PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
Merci ! Votre abonnement a bien été enregistré !
il y a un soucis. Merci de vérifier votre saisie.

Comment l'essor de la neuropsychologie peut redéfinir le progressisme libéral

Libéralisme et progressisme sont en crise, et avec eux c’est notre modernité qui tremble sur ses bases. Ce qui est en cause, c’est notre capacité collective à imaginer et construire le futur. L’essor des neurosciences et plus particulièrement de la neuropsychologie peut nous aider à « relancer » nos sociétés.

Thursday
15
June 2017
read in english
read in english
Lire le résumé

Le libéralisme est fondé sur des concepts de droits individuels universels. Le progressisme est fondé sur l’idée que les sciences et techniques apporteront aux sociétés une amélioration sinon constante, du moins régulière et durable. Ces deux idéologies travaillent en profondeur toute l’histoire de la modernité, qu’elles ont contribué à façonner. Mais toutes deux sont en crise.

D’un côté, on assiste à la montée en puissance de propositions politiques « illibérales » et d’un populisme autoritaire. De l’autre, nous entretenons aujourd’hui un rapport complexe avec le progrès scientifique et technique : ses conséquences inquiètent, et le grand retour du religieux charrie un essor étonnant de discours « relativistes », du « grand dessein » des créationnistes américains… à l’idée que la terre est plate, réaffirmée aujourd’hui par divers groupes de par le monde !

On peut considérer cette crise comme un nouveau combat à mener, au nom des idéaux modernes, contre la menace sans cesse résurgente de la régression intellectuelle et politique.

On peut aussi la considérer comme le symptôme d’un épuisement des grands modèles progressiste et libéral. La question se pose alors autrement : est-il possible de les revivifier ?

Dans le cadre émergent d’une « société de la connaissance », et dans le contexte d’une transition démographique dont toutes les conséquences n’ont pas été interrogées, deux éléments peuvent nous aider à repenser ces deux fondements de la modernité.

Le premier est la révolution de l’accès à la connaissance grâce à Internet. Le second est l’essor des neurosciences et plus particulièrement de la neuropsychologie. Ces deux éléments ouvrent sur une redéfinition des capacités humaines, et donc sur une représentation nouvelle de ce que peut être l’émancipation et le développement des individus. L’impact d’Internet a déjà donné lieu à de nombreuses réflexions ; nous insisterons plus particulièrement ici sur les apports de la neuropsychologie.

Les capacités humaines selon la neuropsychologie et les neurosciences

La neuropsychologie est une science médicale au développement récent corrélé aux progrès des neurosciences. Wittgenstein, critiquant et dépassant les philosophies de Bacon et Descartes, en a conceptualisé les bases philosophiques. Il écrivait en 1949 : « Si l’on trouvait le moyen de voir fonctionner ses nerfs, ne serait-ce pas là le moyen de découvrir s’il a mal ? Eh bien, ce pourrait être une nouvelle directive pour notre comportement, et qui s’accorderait plus ou moins avec les directives antérieures. » Il est possible aujourd'hui de visualiser la différenciation partielle des réseaux neuronaux de la douleur physique et de la douleur émotionnelle, ce qui a modifié les comportements thérapeutiques.

La neuropsychologie, en lien avec le développement des neurosciences, a catégorisé des capacités humaines, en particulier :

Les fonctions exécutives : capacité à planifier ses actions, à les corriger, les modifier et les stopper. Les fonctions exécutives sont à la source de l’innovation, de la créativité et des actions dirigées vers un projet. Certains chercheurs distinguent des fonctions exécutives cognitives et émotionnelles.

L’empathie : capacité à ressentir les émotions des autres. Cette capacité est à la base du sens moral. Dans le contexte contemporain du travail en réseau, avec de multiples parties prenantes, l’empathie est de plus en plus reconnue comme une compétence de premier plan, dans le monde professionnel en particulier, mais aussi dans une vie sociale qui s’est complexifiée et passe de plus en plus par des échanges dématérialisés, où l’absence de présence physique nous empêche de « lire » correctement les émotions de nos interlocuteurs et de nos correspondants.

La théorie de l’esprit : capacité à inférer les pensées des autres, nécessaire pour les interactions sociales (déficitaire par exemple dans l’autisme).

La plasticité cérébrale : une autre avancée récente des neurosciences, qui peut changer nos comportements, est la découverte d’importantes capacités de plasticité cérébrale. La plasticité cérébrale, par le développement de nouveaux réseaux neuronaux et la genèse de nouveaux neurones, rend possible sous certaines conditions l’acquisition, l’adaptation et la récupération de capacités intellectuelles (cognitives) et émotionnelles durant toute la vie.

La psychologie développementale commence déjà à mobiliser ces catégories pour développer de nouvelles méthodes innovantes ou reformuler les conceptions classiques de l’apprentissage. Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France (PSL Research University), définit quatre « piliers » de l’apprentissage, sur lesquels on peut fonder des pédagogies beaucoup plus efficaces : « l’attention, un filtre qu’il faut savoir captiver et canaliser ; l’engagement actif (un organisme passif n’apprend pas) ; le retour d’information (l’erreur est humaine mais aussi… indispensable) ; la consolidation de l’acquis » À partir de ces principes, « le potentiel des sciences cognitives est énorme si l’on sait tirer parti de leurs enseignements sur le cerveau de l’humain en début de vie et transposer tout ce corpus de connaissances. »

À la promesse du numérique et de l’ « âge de l’accès », s’ajoute donc une promesse des neurosciences et de leurs dérivés. S’agit-il de changer l’homme, comme le rêvent les tenants du transhumanisme ? Plus sagement, de permettre à l’humanité de cultiver, mieux qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, ses possibilités.

Un nouveau progressisme

En partant de cette nouvelle représentation des capacités humaines, qui concerne à la fois les individus et la société en général, on peut esquisser les contours d’un nouveau progressisme, fondé sur l’amélioration individuelle des capacités cognitives, émotionnelles et d’interaction sociale, pour le plus grand profit de la société tout entière.

Au cours de l’évolution humaine, les acquis techniques et culturels et leur transmission de génération en génération ont permis l’évolution des capacités exécutives. Il serait possible aujourd’hui de permettre et de proposer à chacun de réaliser le potentiel de ses capacités d’action, d’innovation et ses qualités humaines, en les associant à l’acquisition de connaissances à tous les moments de sa vie et dans toutes les situations.

Cela peut s’envisager sous l’angle du développement ou sous celui de la « réhabilitation ».

Le développement des capacités exécutives, de l’empathie et des aptitudes aux interactions sociales peut s’acquérir à partir de méthodes d’éducation, mais aussi de réhabilitation, individualisées et volontairement acceptées. Il n’est pas seulement question d’éducation, mais bien d’un approfondissement méthodique et individualisé des capacités humaines, capacités qui sont à la fois universelles et inégalement distribuées. L’égalitarisme n’a pas de sens, ici. Mais la promesse faite à chacun de pouvoir se développer en a un. Elle contribue à redessiner une figure de l’avenir, celle qui fait tant défaut à nos contemporains hantés par la peur du lendemain. Elle pourrait également constituer la base d’un nouveau droit.

La possibilité, pour tout individu, de développer ses capacités cognitives, émotionnelles et d’interaction sociale, pourrait en effet être envisagée comme un droit universel fondamental, voire comme le père de tous les autres, les autres droits en dérivant.

Cela n’est pas sans conséquences, dès lors qu’on envisage l’organisation des politiques publiques dans ce nouveau cadre. On peut ainsi imaginer de voir placer au centre des missions des États le devoir de fournir les possibilités ; on peut aussi imaginer des variations possibles sur les droits et devoirs de l’individu au regard de cette mission, par exemple un devoir pour chaque individu d’accepter l’apprentissage dans les limites de ses possibilités.

Ce droit pourrait aussi permettre de développer des politiques sociales de « réparation ». Dans un livre récent, Men without Work: America’s Invisible Crisis (2016), Nicholas Eberstadt s’alarme de l’augmentation depuis les années 1960 du nombre d’hommes jeunes qui n’entreront jamais dans le marché du travail (de l’ordre de 10% de la population des hommes en âge de travailler, non comptabilisés dans les statistiques du chômage aux États-Unis). L’aide sociale telle qu’on la conçoit aujourd’hui est un pis-aller face à cette situation. L’aide à la réhabilitation des fonctions exécutives, c’est-à-dire la proposition de soutien pour réhabiliter ses propres talents, peut être considérée comme un droit. Il suffit de se promener dans une ville pour voir l’importance du problème et le peu d’efficacité des politiques sociales actuelles.

Prendre place dans la société de la connaissance

En sus de la révolution des connaissances en neurosciences, le développement d’Internet a permis de mettre la totalité des connaissances du monde à la portée de l’humanité entière, et les réseaux sociaux ouvrent sur une connexion généralisée des humains entre eux. Mais cet accès et cette connexion universels ont leur revers. Que deviennent ceux qui s’avèrent incapables d’en profiter, faute de disposer des ressources cognitives ou émotionnelles nécessaires ?

Par ailleurs on voit bien à quel point l’ « âge de l’accès » (Jeremy Rifkin) est aussi celui de la polarisation des opinions, le renfermement dans les certitudes et les communautés de croyance.

Ces développements interrogent ainsi sur les moyens, pour la société tout entière, d’avancer, de se hisser vers un futur meilleur. La conjonction des capacités individuelles et de l’accès universel à la connaissance peut offrir des perspectives remarquables, à condition d’éviter deux dérives. La première est de continuer à croire que le progrès des sociétés ne peut être mené par les seuls dépositaires « officiels » du savoir, les diplômés. La seconde est de considérer comme acquise la possibilité pour tous de participer activement à la société de la connaissance. Il convient au contraire de « ressourcer », d’équiper cognitivement ceux qui ne peuvent y prendre place ou, pire, y cultivent de nouvelles aliénations, par exemple ce mélange de certitudes naïves et de doutes systématiques qui caractérise la pensée complotiste.

L’association de la révolution de la transmission des connaissances grâce à Internet avec la possibilité d’optimiser les capacités neuropsychologiques de façon individuelle peut revivifier le concept de progressisme libéral et lui donner sens, en lui donnant comme horizon de permettre à chacun de prendre place – une place active – dans la société de la connaissance.

La promesse numérique, associée à la lutte contre sa dénaturation, offre un horizon de progrès et des perspectives nouvelles au libéralisme conçu comme une confiance dans l’individu. L’essor de la neuropsychologie offre des outils pour ressourcer l’individu et contribuer ainsi à une équité sociale menacée par la fracture numérique.

Pour tenir cette promesse, il nous faut considérer à nouveaux frais la façon dont une société construit son futur et améliore le sort de chacun de ses membres.

Le père Wresinski, fondateur d’ATD-Quart-monde, condamnait déjà il y a 50 ans les politiques sociales top-down, dénonçant leurs effets délétères sur des individus déresponsabilisés, voire humiliés. Un effort collectif de remobilisation des capacités individuelles, ouvrant sur une mise en mouvement bottom up de la société, offre une perspective rigoureusement inverse.

Ce type de progressisme libéral justifie et nécessite des réformes fondamentales des organisations sociales, de l’éducation et de la santé en tenant compte des nécessités économiques dans l’espoir d’un progrès sociétal. Le PIB d’un pays est corrélé à son état économique mais aussi au niveau culturel, à l’état de santé et l’état social de sa population. Il devrait être possible à partir des progrès des neurosciences et des nouvelles technologies numériques d’évoluer de l’Etat-providence vers des sociétés empathiques, solidaires et responsabilisantes et de reconsidérer les principes de la redistribution économique et sociale.

Dominique Champon
Médecin gériatre