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La blockchain au défi de la régulation

Bitcoin et à sa suite la technologie blockchain sur laquelle il s’appuie ouvrent sur l’utopie de transactions menées sans intermédiaire, et pourtant en toute confiance. Mais si la technologie semble effectivement robuste, des usages frauduleux sont apparus. La question de la régulation se pose donc, non pas pour lutter contre le développement de cette technologie prometteuse mais au contraire pour assurer son avenir.

Tuesday
27
March 2018
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À mesure que le cours du bitcoin montait en 2017, mythes et rumeurs se sont multipliés et la technologie blockchain a été investie par toutes sortes de fantasmes, de la foi en l’anarchie à la volonté héroïque de changer le monde, en passant par l’appât du gain. Revenons sur terre, en essayant de comprendre les vrais enjeux de cette technologie, les ruptures qu’elle provoque et les défis qui l’accompagnent. En essayant de comprendre, aussi, ses deux faces, car elle fait l’objet d’autant de critiques que d’enthousiasme.

Tant d’espérances sont désormais associées à la blockchain qu’elle est devenue la réponse à tout et n’importe quoi. Certains observateurs conservent leur calme, bien sûr, mais même ceux qui croient sérieusement à cette nouvelle technologie devraient être conscients qu’elle ne pourra sans doute pas répondre à tous les espoirs placés en elle. La question est bien plutôt aujourd’hui d’articuler correctement les arguments de ceux qui insistent sur le potentiel révolutionnaire de la blockchain et ceux qui n’y croient pas. Tous, et c’est là la vraie difficulté, mettent en avant de très bonnes raisons.

La blockchain comme concept

La vague mondiale d’enthousiasme a commencé avec la naissance de Bitcoin et le concept de décentralisation associé à la technologie blockchain qui est au cœur de ce système.

L’idée et le code source de Bitcoin ont été rendus publics en 2009 par un certain « Satoshi Nakamoto » (1) dans un article publié sur la communauté des développeurs cypherpunks, qui seront les premiers « mineurs » (2) à produire des bitcoins. Bien que Nakamoto n’ait pas donné signe de vie après 2013, ses messages et commentaires sont toujours disponibles en ligne.

En fait, Satoshi a hérité des croyances politiques prédominantes de la communauté cypherpunk, qui provenaient d’un forum en ligne fondé à San Francisco dans les années 1990. Une grande partie de ses membres appuient la création d’une société fondée sur l’anonymat et libre de tout contrôle gouvernemental. Les cypherpunks croient qu’à l’ère numérique, la vie privée est le droit civique le plus fondamental. La seule façon de restructurer notre société actuelle et de permettre à chacun d’atteindre son potentiel et sa véritable liberté est de créer une nouvelle société ouverte fondée sur le principe de la protection de la vie privée. Au cœur de cette utopie se trouve la cryptomonnaie. Le fondement de notre système monétaire moderne est la banque centrale, qui agit comme prêteur de dernier recours et, avec l’ensemble du système bancaire, suit toutes les transactions monétaires en tant qu’intermédiaire. Les crypmonnaies représentent une rupture avec ce modèle traditionnel et ouvrent la voie vers un nouveau monde décentralisé et anonyme.

Bitcoin, premier exemple de monnaie cryptographique, est parfaitement accordé à ce monde utopique. La base de données de la monnaie est structurée par des blocs de transactions liés les uns aux autres (d’où le nom de blockchain : une chaîne de blocs). Le consensus qui unit les différentes parties impliquées dans ces transactions repose sur la puissance informatique plutôt que sur la confiance dans une institution tierce. Les intermédiaires sont supprimés, ce qui répond à un objectif philosophique pour les cypherpunks, mais présente aussi l’avantage d’éliminer des coûts de transaction. L’utopie projette ainsi que, dans le contexte d’une croyance toujours plus forte en la liberté individuelle, les fonctions de Bitcoin pourront un jour remplacer celles des banques centrales et des systèmes bancaires.

Mais la naissance de Bitcoin n’est que le début de cette histoire. Le développement de la technologie blockchain a emprunté deux chemins fort différents depuis sa création.

D’une part, les développeurs de la communauté open-source continuent de pousser les frontières de la technologie blockchain, en espérant créer un ensemble de normes technologiques génériques qui lui permettraient d’être utilisé dans des scénarios autres que les transactions monétaires. Un exemple important est la plateforme Ethereum, qui permet de développer toutes sortes d’applications de blockchain. Contrats intelligents et DAO (Decentralized Autonomous Organizations) sont désormais au cœur de la stratégie de cette communauté, qui considère qu’ils sont susceptibles de changer le mode d’organisation et la structure sociale actuels.

D’autre part, s’inspirant de la possibilité que Bitcoin soit capable de remplacer les intermédiaires dans certaines transactions, certains secteurs économiques ont commencé à voir dans la technologie blockchain un progrès technologique positif, tout en prenant leurs distances avec les croyances de la communauté cypherpunk. Le secteur bancaire, exemple parfait pourtant de système centralisé à l’ancienne, a reconnu le caractère révolutionnaire de la blockchain et notamment sa capacité à réduire les coûts de transaction. Le secteur est ainsi devenu l’un des premiers partisans de la blockchain ! D’autres acteurs du marché considèrent cette technologie comme un outil utile pour contourner les systèmes réglementaires conventionnels et les autorités de régulation financière centralisées. Ces acteurs ont commencé à créer des jetons (« tokens »), déclenchant ainsi une vague mondiale d’ICO (Initial Coin Offering: une méthode de levée de fonds par émission d’actifs numériques échangeables contre des cryptomonnaies durant la phase de démarrage d’un projet).

Alors que la naissance et la montée de l’Ethereum répondent exactement aux espérances des partisans initiaux de la blockchain, le transfert des idéaux de Cypherpunk dans le monde trouble de la finance non régulée a provoqué la controverse. En particulier, les myriades d’ICO, dont certaines étaient absolument frauduleuses, ont amené certains observateurs à comparer la blockchain à « une pyramide de Ponzi ».

La question est aujourd’hui de savoir s’il est possible d’adopter le positif tout en rejetant le négatif, ce qui signifie de soutenir le développement de la technologie blockchain tout en tenant les risques à distance.

Plus précisément, est-il possible de permettre l’utilisation de la blockchain dans divers domaines afin de libérer son potentiel, tout en interdisant les ICO frauduleuses ? C’est la question clé de la gouvernance de la chaîne. Pour y répondre, nous devons d’abord analyser et comprendre ce qu’est un « jeton » et pourquoi nous en avons besoin.

La blockchain comme mécanisme: d’où vient la valeur des jetons?

Comme nous le notions plus haut, le succès de Bitcoin peut être attribué non seulement à la structuration de ses données en blockchain, mais aussi à son mécanisme de consensus innovateur, qui repose sur une agrégation de la puissance de calcul. C’est ce mécanisme qui permet de se passer d’un intermédiaire et assure la tenue de registres entre les différents nœuds du réseau.

Le but du mécanisme est de récompenser certains types de comportements spontanés tout en restreignant d’autres comportements indésirables, afin de parvenir à une action collective et concertée. Comme l’a souligné Michel Foucault, la technologie n’est pas seulement un outil ou un moyen à mettre en œuvre ; il s’agit plutôt d’un acteur politique dont les moyens et les fins ne peuvent être séparés. Comme Heidegger, Foucault fait de la distinction entre la technologie comme une « chose » et la technologie comme « ensemble de techniques ». La technologie en tant que « chose » est un outil, un instrument, tandis que la technologie comme « ensemble de techniques » a le pouvoir de changer attitudes, comportements et relations sociales. C’est précisément le cas de la blockchain.

Prenez le réseau Bitcoin. Les mineurs sont les composantes sous-jacentes du réseau, mais pourquoi voudraient-ils utiliser leur puissance de calcul pour participer aux activités du réseau ?

Bitcoin offre deux types d’incitations : un mineur qui réussit avec succès la création d’un nouveau bloc reçoit directement des bitcoins en récompense; en outre, toutes les transactions enregistrées dans ce bloc sont soumises à une taxe de transaction qui est transmise au mineur. C’est pour cette raison que, à mesure que la valeur des bitcoins augmente, les mineurs continuent d’alimenter la puissance de traitement du réseau, et ils continueront de le faire tant que les récompenses qu’ils reçoivent l’emportent sur leurs coûts.

Les principales questions tournent autour de l’objectif pour lequel sont créés les jetons, leurs attributs et la source de leur valeur. 

D’autre part, les mineurs sont confrontés à certaines restrictions, plus précisément des restrictions à l’activité spéculative. Le mécanisme de consensus du bitcoin repose sur la « règle de la chaîne la plus longue », associée à l’agrégation de la puissance informatique. C’est-à-dire que pour modifier le registre, il faut contrôler plus de 51 % de l’ensemble de la puissance de calcul fournie par les mineurs. Mais il faut noter qu’il n’y a pas de tiers vérifiant les livres de Bitcoin. La seule façon d’attribuer volontairement une valeur au bitcoins, c’est de faire confiance à tous les bénéficiaires sans aucune discrimination. L’anonymat accordé par Bitcoin comme monnaie cryptographique signifie que, puisqu’il n’est pas possible de pointer un compte soupçonné d’avoir altéré les détails de la transaction (ou, en d’autres termes, créé des faux bitcoins), les manipulations malveillantes rendront toute transaction suspecte et aboutiront à la fin pure et simple de Bitcoin. Un tel résultat serait, bien sûr, désastreux pour tous les mineurs qui comptent sur un maintien de la valeur des bitcoins. Cela constitue donc une restriction : personne n’est incité à contrôler plus de 51% de l’ensemble de la puissance de calcul et à falsifier les registres.

En fait, ce type de mécanisme incitatif articulant récompenses et restrictions est nécessaire non seulement dans le réseau Bitcoin, mais dans toutes les applications blockchain. Ces mécanismes sont souvent incorporés dans la conception des jetons.

Dans une ICO, les jetons sont des incitations ainsi que des preuves d’investissement.

Dans les contrats intelligents, les jetons peuvent être utilisés pour s’assurer que les parties règlent leur comportement conformément aux termes de l’accord.

Dans de nombreuses autres applications blockchain, les jetons sont utilisés comme moyen d’échange ou de preuve de propriété. C’est pourquoi ces applications sont indissociables de la conception et de l’utilisation et des jetons, et c’est aussi là que réside la difficulté des règlementations : pour soutenir la croissance de la blockchain, l’utilisation de jetons doit être autorisée, mais il est toujours possible d’utiliser des jetons pour des collectes de fonds frauduleuses.

Les principales questions tournent donc autour de l’objectif pour lequel sont créés les jetons, leurs attributs et la source de leur valeur. Pour qu’ils jouent leur rôle d’encourager ou de restreindre certains comportements, ils doivent avoir une source de valeur appropriée. Si nous pouvons évaluer les différentes sources de valeur des jetons et faire des sélections informées, il serait alors possible de surmonter les difficultés de supervision.

Peter Van Valkenburgh, directeur de la recherche à Coin Center, identifie les sources de valeur des jetons en examinant deux questions : « Qui crée la valeur du jeton ? » et « Pourquoi le jeton est-il précieux ? » La valeur du jeton peut être créée soit par ses émetteurs, soit par le réseau. Un jeton est utile soit parce qu’il pourrait être utilisé pour l’investissement, soit parce qu’il pourrait être utilisé comme moyen d’échange (c’est-à-dire qu’il possède une utilité intrinsèque) (voir Fig. 1). Un bitcoin, en tant que jeton, est généré en ligne par un ensemble d’algorithmes (par conséquent sa valeur est créée par le réseau) et en théorie il est principalement utilisé comme moyen d’échange. En revanche, les jetons indexés sur l’or sont créés par l’émetteur selon ses propres exigences. La valeur de ces pièces est liée à la valeur de l’or, qui n’est pas un moyen d’échange, et elles sont donc davantage utilisées pour l’investissement que pour réaliser des transactions.

Figure 1

Avec le modèle de Peter Van Valkenburgh, il est facile de déterminer la source de valeur pour chaque type de jeton. Les décideurs politiques devraient encourager une plus grande création de jetons dans le quadrant réseau/utilité, et moins dans le quadrant émetteur/investisseur, parce que c’est souvent dans ce dernier quadrant que nous voyons des ICO frauduleuses.

Conclusion: un potentiel encore inexploité

Revenons à la question posée au début de cet article : comment les partisans sérieux de la blockchain peuvent-ils trouver un moyen de sortir des contradictions actuelles ? Le lecteur aura compris que ces contradictions reflètent surtout une compréhension incomplète des idées et mécanismes complexes derrière la blockchain. Il est beaucoup plus facile de comprendre sa capacité à perturber certains secteurs et de saisir la difficulté d’une régulation (en particulier en ce qui concerne les ICO frauduleuses) une fois que ces idées et mécanismes sont pleinement compris. Par conséquent, pour libérer le potentiel inexploité de la blockchain, la meilleure façon d’aller de l’avant est peut-être d’identifier les cibles réglementaires les plus appropriées et de soutenir l’utilisation de cette technologie dans un éventail plus large de scénarios acceptables.

Cet article a d’abord été publié dans notre édition chinoise.

 

1. « Satoshi Nakamoto » est un pseudonyme. L’identité du créateur de Bitcoin (ou des créateurs - il y a ceux qui croient que Bitcoin a été inventé par un groupe de personnes plutôt que par un individu) demeure un mystère jusqu’à présent.

2. Les « mineurs » sont des nœuds dans le réseau Bitcoin qui génèrent de nouveaux bitcoins en participant à l’activité de calcul.

Jia Kai
Chercheur, Ecole de sceince politique et d'administration publique, Université d'électronique et de technologie de Chine