui détenaient jusqu’alors le monopole de la création de la confiance. En permettant d’établir de la confiance sans autorité centrale, cette technologie est porteuse d’une révolution à même de répondre aux défis des grandes transitions du XXIe siècle mais aussi de changer l’organisation de nos sociétés. Le phénomène des initial coin offering (ICO) offre un exemple frappant de l’impact que peut avoir la blockchain sur un secteur d’activité : la levée de capitaux pourrait bien s’en trouver révolutionnée.

Monday
30
October 2017
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La blockchain est une révolution car elle vient secouer un ordre établi, celui dans lequel les institutions jouent le rôle principal dans la diffusion de la confiance dans la société. C’est la première fois depuis la naissance des institutions il y a environ 10.000 ans qu’une technologie permet d’établir un système de confiance qui ne repose pas sur une autorité centrale mais sur l’ensemble des membres de la communauté qui l’utilisent. Parce que nous avons été élevés et éduqués dans un monde centralisé, nous ne sommes pas très à l’aise avec les organisations décentralisées. C’est pourtant un mode de fonctionnement qui est très performant. Etant donné la défiance actuelle envers les institutions, les systèmes décentralisés ont un boulevard devant eux, une très grande opportunité de pouvoir établir un monde nouveau dans lequel on réfléchit différemment et dans lequel l’autorité n’est pas forcément représentée par une organisation humaine centralisée mais par un couple algorithmes-communauté. Il y aura une très grande résistance et probablement du chaos pour passer d’un système à l’autre.

Paris Innovation Review — En quoi la technologie blockchain représente-t-elle une révolution ?

Philippe Rodriguez — La blockchain est une révolution car elle vient secouer un ordre établi, celui dans lequel les institutions jouent le rôle principal dans la diffusion de la confiance dans la société. On sait empiriquement qu’il n’est pas possible de créer un groupe humain avec des interactions sociales fortes qui fasse plus de 150 personnes. C’est le fameux nombre de Dunbar. C’est pour aller au-delà de ce nombre que sont nées les institutions, probablement au moment de la révolution néolithique il y a environ 10 000 ans. Avec la sortie de l’article sur Bitcoin signé par Satoshi Nakamoto en décembre 2008, c’est un nouveau paradigme pour créer de la confiance qui est proposé. Ce papier démontre qu’il est possible de bâtir un système de monnaie de pair-à-pair, sans autorité centrale, capable de fonctionner et dans lequel on peut garantir la propriété, c’est-à-dire que la même chose n’est pas détenue par deux personnes à la fois. C’est une révolution car c’est la première fois qu’une technologie permet d’établir un système de confiance qui ne repose pas sur une autorité centrale mais sur l’ensemble des membres de la communauté qui l’utilisent. A l’origine de la blockchain, il y a le Bitcoin et à l’origine du Bitcoin, il y a un groupe de chercheurs qui voulaient renverser ce paradigme ancien selon lequel pour établir de la confiance, il faut nécessairement une autorité centrale. Il est intéressant de noter que la création de la blockchain ne repose pas sur un coup de génie mais sur un assemblage très élégant de technologies existantes, comme le hashage, l'horodatage, etc. Le papier est très court : la solution a été trouvée en assemblant quelques pratiques de crypto, d’open source et de mathématiques.

Peut-on dire que la technologie blockchain s’est maintenant émancipée du Bitcoin ?

Si vous demandez à quelqu’un de vous expliquer comment fonctionne la blockchain, il va grosso modo vous expliquer comment fonctionne Bitcoin. Et le mot blockchain n’apparaît pas dans le papier Bitcoin de 2008 où elle est décrite. Il y a juste l’expression “chaîne de blocs”. Le glissement sémantique a eu lieu en 2015. Il a été opéré par ceux qui étaient intéressés par la blockchain mais pas par Bitcoin, qui avait alors pris de la notoriété. C’est à ce moment là qu’on entendait “Bitcoin is bad, blockchain is good”. En réalité, c’est quelque chose de très hypocrite puisque la blockchain marche uniquement parce que le Bitcoin fonctionne. C’est-à-dire que si la blockchain Bitcoin est aussi puissante en termes de sécurité, c’est parce qu’il y a le Bitcoin derrière. En effet, pour que le système soit très sécurisé, il faut qu’il soit ouvert et sans permission, c’est-à-dire que n’importe qui puisse apporter de la puissance informatique pour sécuriser le réseau. Pour ce faire, il faut que ceux qui apportent de la puissance soit rémunérés, ce qui implique forcément une unité de compte et donc une crypto-monnaie. Sans cela, vous obtenez des systèmes fermés qui présentent des problèmes de sécurité parce que, à terme, il y a beaucoup de risques qu’ils soient centralisés.

Justement, quel regard portez-vous sur les blockchains privées ?

Sur le plan technologie, c’est ce qu’on appelle les DLT (Distributed Ledger Technology) ou les blockchains à permission : ce sont des systèmes qui utilisent une technologie ouverte pour en faire quelque chose de privé. On peut faire un parallèle avec Internet et l’intranet. En soi, l’intranet n’est ni bien ni mal. Il répond juste la nécessité d’avoir un réseau qui est fermé et dans lequel les participants sont connus. Mais l’intranet est une sous-famille de quelque chose de plus vaste, qui est Internet, et les innovations viennent de l’Internet, et non de l’intranet. De même, les blockchains fermées sont utiles à certaines communautés et ne sont pas en opposition avec les blockchains ouvertes, sans permission, qui permettent à chacun d’apporter de la puissance informatique et d’avoir un système réellement décentralisé.

Dans votre livre, vous vous dites convaincu que la blockchain peut aider à répondre aux défis des grandes transitions du XXIe siècle (transitions démographique, écologique, numérique, monétaire et démocratique). Comment ?

Prenons l'exemple de la transition énergétique, qui est absolument passionnante. On voit actuellement se développer des entités mobiles en free-floating, comme des scooters électriques en libre accès dans les villes, qui vont s’alimenter en énergie grâce à des réseaux électriques intelligents. Les réseaux d’énergie vont progressivement ressembler à Internet. De plus en plus de gens sont en mesure de produire de l’énergie et n’ont pas intérêt à vendre leur électricité à une entreprise centrale. Pour que tout cela fonctionne, il faut des unités de compte, de la confiance et des organisations totalement décentralisées, tout ce que permet justement la technologie blockchain. Autre exemple en matière de transition démocratique : on voit que le vote électronique est difficile à mettre en place parce qu’il est centralisé. La seule façon de le faire fonctionner est de le confier non à une seule organisation centralisée mais à un algorithme en open source, auditable, dans le cadre d’un système décentralisé.

C’est tout le paradoxe : on pense intuitivement que les institutions sont garantes de la confiance et en même temps on s’en méfie.

Mais il s'agit justement d'une  technologie décentralisée qui s’attaque à un monde encore très centralisé...

C’est pour ça que je parle de révolution et non d’évolution. Parce que nous avons été élevés et éduqués dans un monde centralisé, nous ne sommes pas très à l’aise avec les organisations décentralisées. C’est pourtant un mode de fonctionnement qui est très performant. Prenons Wikipédia, qui est un magnifique exemple d’organisation décentralisée. Une trentaine de personnes y travaillent et c’est l’un des dix sites les plus visités au monde. On pourrait le comparer aujourd’hui à un bien commun de l’humanité. Wikipédia, avec son mode décentralisé, a réussi quelque chose qu’on n’était pas parvenu à faire en mode centralisé. Avant, les encyclopédies étaient assez dures à diffuser et presque impossibles à publier dans beaucoup de langues et de pays. Quand Wikipédia s’est lancée, la plupart des analystes pensaient d’ailleurs que ça n’avait aucune chance de fonctionner. Avec cet exemple, on voit que notre culture évolue même si cela reste totalement contre intuitif pour nous parce que nous avons appris à l’école que nous vivions dans une société de confiance grâce à nos institutions. Quand on observe la défiance vis-à-vis des institutions aujourd’hui, on a la preuve que le système est prêt à basculer. C’est d’ailleurs tout le paradoxe : on pense intuitivement que les institutions sont garantes de la confiance et en même temps on s’en méfie. Et je parle d’institutions au sens large, des institutions politiques mais aussi des banques, de l’euro, de la Banque centrale européenne, de l’Union européenne… Les systèmes décentralisés ont un boulevard devant eux, une très grande opportunité de pouvoir établir un monde nouveau dans lequel on réfléchit différemment et dans lequel l’autorité n’est pas forcément représentée par une organisation humaine centralisée mais par un couple algorithmes-communauté. Il y aura une très grande résistance et probablement du chaos pour passer d’un système à l’autre.

Revenons au Bitcoin. Vous avertissez dans votre livre du risque d’oligopole asiatique sur le marché du minage. Quel avenir voyez-vous pour cette crypto-monnaie ?

Je suis très confiant sur le Bitcoin, puisqu’il est soutenu par une technologie très solide. Bitcoin rend un service demandé, attendu et plébiscité, et dont on a besoin, compte tenu de l’analyse sociétale que je fais. Il y a quelques risques de centralisation dus à des organisations qui tendent à se regrouper. Mais c’est un risque connu depuis le démarrage du Bitcoin et sur lequel la communauté a tendance à s’auto-réguler. Il y a un mécanisme de feedback négatif : plus on va vers de la centralisation, plus le cours du Bitcoin diminue. C’est donc un jeu perdant-perdant. L’impact chinois est un peu moins grand aujourd’hui. C’était le sous-jacent électrique qui expliquait en grande partie cette centralisation, puisque le coût le plus intéressant pour le minage se trouvait en Chine. Avec le prix du Bitcoin qui augmente, cette situation est en train de changer et d’autres zones géographiques dans le monde deviennent intéressantes pour le minage.

Existe-t-il des pistes pour remplacer la preuve de travail dont certains dénoncent l’empreinte carbone ?

Il y a pas mal de pistes pour changer la preuve de travail. Il y a notamment ce qu’on appelle la preuve d’enjeu (“proof of stake”). Au lieu d’apporter de la puissance informatique, on apporte la preuve qu’on détient suffisamment de l’unité commune pour pouvoir faire partie de l’algorithme de vérification des transactions. La preuve d’enjeu a ses défauts, elle est notamment moins sécurisée mais cela n’empêche pas de de plus en plus de blockchains de crypto-monnaies de l’utiliser. Ce n’est pas le cas de Bitcoin, qui continue à être basé sur la preuve de travail.

Comment fonctionne ce nouveau mode de financement basé sur les crypto-monnaies qu’est l'initial coin offering (ICO) ?

Le Bitcoin est divisible quasiment à l’infini. On peut donc diviser un centime de Bitcoin en autant de pièces que l’on veut et les taguer d’une certaine couleur pour en faire des jetons. Dans la chaîne, ces jetons sont repérables et identifiables comme des “fils” du centime originel. Prenons l’exemple d’un groupe de voisins qui veut aménager un parc. Ils créent un million de jetons et un smart contract selon lequel à chaque fois qu’une personne envoie de l’argent, elle reçoit des jetons en échange. Il est possible d’édicter toute sorte de règles, comme d’attendre d’avoir un certain montant avant de distribuer les jetons. C’est comme un système de crowdfunding sauf qu’il n’y a pas d’organisation qui s’en occupe, seulement un logiciel. Les jetons seront également cotés sur une place sur laquelle il est possible d’acheter du Bitcoin ou de Ethereum. Cela ressemble à un titre financier mais il n’y a pas de garantie de retour comme des intérêts ou des dividendes. C’est plutôt un actif digital mais qui peut également être la base d’une gouvernance. Pour reprendre l’exemple du parc, le jour où il faut décider de la couleur des toboggans, on peut faire voter tous ceux qui détiennent des jetons, chacun ayant autant de voix que de jetons qu’il possède.

Au cours des six derniers mois, plusieurs entreprises ont reçu jusqu’à 250 millions d’euros juste en vendant leurs jetons. Cela représente énormément d’argent, surtout pour des entreprises qui n’avaient qu’une présentation powerpoint… Cette année, 2,2 milliards d’euros ont été levés par ce biais, c’est-à-dire autant qu’on a investi dans les start-up en France. L’intérêt pour les ICOs s’est donc aiguisé. Beaucoup d’entreprises se sont dit : pourquoi pas moi ?

Quels sont les défis ?

Ils sont immenses. Il y a tout d’abord un défi de régulation. Partout dans le monde, les régulateurs commencent à s’intéresser aux ICOs. Selon eux, c’est illégal de lever de l’argent et de créer des titres en dehors de la Bourse. De son côté, la communauté blockchain estime que s’ils ont envie de créer des titres de Monopoly et de les vendre, cela ne concerne pas les régulateurs.

Est-ce un argument valable selon vous ?

Non, car les investisseurs doivent bénéficier d’une certaine protection. Est-ce normal que quelqu’un puisse émettre des informations fausses, vendre 10 millions d’euros de jetons, fermer boutique puis garder les 10 millions ? Je pense qu’il faut un mélange de régulation et d'autorégulation. L’Autorité des marchés financiers (AMF) ne va pas pouvoir tout contrôler parce qu’il s’agit d’un système mondial. Si ces jetons ressemblent vraiment à des actions ou à d'autres titres financiers, les mêmes règles doivent s’appliquer. Pour tout le reste, il faut que les acteurs de ces communautés organisées s’autorégulent, un peu comme on l’a fait sur le web en mettant en place un certain nombre de standards technologiques et de règles de bonne conduite.

Quel est le potentiel des ICOs ?

Ma conviction profonde est qu’il se passe ici quelque chose de très intéressant, qui va probablement révolutionner l’accès au capital. Mais la forme que cela prendra sera certainement différente de celle que l’on voit se développer aujourd’hui. La vision est juste mais l’exécution est un peu chaotique, comme tout ce qui se passe avec la technologie blockchain et le Bitcoin.

Philippe Rodriguez
Managing partner d’Avolta Partners, président de l’association Bitcoin France