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Décision collective et leadership implicite

Aux blocages de la démocratie représentative répondent les errances de la démocratie directe. Peut-on imaginer sortir des contradictions qui rendent si difficile la formulation des choix collectifs? Oui.

Wednesday
3
January 2018
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Dans un monde idéal, les citoyens devraient pouvoir exprimer leurs préférences sur tout sujet qui les concerne. D'où la montée des référendums, en réponse aux défauts de la démocratie représentative. Et pourtant, même sur une seule question, un référendum est loin d'être la solution idéale. La question fondamentale, jadis soulevée par Kenneth Arrow, est de savoir si nous pouvons trouver au moins une méthode démocratique d'agrégation des préférences individuelles qui respecte a priori les conditions minimales démocratiques et rationnelles. L'étude de l'organisation sociale des animaux peut nous aider à résoudre ce problème réputé insoluble. Les modèles animaux ont inspiré de nouveaux algorithmes, en particulier pour la robotique. Ces innovations pourraient offrir des pistes pour nos choix collectifs.

Dans la recherche d’un meilleur fonctionnement de la démocratie, dans lequel le citoyen serait davantage impliqué et ses préférences mieux prises en compte, le recours à la démocratie participative a pu sembler une solution viable : le nombre annuel de référendums en Europe a triplé depuis les années 70.

En effet, dans un monde idéal, le citoyen doit pouvoir exprimer ses préférences sur tout sujet le concernant. Pour mieux appréhender les différences entre référendum et système représentatif, prenons l’exemple suivant, emprunté à Jean-François Laslier (Le Vote et la règle majoritaire, CNRS Editions, 2004) : supposons que l’on vote sur trois thèmes de société, et que l’opinion publique se divise sur chaque thème en deux positions distinctes (pour ou contre l’installation d’une nouvelle autoroute, par exemple). Supposons aussi que seulement deux partis politiques se partagent les suffrages, nommons-les D et G. Bien entendu D et G expriment des préférences sur chacun des thèmes. Imaginons maintenant que l’opinion publique se divise de la manière suivante :

Dans ce tableau, le premier groupe de 20% des votants, par exemple, préfère les choix du parti G sur les thèmes 1 et 2, et le choix du parti D sur le thème 3.

On peut observer que G est clairement minoritaire sur chacun des thèmes (dans les trois cas, il ne représente que 40% des votants) et perdrait donc les trois référendums liés à ces thèmes. En revanche, dans un système représentatif où le vote porte sur un programme (que l’on peut voir ici comme une agrégation de choix sur chacun des thèmes), G est majoritaire face à D puisque pour chacun des segments des votants, ses positions sont préférées dans deux cas sur trois ! C’est ce qu’on appelle le paradoxe d’Ostrogorski.

Le chaos démocratique

Qu’il soit possible d’élire un parti politique pourtant minoritaire sur chaque thème de politiques publiques semble conduire logiquement à favoriser le référendum à question unique. Ce type de référendum est pratiqué fréquemment aux États-Unis au niveau local dans les États et les municipalités. À l’inverse, le système représentatif peut présenter des pathologies : on observe au niveau fédéral américain la banalisation de lois fourre-tout élaborées précisément lorsque les dispositions sous-jacentes ne recueillent pas de majorité. Et la présidentielle de 2017 en France offre un exemple de paradoxe d’Ostrogorski dans la mesure où le candidat gagnant n’avait pas de majorité implicite dans beaucoup des grands thèmes de la campagne, si l’on se base sur les résultats du premier tour.

Pourtant le référendum, même portant sur une question unique, est loin d’être idéal. Peut-on garantir que des consultations populaires ne conduiront pas à une incohérence des normes de droit au fil du temps ? Ainsi le résultat de référendums en Californie a pu conduire à engager de nouvelles dépenses et dans le même temps à réduire les impôts. Des initiatives référendaires hors champ gouvernemental ne risquent-elles pas de paralyser l’action du gouvernement ? Au moins au niveau théorique, les travaux de McKelvey et Wendell ont montré que l’application répétée de la règle majoritaire sur une succession de questions simples pourrait produire, après suffisamment d’itérations, une décision contredisant une décision antérieure ! La règle majoritaire est alors dite « chaotique ».

Le problème n’est donc plus seulement de se poser la question de la supériorité d’une règle de décision politique sur une autre. La question fondamentale est de savoir s’il existe au moins une méthode démocratique d’agrégation des préférences individuelles qui respecte a priori un minimum de conditions démocratiques et rationnelles. C’est le problème qu’essaie de résoudre le fameux théorème d’impossibilité d’Arrow, en se donnant les conditions suivantes :

1. Une condition d’efficacité : si tous les individus préfèrent A à B, il doit en être de même pour la collectivité

2. Une condition d’indépendance : le choix entre A et B ne dépend que des opinions individuelles sur A et B

3. Une condition d’universalité : le choix collectif doit être possible dans toutes les configurations de choix individuel

De façon surprenante et décevante, la seule règle de choix collectif intégrant ces trois conditions est la règle « dictatoriale » où un seul individu impose ses choix à la collectivité.

L’agrégation des préférences collectives est donc fondamentalement problématique. Et il existe une dimension supplémentaire au problème posé par le théorème d’Arrow : sa dimension inter-temporelle et le nécessaire pouvoir coercitif de ce que Simon Nora appelait les « prêtres du temps long » pour laisser aux décisions le temps de prendre effet. En effet quelle serait l’efficacité d’un système qui permettrait aux politiques publiques d’être en permanence remises en discussion et au vote ? Le contrôle du temps, du calendrier politique doit donc être orchestré dans la durée. Mais par qui ?

Le véritable enjeu n’est-il pas, plutôt que de demander l’avis des citoyens en toutes occasions, d’enrichir le travail gouvernemental de nouvelles expertises, pas au profit des lobbys mais dans l’intérêt général ? Nos institutions sont l’héritage d’une époque où il était suffisant de recruter quelques brillants hauts fonctionnaires pour prendre des décisions au sein d’institutions centralisées. Grace aux technologies modernes, et notamment à l’ouverture des données publiques et au « crowdsourcing », la décision collective peut se réinventer en co-construction des politiques publiques par le gouvernement et le citoyen, c’est à dire en décision politique informée par la collectivité.

Mais un tel système ne remettrait-il pas en cause un des fondements de la démocratie moderne, à savoir la pondération identique des choix individuels (une voix, un vote) ? Car si l’on souhaite améliorer la qualité de la décision politique en incorporant le travail de l’intelligence collective, il semble indispensable d’effectuer une revue critique des diverses expertises ou des simples opinions exprimées, de les filtrer, de leur attribuer des poids différenciés, notamment pour exclure celles qui seraient en contradiction avec les faits ou violeraient la logique la plus élémentaire.

Cette procédure n’est du reste que l’exacerbation d’un phénomène ancien : l’opposition entre processus de vote majoritaire et processus administratif, ce dernier opérant par nature une sélection ou au mieux une synthèse, mais ne tenant pas compte de l’avis de tous.

Retour au despotisme éclairé?

Si cette règle est de nature discrétionnaire on est ramené tout droit au despotisme éclairé. Pour éloigner tout risque d’arbitraire humain, la tentation deviendra peut-être grande de s’en remettre à la machine. Or les avancées de l’intelligence artificielle ne conduiront pas forcément à plus de transparence. À l’extrême, si l’on remplaçait le gouvernement par une procédure de type « machine learning », on pourrait bien arriver à la solution la moins mauvaise mais sans pouvoir l’expliquer au citoyen, dont l’adhésion est pourtant indispensable.

Si la procédure de discrimination de l’intelligence collective est de nature économique, c’est à dire dans la droite ligne des suffrages censitaires du XIXe siècle, il existe un vrai danger de perte de cohésion sociale. Muro et Liu, dans un article de la Brookings Institution, ont montré que si le vote à l’élection présidentielle américaine avait été pondéré par le Produit Intérieur Brut des circonscriptions américaines, Hillary Clinton aurait remporté l’élection avec 64% des suffrages (et Al Gore en 2000 avec 54%). Mais il est alors probable que la frustration latente qui a conduit à l’élection de Donald Trump se serait alors exprimée en dehors du cadre démocratique régulier, c’est à dire dans la rue.

Plus généralement, on pourrait imaginer un nouveau contrat social où le citoyen accepte que ses volontés soient agrégées dans un processus d’optimisation de la décision publique, où, contrairement à la règle majoritaire classique, des contraintes existent sur les choix disponibles aux individus et perturbent la pondération de leur voix.

Comment mettre en œuvre une telle idée ? L’un des principes politiques les plus fructueux et les plus incompris est celui de subsidiarité, c’est-à-dire de décentralisation de la décision politique au plus près possible des individus affectés par elle. Dans cette logique, il nous paraît pertinent de se pencher sur des systèmes de décision locaux, informels, simples et rapides. Ici comme ailleurs, la pluridisciplinarité peut s’avérer particulièrement fructueuse : ainsi l’étude de l’organisation sociale des animaux a inspiré de nouveaux algorithmes, notamment pour la robotique. Même si les problématiques politiques ou économiques sont hautement multidimensionnelles, il semble prometteur de s’inspirer de ces innovations.

La coordination dans une nuée d’oiseaux se fait par l’intermédiaire d’un petit nombre d’individus sans privilèges particuliers qui guident l’ensemble du groupe vers un consensus collectif sur des sujets comme la direction d’une migration.

Dans une société humaine que l’on peut assimiler à un ensemble hautement décentralisé d’unités avec des intérêts multiples et différents, la coordination politique, hiérarchique et verticale, est souvent lente et erratique. A l’opposé, la coordination dans un groupe d’animaux (une nuée d’oiseaux par exemple) se fait par l’intermédiaire d’un petit nombre d’individus sans privilèges particuliers qui guident l’ensemble du groupe vers un consensus collectif sur des sujets comme la direction d’une migration.

Yu, Chih-Han et ses collègues de l’université Harvard se sont inspiré de ces comportements animaux pour proposer un algorithme dit de « leadership implicite » qui permet à tous les agents du système de se mettre d’accord sur une décision motivée par quelques individus mieux informés, uniquement à partir d’interactions locales et non d’optimisation globale. Le modèle permet même aux objectifs des « informateurs » d’être divergents, ce qui serait bien sûr probable dans un cadre politique. C’est pour les auteurs une approche effective de décision décentralisée avec asymétrie d’information, sans émergence explicite d’un « leader » et sans communication élaborée : chaque individu modifie son comportement ou sa position en fonction de ceux de ses voisins.

Un tel système pourrait-il un jour se substituer au simple vote du citoyen pour un candidat ou un sujet de référendum ? Nous ne prétendons pas, au moins dans l’état actuel de la science, qu’il existe une convergence évidente des modèles de gouvernance politique et économique vers les protocoles animaux ou les algorithmes robotiques, nous pensons simplement qu’il y a là bien des terres nouvelles à défricher dans un esprit ouvert et pluridisciplinaire.

Yann Coatanlem
Managing Director, Citigroup, Head of Multi-Asset Quantitative Analysis, and President, Club Praxis