PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
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La technologie est-elle l’avenir de l’homme? (1)

La perspective d’une amélioration de humanité nourrit depuis plus de quinze ans des débats enflammés. De quelles technologies parle-t-on? Et sur quels présupposés scientifiques ces perspectives sont-elles fondées?

Thursday
19
April 2018
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Depuis déjà 15 ans, un débat interroge la transformation du corps et de l’esprit humains, l’abolition de la mort et la fusion des hommes et des machines. Contrairement aux spéculations du passé qui restaient largement théoriques, il s’inscrit dans la perspective de réalisations dans un avenir pas si lointain. La discussion sur l’amélioration technique des humains porte sur les interventions pour améliorer le fonctionnement cérébral, les capacités motrices et sensorielles, mais aussi pour retarder ou même éliminer le vieillissement. Ces projections sont aujourd’hui et resteront encore longtemps purement spéculatives. Mais elles indiquent une direction qui, même si elle ne devrait jamais se réaliser, modifie en profondeur l’idée même de l’homme ou sa relation avec la technologie. Derrière ces idées, il y a l’idée de la « convergence NBIC », par laquelle la nanotechnologie, la technologie biotechnologique et génétique, les technologies de l’information et de la communication, les sciences cognitives et la recherche sur le cerveau tendent à « converger » et de cette convergence surgissent des opportunités radicalement nouvelles. Les textes qui évoquent cette convergence font bien plus que souligner les possibilités futures. Ils anticipent l’avenir comme quelque chose qui est déjà fixé et n’a donc qu’à se dérouler. Les feuilles de route et les étapes sont définies pour relier la recherche d’aujourd’hui avec ces hypothèses visionnaires. En ce sens, ces textes ne prétendent pas seulement formuler des recettes possibles, mais bien définir l’agenda de l’establishment scientifique actuel.

Une controverse internationale sur l’amélioration des humains est en cours, qu’on peut faire remonter à un rapport publié en 2003 sous l’égide de la National Science Foundation des États-Unis. Ce débat place l’avenir des êtres humains dans le contexte du progrès technologique. Il interroge la transformation du corps et de l’esprit humains, mais aussi l’abolition de la mort et la fusion des hommes et des machines. Contrairement aux spéculations du passé qui restaient largement théoriques, ce débat s’inscrit dans la perspective de réalisations dans un avenir pas si lointain. Il est également marqué par un puissant déterminisme technologique.

Le mouvement transhumaniste, qui est partie prenante de ce débat et lui donne en partie son orientation, appelle à la fin de l’humanité telle que nous la connaissons, pour la remplacer par une civilisation techniquement parfaite: les possibilités d’amélioration technique sont bienvenues et doivent être mises en œuvre rapidement, l’humanité est capable de surmonter les défauts des êtres humains avec ses propres compétences et technologies, elle saura transformer la société actuelle en une civilisation technologique considérée comme meilleure. Cette transformation historique, cette renaissance technologique de nature presque religieuse et dont la venue est donnée comme certaine, devrait en somme résoudre tous les problèmes humains actuels.

Située d’emblée dans une perspective si impressionnante, la discussion fait surgir des attentes inhabituelles pour les débats techniques. Les discussions sur l’énergie nucléaire et le génie génétique, par exemple, sont bien plus limitées. Elles font référence à des technologies spécifiques, mais pas à la grande question de l’avenir des êtres humains et de leur relation avec la technologie. Par ailleurs, les débats sur l’énergie nucléaire et le génie génétique portent sur quelque chose de concret, engageant des décisions spécifiques : droit du génie génétique, sécurité nucléaire... Mais de quel domaine relève l’idée d’une amélioration technique des êtres humains ? La discussion sur ce sujet, toute brûlante et intéressante qu’elle soit, a-t-elle vraiment une pertinence?

Cette contribution ne vise pas à déterminer si et à quel point les attentes d’une « amélioration technique » sont réalistes. Elle s’intéresse au débat lui-même, qui a sa propre histoire et dont la stabilité est étonnante. Le film Metropolis de Fritz Lang, par exemple (1926), qui traitait également des « hommes machines », a été tourné dans le contexte des attentes technovisionnaires des années 1920 qui cultivaient déjà le rêve d’un « homme nouveau ». Mais que nous disent précisément les fictions de l’amélioration technique des êtres humains?

Les visions de l’humanité augmentée

La discussion sur l’amélioration technique des humains porte sur les interventions pour améliorer le fonctionnement cérébral, les capacités motrices et sensorielles, mais aussi pour retarder ou même éliminer le vieillissement.

Le débat s’est appuyé sur des discussions plus anciennes sur le perfectionnement génétique des êtres humains, enrichies par d’autres motifs technologiques. Le progrès humain est compris dans ce débat comme une amélioration technique. Celle-ci concerne d’abord les capacités individuelles, mais elle engage aussi une amélioration sociale, comme le suggère le rapport de la NSF :

« La convergence de technologies qui progressent rapidement peut augmenter à la fois les performances humaines et la productivité du pays. Les bénéfices toucheront notamment l’efficacité du travail et de l’apprentissage, l’amélioration des capacités sensorielles et cognitives individuelles, des progrès significatifs en termes de santé publique, une plus grande efficacité des individus et des groupes, une meilleure performance des techniques de communication (y compris des interactions directement au niveau du cerveau), le perfectionnement des interfaces homme-machine, y compris l’ingénierie neuro-morphique à des fins industrielles et personnelles, l’amélioration des capacités humaines à des fins militaires, une mise en œuvre plus efficace du développement durable à l’aide des outils NBIC et des progrès contre le déclin physique et cognitif qui touche l’esprit avec l’âge. »

Il s’agit d’améliorer les capacités sensorielles, motrices et cognitives des êtres humains, d’une part, et, d’autre part, de travailler à l’extension de la vie.

Des capacités humaines nouvelles ou améliorées

Les implants sensoriels ont généralement comme objectif  de compenser techniquement l’échec des fonctions sensorielles, par exemple la perte de vision ou d’autres handicaps. Les progrès en nano-informatique, tels que la miniaturisation ou l’augmentation de la capacité de collecte et de traitement des données, pourraient rapprocher des dimensions physiques et des performances des systèmes naturels. Mais on peut aller plus loin. En s’artificialisant, la détection et l’interprétation des signaux acoustiques ou optiques ne sont plus liées à nos limites physiologiques. Un implant visuel peut être étendu techniquement de manière à pouvoir recevoir des données des deux côtés du spectre visible des ondes électromagnétiques. Ainsi, par exemple, il est concevable que les gens puissent être équipés d’implants visuels qui leur permettraient de voir dans l’obscurité. Un zoom optique pourrait également être intégré dans l’implant. Pour de nombreuses professions (soldats, pilotes, conducteurs de train, chirurgiens), la capacité de zoomer serait probablement intéressante. Ces idées sont basées sur des possibilités techniques telles que celles utilisées jusqu’à présent en dehors du corps humain, telles que les caméras, les microscopes ou la fibre optique.

L’amélioration cognitive (cognitive enhancement) s’étend aux fonctions cognitives de l’être humain. Lorsque le cerveau est modélisé comme une machine de stockage et de traitement de données, on peut imaginer l’extension de la fonction mémoire et la possibilité de « copies de sauvegarde » de l’information stockée dans le cerveau au moyen de « puces cérébrales ». Une puce qui serait connectée directement au nerf optique pourrait éventuellement enregistrer toutes les impressions visuelles en temps réel et les stocker à l’extérieur. De cette façon, toutes les impressions visuelles qui se produisent au cours d’une vie humaine peuvent être récupérées à tout moment. Elles pourraient également être reliées à des bases de connaissances externes ou stockés à l’extérieur par liaison radio. Il est facile d’imaginer les conséquences d’une telle possibilité d’enregistrement sur la qualité des rapports de témoins oculaires ou sur la « culture de la mémoire » individuelle et sociale, sans parler des possibilités non désirées d’espionnage externe sur les impressions stockées individuellement.

D’autre part, il y a le traitement des données dans le cerveau. Une puce cérébrale connectée à un réseau externe pourrait également être développée comme une nouvelle interface dans le cerveau, avec laquelle, par exemple, le contenu des livres pourrait être « téléchargé » directement dans le cerveau. Ou bien on pourrait créer un dispositif qui chargerait différents modules de langue dans cette puce et les activerait selon les besoins – l’apprentissage ennuyeux des langues étrangères deviendrait alors inutile.

Ces projections, on ne le dira jamais assez clairement, sont aujourd’hui et resteront encore longtemps purement spéculatives. Mais elles indiquent une direction qui, même si elle ne devrait jamais se réaliser, modifie en profondeur l’idée même de l’homme ou sa relation avec la technologie. Une simple évolution des manières de communiquer peut modifier profondément les comportements et les capacités.

S’il est possible de relier des membres artificiels (par exemple des prothèses de main ou de jambes) au système nerveux, une perte de capacités motrices, après une amputation ou un accident, peut être compensée en contrôlant depuis le cerveau les membres artificiels de la même façon que les membres naturels. Au cours des quinze dernières années, des progrès considérables ont été réalisés à cet égard. Une telle réplique technique des fonctions de contrôle ou des membres entiers serait alors le point de départ d’éventuelles améliorations.

En plus des bras et des jambes, d’autres terminaux moteurs inventés récemment pourraient être reliés au système nerveux par l’intermédiaire d’interfaces neuro-électriques appropriées et contrôlées directement par le cerveau. Pour la formation et certains groupes professionnels, cela pourrait apporter une compétence supplémentaire attrayante. Cependant, on ne sait pas encore précisément comment le cerveau humain traite l’information sur les nouveaux organes et quel serait l’effet mental de cette expansion sensorielle si, par exemple, un troisième bras sous la forme d’un robot devait être contrôlé à partir du cerveau par des signaux neuronaux en plus de nos membres. Les militaires, en particulier, manifestent un grand intérêt pour ces opportunités. Le contrôle des avions de combat uniquement par l’activité cérébrale, le développement d’exosquelettes permettant une mobilité normale avec des charges lourdes, ou l’équipement bionique avec lequel les soldats peuvent escalader des murs comme des geckos sans équipement d’escalade, font partie des attentes à moyen et long terme pour l’amélioration technique de l’homme.

Ralentir ou éliminer le vieillissement

L’espoir ou la perspective de ralentir considérablement, voire d’abolir le vieillissement jouent un rôle central dans le débat sur l’amélioration humaine. De tels espoirs sont alimentés par certains développements nanomédicaux, complétés par des hypothèses plutôt spéculatives. Si le vieillissement au niveau cellulaire est un processus de dégradation – ce qui est controversé d’un point de vue médical – le vieillissement tout court pourrait être supprimé si les processus de dégradation pouvaient être découverts et réparés immédiatement.

D’autres idées vont dans la même direction, par exemple celle d’un système immunitaire technique, installé avec des moyens nanotechnologiques. Des nanomachines intelligentes pourraient se déplacer dans le sang et agir comme un système immunitaire technique dans le corps humain pour assurer le maintien constant d’un état de santé optimal. Selon ces visions, toute dégradation, tout signe de désintégration physique serait reconnu immédiatement au niveau atomique et arrêté ou réparé. De cette façon, par exemple, il pourrait être possible de guérir parfaitement les blessures en peu de temps et finalement d’arrêter le vieillissement.

Certes, la réalisation de telles visions, leur principe scientifique, et le temps nécessaire à leur avènement sont très incertains. Concrètement, cependant, certains scientifiques estiment qu’une augmentation significative de la durée de vie humaine sera possible d’ici quelques décennies, repoussant la barrière de 120 à 250 ans. En outre, il faut observer l’impact de ces attentes sur l’opinion publique, marquée depuis quelques décennies par une forte résistance à l’idée du vieillissement. Même si les spéculations évoquées ici ne débouchent sur rien de concret (ce qui est impossible à estimer), elles peuvent avoir des conséquences réelles sur les attentes, les perceptions humaines et aussi les agendas scientifiques.

Les fondements scientifiques et technologiques de ces visions

Derrière ces idées, il y a l’idée de la « convergence NBIC », par laquelle la nanotechnologie, la technologie biotechnologique et génétique, les technologies de l’information et de la communication, les sciences cognitives et la recherche sur le cerveau tendent à « converger » et de cette convergence surgissent des opportunités radicalement nouvelles. Citons à nouveau le rapport de la NSF :

« La nanotechnologie est le moyen de manipuler l’environnement au niveau moléculaire. Grâce à la biotechnologie moderne, les humains vont apprendre à diriger leur propre évolution. Les technologies de l’information et les sciences cognitives explorent les moyens d’accroître la vitesse et la gamme des informations qu’une personne peut maîtriser, soit en développant ses capacités cognitives, soit par le secours de l’informatique. »

Raisonner au niveau des atomes et des molécules formerait ainsi une « théorie du tout », déployée en pratique dans une ingénierie du fonctionnement et de la manipulation pour assembler la matière, qu’il s’agisse d’unités cristallines ou organiques. Les sphères du vivant et du social s’expliqueraient à partir de la base atomique, et elles seraient ainsi rendues techniquement manœuvrables :

« La science peut maintenant comprendre comment les atomes forment des molécules complexes, et celles-ci se regroupent à leur tour selon des principes fondamentaux communs pour former des structures à la fois inorganiques et inorganiques. Les mêmes principes nous permettront de comprendre et, lorsque cela est souhaitable, de contrôler le comportement des microsystèmes complexes (...) et des macrosystèmes tels que le métabolisme humain et les véhicules de transport. » (Rapport de la NSF)

Si ce programme pouvait être mis en œuvre, ses promoteurs sont convaincus que la différence catégorique entre le vivant et le non-vivant disparaîtrait également, du moins en ce qui concerne la manipulabilité de la matière au niveau atomique. L’optimisme inhérent à cette vision « progressiste » s’exprime dans l’idée que ces découvertes sont des jalons sur la voie d’une société nouvelle et d’une personne nouvelle, qui permettent de mieux comprendre ce que recouvre l’idée d’une « amélioration technique » de l’homme :

« Des interfaces rapides et à large bande passante directement entre le cerveau humain et les machines transformeront le travail dans les usines, le contrôle des automobiles, assureront la supériorité des véhicules militaires et permettront l’essor de nouveaux sports, formes d’art et modes d’interaction entre les gens. Le corps humain sera plus durable, plus sain, plus énergique, plus facile à réparer et plus résistant au stress sous s-toutes ses formes, aux menaces biologiques et au processus de vieillissement. » (Rapport de la NSF)

Ces textes font bien plus que souligner les possibilités futures. Au lieu de cela, comme on peut le constater dans le fait qu’ils sont principalement écrits dans un régime que je qualifierais de « condescendant », ils anticipent le développement futur comme quelque chose qui est déjà fixé et n’a donc qu’à se dérouler. Les feuilles de route et les étapes sont définies pour relier la recherche d’aujourd’hui avec ces hypothèses visionnaires. En ce sens, ces textes ne prétendent pas seulement formuler des recettes possibles, mais bien définir l’agenda de l’establishment scientifique actuel. Bien sûr, que la promesse puisse être tenue reste controversé.

(Fin de la première partie. La suite ici.)

Armin Grunwald
Directeur de l’Institut pour l’évaluation des technologies et l’analyse des systèmes, Institut technologique de Karlsruhe