PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
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Eloge du bricolage

La plupart des innovations résultent de recombinaisons improvisées de contenus, concepts et ressources existants utilisés auparavant à des fins différentes. Les startups les plus innovantes, les plus ingénieuses, mobilisent la plus ancienne des technologies : le bricolage.

Monday
23
October 2017
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Le bricolage a été mis à l’honneur par l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui y voyait le secret de l’innovation dans les sociétés préindustrielles. L’art du bricolage caractérise aussi les startups les plus inventives de l’âge numérique. Les entreprises utilisant le bricolage présentent trois caractéristiques particulières: un penchant pour l’action, qui refuse d’attendre que les ressources atteignent le niveau désiré; une disposition à utiliser les relations, le savoir-faire et les ressources disponibles; et une approche inventive, voire ludique, pour recombiner des éléments disparates de façon novatrice.

Le 23 octobre 1994, après 35 jours en mer, Isabelle Autissier remportait la première étape de la course autour du monde en solitaire, ralliant Le Cap, la première des trois escales, avec une avance de 5 jours, 8 heures et 52 minutes d’avance sur son premier poursuivant.

Au cours des trois années qui avaient précédé la course, l’ancienne professeure de sciences de la mer avait travaillé en étroite collaboration avec des architectes et les chantiers navals de La Rochelle, pour concevoir, construire et tester le voilier. « Nous l’avions préparé en finesse, en abordant systématiquement les moindres détails pour que le bateau soit un outil fait exactement pour moi », me confiait récemment Isabelle Autissier. Ecureuil Poitou Charentes 2 est devenu le premier voilier de haute mer à utiliser une quille pivotante à commande hydraulique pour améliorer les performances en course. Depuis, tous les monocoques naviguant en haute mer ont adopté l’innovation, jusqu’alors réservée aux plus petits bateaux. Toute l’équipe a travaillé pendant des mois pour fabriquer à la main le voilier de 60 pieds le plus léger, le plus rapide et le plus robuste jamais construit. Aucun détail n’échappait à leur attention.

Au cours de la deuxième étape de la course, alors qu’Isabelle Autissier s’élançait dans l’océan Indien en direction de Sydney, en Australie, elle devait faire face à des vents « encore gérables » de 35 nœuds. Pendant une semaine, tout semblait sous contrôle, le pilote automatique maintenant un cap stable à travers les 40es rugissants. Mais soudain, dans l’après-midi du 2 décembre, la navigatrice entendit un bruit qui ressemblait à un coup de feu. Se précipitant sur le pont, elle découvrit que le mât de 26 mètres s’était brisé à quelques pieds au-dessus de sa base. Un petit manchon métallique reliant l’un des haubans au pont s’était rompu. Un défaut de fabrication d’un composant minuscule avait bouleversé l’ingénierie novatrice et la préparation minutieuse de l’équipe, ruinant tout espoir de victoire.

« Je n’étais pas en danger mortel. Mais je ne pouvais plus diriger le bateau, qui était très instable », explique-t-elle. Elle coupa immédiatement la partie du mât qui traînait dans la mer et menaçait de percer un trou dans la coque du bateau. Pendant les 24 heures suivantes, avec des vagues glacées qui balayaient le pont et des creux de trois à cinq mètres, elle improvisa un mât temporaire avec un poteau de 9 mètres, une corde, de la fibre de carbone et de la colle époxy.

Un concurrent arriva le lendemain après s’être dérouté vers sa position, mais la navigatrice refusa d’abandonner son navire et la course. « J’ai crié que j’allais bien, et je lui ai dit de continuer. » Son objectif était passé de « gagner la course » à atteindre « le simple honneur de finir ».

Son équipe expédia un mât temporaire plus petit aux îles Kerguelen, un archipel situé à 1240 milles à l’est où elle devait débarquer deux semaines plus tard. Elle travailla 24 heures sur 24 pendant deux jours avec l’aide de scientifiques stationnés sur l’île pour fixer le mât de 13 mètres au centre de son bateau et implanter le mât de 9 mètres à l’arrière. Elle transforma ainsi le sloop à mât simple en yole à deux mâts.

L’invention requiert d’assembler des choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. C’est à la fois une forme d’intelligence et un sport ; si on ne la pratique pas souvent et beaucoup, c’est dur.

Née à Paris, Isabelle Autissier apprit la voile à l’âge de sept ans et fit ses débuts en solitaire en 1985. Son premier voyage en solitaire fut à bord d’un sloop en acier de 32 pieds qu’elle construisit entièrement elle-même, y compris le travail du métal et l’électronique. « Même quand j’étais petite fille, dit-elle, je préférais jouer avec la boîte à outils de mon père plutôt qu’avec des poupées ». Ces longues années de bagues en fer-blanc, combinées à une connaissance intime de son bateau, ont porté leurs fruits dans les Kerguelen.

« L’invention requiert d’assembler des choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. C’est à la fois une forme d’intelligence et un sport ; si on ne la pratique pas souvent et beaucoup, c’est dur. Mais si pratiquons suffisamment ce genre de gymnastique intellectuelle, nous pouvons réagir très vite quand il le faut », explique-t-elle. « Tout le travail en amont que nous faisons pour réfléchir et analyser... nous permet de dédramatiser et de gérer les situations au fur et à mesure qu’elles se présentent, d’improviser. »

L’art d’entreprendre et le bricolage

Il en va de même pour la plupart des idées, des médias, des produits et des entreprises créés par l’homme dans des conditions d’incertitude extrême. Beaucoup, sinon la plupart des innovations résultent de recombinaisons improvisées, aujourd’hui communément appelées hacks et mashups (fusion de données), de contenus, concepts et ressources existants utilisés auparavant à des fins différentes.

Les entrepreneurs créatifs recombinent les ressources de multiples façons, comme je l’explique dans mon livre Spinning Into Control: Improvising the sustainable startup (Palgrave Macmillan), à paraître en novembre. Toutes impliquent une forme d’artisanat ingénieux, et même de bricolage, pour recombiner, reconfigurer et réorienter les idées existantes, les méthodes, les matériaux, les logiciels, le contenu et même les relations. Ils préfèrent fabriquer des prototypes à partir des matériaux disponibles plutôt que de solliciter du financement et des ressources. Ils font du neuf tout en se débrouillant.

Leur créativité se nourrit souvent du frottement généré par des combinaisons inattendues. « Le bricolage ne se contente pas de tolérer la différence, il la cultive comme une étincelle pour la créativité des chercheurs », écrit Joe Kincheloe, professeur à la City University of New York. Plaidant en faveur d’une approche plus interdisciplinaire de la recherche en sciences sociales, son analyse est tout aussi pertinente pour l’esprit d’entreprise. « Les chercheurs, en réunissant des formes de recherche divergentes, acquièrent une vision unique des multiples perspectives », explique-t-il.

Cela s’applique à toutes les formes de bricolage, y compris le mashup et le hack – et même à la recherche fondamentale. Dans une étude de 2013 analysant 17,9 millions d’articles dans tous les domaines scientifiques, des chercheurs de l’Université Northwestern d’Evanston, Illinois, ont découvert que la recherche scientifique ayant le plus d’impact est « principalement fondée sur des combinaisons exceptionnellement conventionnelles de travaux antérieurs, tout en présentant simultanément une percée vers des combinaisons inhabituelles ».

En affaires aussi, l’apprentissage est plus lié à l’utilisation créative de techniques artisanales qu’à la quantité et la qualité des ressources disponibles. En fin de compte, le succès de l’innovation commerciale repose sur la capacité des entreprises à explorer leurs actifs existants et à découvrir des façons de les utiliser utilement pour saisir de nouvelles opportunités.

Ingénieux bricoleurs

Étudiant les sociétés primitives, l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss introduit le concept de bricolage dans les sciences sociales en 1962 avec La Pensée sauvage. Il note que la plupart des innovations utiles dans les cultures préindustrielles sont issues d’ajustements et de transformations répétitifs de matériaux familiers et facilement accessibles. Au cours des dernières années, d’autres universitaires ont cherché à savoir si le bricolage, peut expliquer comment les artisans, les entrepreneurs et d’autres décideurs qui travaillent dans des environnements aux ressources limitées peuvent trouver des solutions créatives. « Les praticiens utilisent toutes les informations, les savoir-faire, les relations et les ‘trucs’ virtuels ou matériels disponibles », écrivent des chercheurs de l’Ecole de Management de Grenoble. Le bricolage met l’entrepreneur au défi de se comporter comme un cuisinier qui se limite aux ingrédients qu’il avait dans son placard tout en essayant de préparer un repas original et mémorable pour les connaisseurs... le tout sans utiliser de recette !

Le bricolage et l’improvisation sont liés et se renforcent mutuellement. « Nous croyons que plus un acte est improvisé, plus on aura recours au bricolage, parce qu’il y a moins de temps pour obtenir les ressources appropriées à l’avance », écrivent Moorman et Miner, avant d’ajouter qu’ « être doué en bricolage peut aider à produire une improvisation de grande valeur ».

Souvent, ces artisans aventureux ne partent pas d’hypothèses ou de plans. Au lieu de cela, ils commencent par accumuler des ressources : du capital matériel, intellectuel et social. « Le bricoleur cherche à obtenir un accès gratuit ou peu coûteux à des choses qui pourraient un jour devenir utiles », notent Raffi Duymedjian et Charles-Clemens Rüling à Grenoble.

Les startups  assumant cette façon de procéder sont susceptibles de gagner en agilité et en durabilité. Les  théoriciens australien et américains Senyard, Baker et Davidsson écrivent que « le succès du bricolage peut aider les dirigeants à développer des entreprises qui sont mieux à même de gérer les difficultés du marché, de survivre et peut-être même de prospérer malgré les ressources limitées ».

Dans une étude pluriannuelle portant sur 658 jeunes pousses australiennes sélectionnées au hasard et aux ressources limitées, suivies dans leur phase de démarrage, ces chercheurs ont constaté que l’utilisation du bricolage et la capacité d’innovation de la firme était fortement corrélées. En s’appuyant sur les travaux de Joseph Schumpeter (notamment son article “The Creative Response in Economic History”), ils ont mesuré l’innovation selon quatre dimensions : produit, processus, marketing et marché cible. Ils considèrent dans leur étude que les entreprises utilisent le bricolage si elles présentent trois caractéristiques particulières : un penchant pour l’action qui refuse d’attendre que les ressources atteignent le niveau désiré ; une disposition à utiliser les relations, le savoir-faire et les ressources disponibles; et une approche inventive et même ludique pour recombiner les actifs et les ressources existants de façon novatrice pour faire avancer la mission de l’entreprise. Les chercheurs ont également étudié des variables telles que l’expérience entrepreneuriale et managériale des fondateurs, la taille des équipes, le secteur d’activité et les investissements en temps et en argent. L’utilisation du bricolage a été le seul facteur fortement corrélé (0,558 avec p<0,01) avec le caractère innovant des quatre types étudiés.

Hacker les opportunités

Le bricolage peut profiter à la plupart des activités des startups, qu’il s’agisse des ventes, de la finance, du développement de nouveaux produits, de l’exploitation, du marketing ou du service à la clientèle. Dans son essai Life on the screen, Sherry Turkle, professeur de sociologie et de psychologie au Massachusetts Institute of Technology (MIT), préconise le « style bricoleur » de la programmation comme alternative à l’approche plus conventionnelle et structurée du « planificateur ». Le bricoleur ressemble au peintre qui recule entre deux coups de pinceau, regarde la toile et, après cette interruption, décide ce qu’il faut faire », écrit-elle avec son co-auteur Seymour Papert, l’ancien co-directeur du laboratoire d’intelligence artificielle du MIT. « Cette approche s’apparente davantage à une conversation qu’à un monologue », ajoutent-ils.

Paul Graham, quelques années après avoir revendu son entreprise Viaweb à Yahoo pour 49 millions de dollars en 1998, a lancé le fameux accélérateur Y Combinator, d’où sont sortie depuis 2005 plusieurs startups à succès. Graham a appliqué ses compétences de hacker, développées quand il était programmeur, à d’autres domaines du développement d’entreprises. Alors qu’en 2009 AirBnB, un des poulains de Y Combinator, avait du mal à s’imposer sur le marché (son chiffre d’affaires stagnait à 200 $ par semaine), les fondateurs ont soupçonné que la mauvaise qualité des photos présentées sur le site nuisait à la crédibilité des annonces. Graham aurait suggéré un hack marketing : remplacer les photos ternes, postées par le propriétaire, des propriétés présentées sur le site de New York par des photos d’apparence professionnelle fournies par AirBnB. Même si cette approche spécifique n’était extensible, elle offrait un moyen rapide et un peu brouillon de résoudre le problème, ce qui conduisit à une hausse des réservations et permit de tirer une leçon précieuse sur l’un des moteurs de la demande.

La création de Y Combinator (YC), du reste, était elle-même un hack. Contrairement aux incubateurs de startups plus passifs qui l’ont précédé, YC a peut-être été le premier à accueillir les jeunes pousses pour une courte période de temps et à chercher à les « accélérer » activement au moyen de hackathons, de conversations dirigées et d’un mentorat intensif, semblable à l’interaction entre maîtres et apprentis dans un atelier d’artisan. Le modèle est apparu de façon inattendue, apparemment, alors que Graham et les cofondateurs cherchaient simplement à apprendre comment devenir des business angels efficaces.

L’innovation la plus importante chez YC, a déclaré M. Graham lors d’un entretien en 2016, était d’investir dans des startups par lots. Et cette trouvaille décisive fut accidentelle. Graham et ses cofondateurs de YC (son épouse Jessica Livingston et ses cofondateurs de Viaweb Tre-vor Blackwell et Robert Morris) considéraient leur première cohorte de huit fondateurs de startup en 2005 comme le prototype encore un peu brut d’une nouvelle approche de l’investissement providentiel. « Nous avons pensé que ce premier groupe n’était là que pour essuyer les plâtres, se souvient Graham. Nous nous sommes adressés à de simples étudiants de premier cycle. C’était censé être une alternative à un stage d’été. Nous leur avons dit : ‘Au lieu d’un travail pour rire, faites une startup pour rire. Et à la fin de l’été, si ça va mal, vous passez à autre chose.’ » Mais à la grande surprise des apprentis business angels, certaines de ces startups, dont Reddit – un site de partage et de discussion acquis 16 mois plus tard par Condé Nast pour une somme entre 10 et 20 millions de dollars – commencèrent rapidement à attirer beaucoup d’utilisateurs. « Et voici qu’un certain nombre de ces startups étaient viables. C’était stupéfiant. Nous ne nous y attendions pas du tout. C’était censé être juste une expérience d’apprentissage, et il semblait que ça pourrait marcher. »

Graham ajoute : « Même si à l’origine, c’était juste un hack de financer toute une série de startups en même temps pour apprendre à être des investisseurs, nous avons appris que faire des startups par lots avait ses avantages... Et ainsi, une fois que nous avons mesuré l’intérêt de ce que nous avions trouvé par hasard, nous avons commencé à essayer de le faire sérieusement. »

Survivre en s’amusant

Le terme de hacking, autrefois utilisé uniquement pour décrire les intrusions et les abus informatiques non autorisés, signifie désormais aussi le prototypage rapide d'idées, de conceptions et de produits de toutes sortes (pas seulement numériques) en soumettant expressément les créateurs à des contraintes de temps et de matériel. Trouver des solutions en marchant a plus de sens et plus de portée qu’accumuler les collectes de fonds. Tout comme les maîtres artisans, les créateurs d'entreprises explorent et recombinent sans cesse des matériaux nouveaux ou au contraire familiers. Les sauts qualitatifs et les innovations qui en résultent semblent plus organiques que mécaniques, émergeant des propriétés des matériaux eux-mêmes.

Une méthode rigoureusement scientifique, basée sur des hypothèses, ne fournit pas toujours l'étincelle créatrice de l'innovation. Au lieu de cela, hackers et mashers bricolent à la recherche de nouveaux concepts et découvertes. « L'un des vrais principes du mouvement biopunk est l'ingéniosité », explique Marcus Wohlsen, auteur de  Biopunk: DYI Scientists hack the software of life. « C’est l’idée que nous allons le faire, de quelque manière que nous nous y prenions. Utilisons ce que nous trouvons, jouons avec, voyons ce que nous pouvons faire » (Interview à NPR, le 19 mars 2011). Empruntant l'étiquette du mouvement à un sous-genre littéraire de la science-fiction, ces pirates informatiques s'engagent dans des expériences biotechnologiques simplifiées dans des laboratoires faits maison installés dans des cuisines, des garages et des ateliers.

Tout comme les maîtres artisans, les créateurs d'entreprises explorent et recombinent sans cesse des matériaux nouveaux ou au contraire familiers. 

Peut-on apprendre le bricolage et l'improvisation, en matière entrepreneuriale ? Oui, répondent de plus en plus souvent experts et praticiens. « Les entreprises et les groupes peuvent développer des pratiques et des routines qui rendent l'improvisation plus probable, plus fructueuse et plus facile à valoriser », écrivent Baker et ses collègues.

Les fondateurs, les éducateurs et les milliers d'accélérateurs de startups lancés au cours des années récentes devraient en prendre note. « Si les entrepreneurs sont régulièrement appelés à ‘avoir les pieds sur terre’, il semble évident que les programmes de formation en entrepreneuriat devraient inclure l'improvisation », écrit Tom Duxbury, maître de conférence à l’Université Carleton d'Ottawa et cofondateur du fournisseur canadien de systèmes de communications DragonWave.

Souvent, bien sûr, les entrepreneurs apprennent à improviser par nécessité. Des événements soudains et imprévus – parfois des crises qui menacent la survie de la jeune pousse – obligent à une décision rapide. « Pourquoi les entrepreneurs improvisent-ils ? » demande Tom Duxbury. « En travaillant avec des ressources limitées, dans des conditions d'incertitude et des limites de temps, d'expertise ou même d'inclination pour la planification d'urgence, il n'est pas surprenant que les entrepreneurs soient souvent placés dans des situations d'improvisation », fait-il observer.

Dans ces circonstances, les créateurs d’entreprise ont peut-être plus à apprendre des stratégies développées par des professions qui ne sont pas habituellement associées à des activités créatives : guides de la nature sauvage, astronautes, pompiers, soldats... et même navigateurs en solitaire.

Amiel Kornel
Venture-Capital Affiliate, Strategos