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Digital labor: les limites d'une pensée critique

Dans l'analyse et la compréhension d'Internet, la position de la sociologie doit être défendue: face à la tendance à l'économisation généralisée, elle offre des ressources et des références qui permettent de varier les points de vue, de considérer les pratiques sous un angle différent. Cette différence est salutaire. Mais dans le regard qu'elle porte sur Internet, la sociologie est elle-même un espace de débat et, osons le dire, de contradictions. Le digital labor en offre une illustration éclairante.

Tuesday
4
April 2017
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L’Internet a considérablement changé depuis l’époque des pionniers, et cette modification a impacté chercheurs, essayistes, théoriciens, intellectuels publics. Pour penser le web des années 1990, on mobilisait Deleuze et Guattari. Aujourd'hui on se réfère à des penseurs plus divers : Adorno, Horkheimer, Foucault, Dallas Smith. C’est dans ce contexte qu’est apparue la notion de travail gratuit, synthétisée par l’expression digital labor, dans une perspective critique qui pourrait se résumer ainsi : « les internautes travaillent gratuitement pour des plateformes qui s'enrichissent ».

Le digital labor décrit ces moments où en cliquant, en échangeant, en interagissant, en créant du contenu, en faisant communauté sur internet, les internautes produisent aussi une valeur qui est extraite par les plateformes et monétisée. Mais l’expression a fait florès et elle a été généralisé de façon extensive, par exemple à l'économie collaborative, y compris quand celle-ci passe par des contrats et des échanges payants. La généralisation de la notion de « travail gratuit » à l’économie de services crée une certaine confusion et fait sans doute perdre une partie de l’intérêt de la notion.

La pensée critique et ses limites

Le changement de contexte intellectuel dans les perceptions d’internet ne peut se comprendre sans tenir compte de la transformation morphologique des usages d’internet. Internet a tout simplement changé la démographie de ses publics, et cette transformation morphologique est absolument colossale. Les discours des années 1990 étaient appliqués à une toute petite fraction de la population, extrêmement située socialement, territorialement, culturellement, du point de vue du genre aussi. C’est de là qu’est sorti l’imaginaire de la communauté d'échange et de la coopération. Ce modèle ne pouvait qu'être déçu par la transformation du public, avec des usages et des pratiques bien différentes de ce qui était prévu par le modèle initial.

Il y a quelque chose de gênant dans la transformation d'un discours positif en un discours critique : ce qui est suggéré, en creux, c’est que les nouveaux publics (populaires, féminins, avec diversité géographique sociale etc.) n'ont pas la créativité inventive et géniale des pionniers. On peut ainsi déceler dans l’émergence d’un discours critique un inconscient d'ethnocentrisme de classe, une forme de mépris social face aux contributions minables des petits blogueurs, des likers de Facebook, des médiocres contributeurs. C’est un peu facile. Cette disqualification implicite contribue à transformer les productions participatives d'internautes blancs masculins qualifiés des années 90 en petites contributions commerciales marchandes réputationnelles égoïstes et narcissiques des milieux populaires aujourd'hui. Cette question n'est jamais posée, du moins pas par ceux qui portent le discours critique d’Internet.

Or, on pourrait soutenir que le ver était dans le fruit dès le début. Ce qui a changé, c’est le regard porté sur les pratiques. Les gens qui postaient du contenu sur Flickr il y a dix ans étaient vus comme extrêmement créatifs, alors que ceux qui postent des selfies sur Facebook sont regardés avec une pointe de commisération comme des « subjectivités aliénées, dominées par le marché, animées par un narcissique vain », etc. On qualifie différemment des pratiques et des comportements qui se ressemblent pourtant beaucoup !

Notons au passage, comme une parenthèse théorique, que si les premiers théoriciens de l'internet avaient décrit la communauté sous l’angle de l'empowerment, en se référant à Deleuze et Guattari, ils l'avaient aussi beaucoup fait avec les instruments du marxisme italien et notamment de l'opéraisme, avec les travaux de Toni Negri ou de Yann Moulier-Boutang qui reste un des meilleurs interprètes de cette époque avec l’idée des externalités positives.

En simplifiant, ces travaux suggèrent que le capitalisme est en retard sur les énergies productives des « multitudes ». Dès lors, il ne peut que courir après les externalités qui ont été produites par les interactions de ces multitudes en échanges, en langages, en production de soi etc. La société connectée produit une valeur qui déborde largement les capacités de captation que peut en faire un capitalisme nécessairement rentier condamné à courir après les échanges entre internautes.

Or, à partir de ces travaux qui ne manquaient pas de subtilité, s’est mis en place un modèle d’interprétation beaucoup moins subtil, dans lequel le capitalisme englobe toute la société et où il n'y a donc plus d'extériorité : c'est toute la société qui se trouve prise dans l’empire du capital. Dallas Smith a joué un rôle important dans l'essor de cette idée, qui emprunte beaucoup à la critique des loisirs formulée par Horkheimer dans les années 1950. Dans n’importe quelle situation, de travail aussi bien que de loisir, il n'y a pas d'extériorité à la production de la valeur globale par le capitalisme. Dans cette perspective, quoi qu’ils fassent, les internautes travaillent pour le capital. Même sur Wikipédia ! Google utilise Wikipédia pour faire ses petits encadrés… donc tous les wikipédistes travaillent pour enrichir Google.

Cet argument est aujourd’hui devenu central dans la notion de digital labor. Mais la vision critique dans lequel il s’inscrit est tellement englobante, qu’elle finit par être inopérante. À tout le moins, elle rend difficile le travail de la sociologie, pour une raison théorique notamment : quand on dit « les gens ont l'impression d'écrire un article pour Wikipédia mais en réalité ils travaillent pour Google », on produit un discours qui est factuellement juste du point de vue de l'économie politique. Mais si cet angle est pertinent pour l'économiste, on ne peut rien en faire en sociologie. Car en décrivant des acteurs qui « ont l’impression de… mais en fait… », on a rien touché de l'expérience de l'individu – ne serait-ce que l'expérience de la méconnaissance de ses propres pratiques. Où situer le point d'aliénation? La description du mécanisme global d'exploitation a sa pertinence, mais elle ne permet pas d’expliquer les ressorts de l’action des individus, ce qui est une des tâches, essentielles, de la sociologie.

En outre, la donne se complique d’un autre problème : les discours que produisent les théoriciens du web ont des effets performatifs sur la manière dont on fabrique des services, dont on se les représente, etc. Donc, à force de réduire à sa dimension économique toute interaction des internautes, on produit des internautes calculateurs. La sociologie a donc une responsabilité : continuer à faire vivre l'idée que dans l'expérience des acteurs il n'y a pas que du calcul économique.

Des intérêts et du calcul

Quel était le modèle déployé dans l'interprétation des pionniers d’internet pour expliquer l’engagement dans les communautés du web ? L’idée centrale, c’est que la contribution n'était pas finalisée explicitement. On retrouve cette idée dans la plupart des études sur les communautés.

Au début des années 2000, le débat a été enrichi notamment par les économistes autour de la dichotomie des théoriciens des anticipations rationnelles entre motivation intrinsèque et motivation extrinsèque. Lorsque c'est le plaisir, la passion, l'excitation qui constituent la motivation à contribuer et interagir, ce sont des passions internes au sujet.C’est-à-dire que l'orientation et la valeur de l'activité n’est pas indépendante du but. Orientation, rétribution et justification sont associées intimement. Elles sont « intrinsèques ». En revanche si on travaille pour avoir une bonne note, si on contribue pour gagner de l'argent, la motivation devient extrinsèque et c'est ce qui intéresse généralement les économistes. Au début des années 2000, Tirole et son coauteur Josh Lerner ont publié un article de référence sur ce sujet « The simple economics of open source ». Ils tentent de répondre à une énigme : quelle est la motivation pour des gens qui codent toute la semaine au travail et qui le soir et le weekend codent par passion? On juxtapose motivation extrinsèque et intrinsèque autour d'une même compétence. On voit que ces raisons sont articulées à l'activité elle-même et non à quelque chose d'externe. Or les économistes n’aiment guère les motivations intrinsèques ! Tirole et Lerner privilégient donc les motivations extrinsèques, en suggérant que les développeurs « bénévoles » retirent un bénéfice de leur activité : ils acquièrent dans les groupes communautaires une réputation qu’ils vont ensuite revendre dans le marché du travail. Il y aurait ainsi un transfert de la motivation intrinsèque en motivation extrinsèque. On recommandera à ce sujet un livre de Geoffrey Brennan et Philip Petitt, grand théoricien de la philosophie républicaine : The Economy of Esteem. La notion d’estime leur permet de décrire quelque chose d'à la fois intrinsèque et extrinsèque, qui prend corps dans la subjectivité, les passions, les affects, et qui peut être en partie capitalisé, sous la forme de réputation, reconnaissance ou mérite. Le mérite est le point de pivot de cette interprétation. Mais Brennan et Petitt notent que l'estime ne peut pas faire l'objet d'un calcul finalisé. Si on agit pour avoir de l'estime, le sens accordé à cette recherche détruit en elle-même le sens de l'estime accordée. Ils mettent ainsi en valeur la finalité non téléologique de l’estime : on acquiert l’estime véritable sans vraiment la chercher.

Cette particularité de l’estime résume bien le très fragile compromis qui permet de décrire beaucoup d'activités au sein des communautés du web. Ayant étudié de nombreuses communautés numériques (les wikipédistes, les passionnés de cuisine, de culture ou de politique), j'ai pu constater qu'on retrouvait trois propriétés.

Tout d’abord, cette matière à la fois intérieure et extérieure, les communautés vont inventer un artefact pour la représenter, la visualiser à travers des mérites. Il n'y a pas une communauté d'internet qui n'a pas son classement, ses points de karma, ses listes de meilleurs posts… en somme ce qui va représenter au sein de la communauté la représentation agrégée des jugements, des reconnaissances et des mérites qui permettent de la hiérarchiser. Et c'est ce qui fait l'incroyable violence – décrite très souvent par les observateurs – de la différence entre les méritants et les non méritants. On assiste à la mise en place rapide et à la fixation durable de formations extrêmement méritocratiques, dans lesquelles on est peu attentif au statut initial des personnes, mais bien davantage aux actions et aux soins qu'elles ont apportés à la communauté, et qui vont leur rapporter du prestige. Il est fascinant d’observer le développement, au sein des communautés, de ces métriques et de leurs petits artefacts.

Deuxième propriété : ce faisant, les communautés ont contribué à l'individualisation expressive qui constitue la puissante dynamique sociale derrière internet. On veut bien effacer les statuts, les diplômes de l'individu (même si évidemment ce sont des ressources qui vont servir), mais on lui demande de se réinventer, d'être expressif. La condition d'expression dans la communauté est quelque chose qui est mélange l'affirmation identitaire et expressive de l’individu et en même temps la nécessité constante de rabattre les risques que cette individualisation peut faire peser sur la communauté en produisant de la célébrité, de la notoriété, ou une importance excessive. Les hackers en ont fait une éthique : des gens importants au sein de la communauté sont contraints de faire montre d’humilité. Par exemple sur Wikipédia il y a une règle de l’esprit du wikidove : « ne mordez pas les nouveaux ». Plus on est grand dans la communauté, plus il faut s'occuper des nouveaux entrants. Cette éthique répond partiellement à la possibilité que le capital acquis au sein de la communauté, s'externalisant trop fortement dans des métriques exportables vers d'autres marchés, risque de produire de la renommée, de la stratégie, et de déformer fortement la communauté. Gabriella Coleman a aussi très bien observé ce phénomène chez les Anonymous.

Troisième propriété, ces communautés fabriquent du bien commun, et le bien commun n'est pas la somme des actions individuelles. Le miracle de l’algorithme de Google c'est qu'il calcule la somme des actions individuelles portées sur le web par des liens hypertexte mais qu’il produit un résultat qui est beaucoup plus que la somme des parties. Ce découplage entre les actions individuelles et le bien commun induit est une sorte de transsubstantiation du commun. C’est très mystérieux ! Et on pourrait soutenir – c'est la position de ceux qui évoquent le digital labor – qu'il faudrait rémunérer les internautes pour une activité dont la valeur va être divisées en petites parties et redistribuée en dividendes... Mais les données individuelles des gens ne valent strictement rien. Elles ne valent que parce qu'on les a agrégées et que ce faisant on a produit autre chose. Mais tous ces dispositifs s'appuient sur un calcul économique qui montre que nos clics produisent bien de la valeur pour Google, mais pas pour l'individu. C'est l'opération du passage de l'individuel au collectif qui fait la valeur.

Trois déplacements

Voici bientôt quinze ans que l’on butte sur cette idée. Ce modèle s'est déplacé et j’insisterai ici sur trois axes de ce déplacement qui expliquent comment on est passés de la valorisation de l'estime et du mérite à l'idée qu'en fait on calcule – du côté des plateformes mais aussi et de plus en plus du côté des internautes. Pour faire une sociologie des communautés il faut mesurer la part de cette stratégie calculatrice et comprendre comment elle est venue s'insérer dans l'imaginaire, la subjectivité et les actions des internautes.

Le premier déplacement m’a été suggéré par des discussions avec l’économiste Michel Gensollen. Il avait objectivé une idée forte : montrer que le marché sur le web profitait de l'externalité positive des sites non marchands. De façon typique, dans les années 90 les gens surfaient car il y avait beaucoup de sites personnels, de blogs non marchands. C’était cette gratuité qui les attirait... et du coup les entreprises avaient intérêt à se lancer à leurs trousses. Or ce rapport de forces s'est complètement transformé, et dans un double sens. Du côté des sites et blogs, aujourd'hui ce qui domine les classements ce sont les sites marchands. Les blogueurs n'ont plus intérêt à bloguer sur typepad, ils sont intérêt à aller sur le Figaro etc. Autrement dit de profiter de l'externalité positive de sites marchands pour avoir des lecteurs. Le rapport de forces s'est donc bien inversé.

En revanche, et c'est là que la démographie du public devient essentielle et avec elle sa sociologie, là où il y a une activité non marchande qui intéresse les marchés c'est sur les réseaux sociaux, avec des publics massifiés, une démographie populaire multiple, variée – en un mot, Facebook. Ces espaces où les gens font quelque chose de non marchand, à savoir organiser leur sociabilité, obtenir de la reconaissance, de la réputation, construire leur vie, fabriquer leur identité... sont devenus la zone de concentration de l'attention du marché publicitaire car c'est précisément là que les externalités non marchandes peuvent être profitables pour le marché. En réalité il se joue quelque chose de central car ce n'est pas du tout la même démographie du public qui est en jeu.

Le deuxième déplacement est que le modèle décrit par Brennan et Petitt est évidemment très fragile. On ne sait pas du tout comment tient cette « estime » qui est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du sujet. Le risque d’en faire un capital et, du coup, une ressource motivationnelle est toujours très fort. Et on voit bien que tous les dispositifs qui sont venus dire aux internautes de calculer leur réputation n'ont cessé de transformer le mérite et l'estime, valeurs à la fois intérieures et extérieures, en quelque chose qui serait plus extérieur aux individus et qui les a rendus de plus en plus stratèges vis-à-vis de leur réputation. C’est dans ce léger déplacement que se glisse la critique d’un agir stratégique des internautes alors que leurs prédecesseurs auraient été des méritants désintéressés.

Troisième déplacement, les calculateurs, qui étaient l'incarnation mathématique et machinée de l'intelligence collective des internautes, sont devenus des réceptacles où les intérêts économiques préemptent précisément cette intelligence collective. On a complètement changé la manière dont on les représente. Le Page Rank de Google, quand il est apparu, était l'incarnation même de l'esprit des pionniers. Sa technique calculatoire reproduisait exactement la façon de calculer l'autorité collective à partir de la réputation envoyée par les internautes à travers leur liens hypertexte. Aujourd'hui on ne dirait plus cela et on va sans doute pleurer la disparition du Page Rank. Mais il est devenu l'opérateur de transformation des intérêts économiques de Google, un instrument qui agit sur les internautes pour les transformer et les calculer. Les métriques qui aidaient la communauté à se représenter, à se montrer à elle-même la distribution interne de ses hiérarchies, ont été réinteprétées comme des opérations servant strictement les intérêts commerciaux des plateformes qui extraient de la valeur du travail des internautes.

En conclusion, comme théorie de l'exploitation la notion de digital labor est sans doute très juste et il n'y a aucune raison de le contester. Elle fonctionne très bien pour un économiste qui n'a pas besoin de retourner aux individus, aux sujets, qui n’a pas besoin d'une critique interne. Mais en sciences humaines, on ne peut pas faire l'économie de cette analyse de l’expérience des internautes. Sauf si on a une théorie de l'aliénation venant expliquer pourquoi cette expérience serait une illusion, un artefact produit par un mécanisme d’exploitation qui rendrait inutile de demander aux gens ce qu’ils en pensent puisque les raisons qu’ils se donnent sont illusoires. Qu'est-ce qui expliquerait que les gens croyant œuvrer dans l'économie du partage, dans la contribution, la construction de soi, de l'estime, du mérite reconnu sont en fait en train de travailler pour le secteur marchand ? Cela nous ramène aux questions que j’évoquais au début de cette intervention.

Un des penseurs qui nous permettrait de dépasser les limites de cette critique est Michel Foucault. Et on pourrait même faire jouer deux Foucault l'un contre l'autre.

Le premier pointerait le processus de subjectivation dans lequel on produit des subjectivités. Le narcissisme qui s'expose, la méconnaissance, l’aliénation qui fait qu'on va continuer à fabriquer de la valeur pour les entreprises qui la captent. Foucault a développé une idée souvent reprise pour valider ces explications : quelque chose viendrait se glisser dans sa subjectivité pour la fabriquer, la conformer, la rationnaliser... C’est ce que pointent tous les débats sur les algorithmes, les bulles filtrantes, la censure. Certains en viennent à décrire Facebook comme un camp de concentration ! On évoque les logiques carcérales, le contrôle, la fermeture... des dispositifs qui viendraient prendre le sujet dans son intériorité pour le tenir.

Mais d’un autre côté les internautes continuent avec empressement à travailler gratuitement. Il ne se sentent pas enfermés dans une plateforme, ils ont 25 fenêtres ouvertes en même temps. La motivation qu'ils donnent à leurs gestes s'inscrit dans des formes d’expérience qui n'ont pas grand chose à voir avec les descriptions assez peu réalistes qui en sont faites. Soutenir aujourdhui qu'on aurait moins d'informations qu'autrefois c'est oublier ce qui a été l'avant-web ! La réalité des faits oblige à dire que ces descriptions sont si fortes et si empreintes d'un modèle de la manipulation et de l'aliénation, bien antérieur, au web qu'elles reproduisent un vieux schéma. D’où l’utilité de mobiliser un second Foucault, celui des années 1977-79, qui évoque la biopolitique et – c’est ce qui nous intéresse ici – la « gouvernementalité », qui à la différence du pouvoir ne s'exerce pas sur les joueurs mais sur la règle du jeu. Avec la gouvernementalité, ce qu'on produit, c'est un environnement, et dans cette perspective les joueurs sont de simples oscillations statistiques. On ne s'occupe pas du criminel mais on régule les effets que peut avoir la criminalité sur la société pour optimiser cette dernière, en sachant que tout le monde est plus ou moins criminel.

On peut considérer, dans la perspective ouverte par le deuxième Foucault, que la politique des plateformes est de produire des environnements dans lesquels on donne toute latitude aux individus sans forcément prescrire, et que ce faisant elles intensifient notre désir de liberté et d'autonomie. Ce qu’elles produisent, c'est l’environnement, et non le sujet. C’est très précisément ce qui est en train d'arriver au web et à l'économie des plateformes.

Une vraie critique serait alors de s'interroger sur la manière dont les plateformes produisent des environnements dans lesquels l'intérêt majeur des personnes est effectivement d'interagir, d'échanger, de partager, sans que la plateforme finalement n'agisse beaucoup pour limiter, contraindre et discipliner ces actions. Elle vient juste prélever la valeur que produit l'effet collectif de l'environnement dans ce dispositif. Il n'est pas difficile de constater que toute la politique de ces plateformes est, à peu de chose près, de faire cela : produire des dispositifs d'autonomie, ceux que Foucault appelle « libérogènes », dans lesquels on entre en phase avec les formes d'individualisation expressive de la société pour que se passe tout ce qui se passe, sans essayer de marquer sémantiquement ou significativement, sans identifier s'il y a calcul ou pas calcul, sans orienter, mais simplement pour prélever l'effet collectif de ces actions.

Cet article a d’abord fait l’objet d’une présentation dans le séminaire de Monique Dagnaud et Olivier Alexandre à l’EHESSLe Modèle californien. D’autres suivront.

Dominique Cardon
Professeur à Sciences Po/Medialab, chercheur associé au Centre d'études des mouvements sociaux, EHESS/PSL Research University