PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
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La technologie est-elle l’avenir de l’homme? (2)

Les utopies technologiques inquiètent autant qu’elles font rêver. L’effet de sidération produit par les prédictions des transhumanistes ne doit pas faire oublier l’essentiel: ces débats sur le futur nous parlent d’abord de notre présent.

Friday
20
April 2018
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Comment les technologies d’amélioration pourraient-elles trouver leur place dans la société ? La diffusion des technologies d’amélioration pourrait être activement poursuivie, par exemple, par des entreprises dérivées d’institutions scientifiques et d’universités. Un tel marché suppose qu’émerge une demande, mais aussi que ces « services d’amélioration technique » soient socialement acceptés. Divers mécanismes de normalisation et de valorisation sont possibles : les améliorations involontaires, la restauration/amélioration de certaines fonctions pour les mutilés et handicapés, la mode, mais aussi les exigences de certains groupes professionnels et enfin la pression concurrentielle. Ce dernier point ouvre sur de nouveaux débats. L’idée que l’amélioration humaine pourrait être associée à l’évolution vers une « société de la performance » n’a guère été exprimée jusqu’à présent. Au lieu de cela, c’est une perspective individualisée qui prévaut dans les discussions, dans la tradition de la bioéthique et de l’éthique médicale.

L’enthousiasme immense qui a entouré certaines des perspectives évoquées dans la première partie de notre article a pour revers un rejet virulent. À tout le moins, elles suscitent un malaise, même si les développements semblent lointains et largement spéculatifs : la nature humaine est sacrifiée, les êtres humains sont technicisés, et les améliorations techniques qui leur seraient apportées traduisent surtout une arrogance, voire un hybris.

Pour autant, aucun argument fort n’a été avancé à l’encontre des améliorations techniques apportées aux êtres humains, du moins si des améliorations ne sont pas apportées à des personnes incapables de donner leur consentement. Si, dûment informées sur les risques et la possibilité de refuser, des adultes étaient soumis à une amélioration technique, il n’y aurait aucun problème de détermination ou d’instrumentalisation. Le débat éthique s’est concentré sur les décisions mal instruites et sur les problèmes de justice distributionnelle posés par ces améliorations nouvelles. Toutefois, les arguments de ce type sont faibles parce qu’ils reposent sur un certain nombre d’hypothèses plus ou moins incertaines concernant les développements futurs. Ils ne doivent pas être compris comme des arguments contre l’amélioration proprement dite, mais comme des arguments selon lesquels des mesures politiques et sociales, peut-être techniques, doivent être prises pour limiter, prévenir ou compenser adéquatement l’apparition de ces conséquences imprévisibles. Ils visent à réfléchir rapidement aux problèmes éventuels afin de pouvoir anticiper des problèmes ou des conséquences dommageables.

Cela implique que les technologies d’amélioration doivent trouver leur place dans la société et que la société doit les traiter concrètement, par exemple en ce qui concerne la réglementation, les règles de responsabilité en cas d’échec ou les offres de conseils à ceux qui souhaitent s’améliorer. La diffusion des technologies d’amélioration pourrait être activement poursuivie, par exemple, par des entreprises dérivées d’institutions scientifiques et d’universités. Les entreprises proches du monde académique pourraient développer un catalogue d’offres d’améliorations techniques et les proposer sur le marché. Le succès économique et l’expansion de la chirurgie esthétique pourraient servir d’exemple. Des « cliniques d’amélioration » pourraient être créées, dans les foyers chics desquels il y aurait des documents sur les possibilités d’amélioration, des brochures sur les effets positifs attendus, peut-être des informations de fond sur le fonctionnement des mesures d’amélioration et des notes en petits caractères sur les risques et les effets secondaires.

Les voies de l'acceptation sociale

Un tel marché suppose qu’émerge une demande, mais aussi que ces « services d’amélioration technique » soient socialement acceptés. Divers mécanismes de normalisation et de valorisation sont possibles.

Les améliorations involontaires

Souvent, il y a déjà un élément d’amélioration dans la guérison ou la restauration de certaines fonctions corporelles. Le remplacement des membres par des prothèses, par exemple, peut non seulement conduire à la restauration des fonctions corporelles perdues, mais aussi à des améliorations, telles qu’une plus grande stabilité mécanique ou une durée de vie plus longue des membres artificiels. On pense ici au cas de Pistorius, exclu d’une compétition parce que ses prothèses lui apporteraient des avantages par rapport à un athlète de constitution normale. De cette façon, les améliorations peuvent devenir une conséquence secondaire involontaire de la guérison dans la vie médicale quotidienne et donc dans la vie des personnes affectées. Cela introduirait et normaliserait des améliorations techniques humaines involontaires. On s’y habitue et on voit que ça marche : la guérison comme un ouvre-porte involontaire pour des améliorations. De la restauration à l’amélioration

De la restauration à l’amélioration

Les interventions faites dans certaines situations à des fins de guérison ou de restauration peuvent être faites dans d’autres situations. Les exigences techniques pour restaurer techniquement les fonctions corporelles perdues à la suite d’un accident ou d’une blessure de guerre ne sont pas très différentes des exigences, par exemple, pour améliorer techniquement les soldats. Ainsi,

« dans le cadre des débats sur les rôles sociaux des handicapés, d’une part, et des soldats, d’autre part, on voit émerger une stratégie concrète pour rendre acceptable des modifications de la physiologie et de la psyché humaine visant à améliorer les performances. Dans ces « groupes tests » de l’amélioration de la performance, les promoteurs d’une « amélioration humaine » radicale pourraient trouver un autre avantage : le contexte militaire, avec ses structures de commandement et d’obéissance, mais aussi la forte motivation et la volonté de prendre des risques, ne favoriserait pas la résistance des individus. »

La guérison des blessés de guerre, un point socialement acceptable, pourrait servir de point de départ à l’amélioration du soldat normal.

Style de vie et précurseurs de tendances

Les artistes et les auto-promoteurs comme le célèbre cyborg-fan Ken Warwick pourraient devenir un modèle à suivre. Tout comme on a vu depuis quelques années une vague d’équipement technique de la peau humaine avec des tatouages et l’installation d’accessoires de perçage, des éléments d’améliorations techniques pourraient être valorisés par des figures en vue et se répandre de cette façon.

Exigences de certains groupes professionnels

Certaines professions pourraient souhaiter des améliorations fonctionnelles. Des capacités motrices ou sensorielles étendues ou supplémentaires pourraient grandement profiter à l’exécution de certaines activités. Des « terminaux » moteurs optimisés qui pourraient être connectés au bras au lieu de la main humaine normale, des capacités visuelles améliorées ou même des capacités cérébrales améliorées pourraient faciliter l’exercice de certains métiers, ou ouvrir un avantage compétitif pour les candidats « améliorés », ce qui nous amène au point suivant.  

Concurrence et pression concurrentielle

Ce qui contribuera le plus puissamment à la diffusion des technologies d’amélioration est une force sans rivale dans le monde moderne : la concurrence. La spirale de la concurrence et son expansion dans le monde exigent des améliorations : celui qui peut s’améliorer peut espérer un avantage concurrentiel, où qu’il soit. Il y en a déjà des signes, avec les médicaments dopants dans le sport de haut niveau. Le phénomène du dopage traduit clairement la combinaison de pressions concurrentielles et de possibilités d’amélioration. De ce point de vue, le sport est presque un modèle de société, un laboratoire où la concurrence extrême et la pression du management conduisent à miner les conditions éthiques essentielles et l’idée même d’équité. Une société qui a fait de l’idée de concurrence son moteur central à presque tous les niveaux de l’économie est confrontée à la quête d’une « amélioration » constante. La concurrence et l’amélioration sont inextricablement liées. Il y a ici des débats sans fin car, si la croissance de la productivité permis par la concurrence a des effets positifs, elle ouvre aussi sur une spirale sans fin d’amélioration qui se traduit aussi par une pression croissante et des formes d’auto-exploitation, notamment dans le monde du travail.

Pouvoir et ambivalence de la fiction

Beaucoup des visions évoquées ici sont si spéculatives, tant en termes de faisabilité que de conséquences, qu’il faut se demander pourquoi ce débat entre malaise et enthousiasme se poursuit si intensément depuis quinze ans. Aujourd’hui, ces discussions imprègnent en profondeur notre relation au progrès scientifique et technique, une relation désormais très ambivalente.

D’une part, l’application du progrès technique à l’homme lui-même plutôt qu’à son environnement est dans la logique la modernité. C’est une libération, une émancipation des contraintes de la nature, qui affecte par exemple le vieillissement ou la capacité sensorielle de l’homme. Les preuves traditionnelles des limites humaines sont de plus en plus discutables. L’argument selon lequel les humains sont physiologiquement ce que l’évolution a fait d’eux, et qu’il n’y a pas d’alternatives à ce destin, ne s’applique plus.

D’autre part, les craintes de perte de contrôle et d’autonomie accompagnent également l’histoire de la technologie. On pense à Charlot entraîné dans les rouages d’une usine dans Les Temps modernes (1924), à la vision d’un « homme unidimensionnel » réduit aux besoins du « système » chez Herbert Marcuse (1967), à l’idée développée par Gunther Anders en 1964 d’un homme « antique », complètement dépassé par des créatures techniques et incapable de rester maître de la technologie, ou encore à l’idée vexante, développée par Billy Joy dans un célèbre essai paru en 2000, que l’avenir n’a pas besoin de nous.

Le débat sur l’amélioration technologique fait partie d’un débat plus général sur le progrès scientifique et technologique, et cette observation contribue à mieux comprendre leur signification. Les nombreuses spéculations (« si… »), les déclarations, les attentes, les craintes, qui s’expriment dans ces débats servent notre propre assurance. La question est de savoir où nous en sommes aujourd’hui face au progrès scientifique et technologique, ce que nous attendons de lui ou quelles seront les prochaines étapes, ou ce qui peut être fait aujourd’hui pour façonner ces étapes plutôt que de les laisser advenir à l’aveugle. La question n’est pas de savoir ce que les fictions nous disent sur l’avenir, mais ce que nous pouvons apprendre d’elles aujourd’hui.

Ce « twist » herméneutique place les débats futurs dans un contexte de diagnostic temporel. Le débat sur les formes spéculatives d’amélioration technologique est fascinant parce que nous vivons dans une société où il est trop facile d’imaginer que, si elles étaient disponibles, des améliorations seraient rapidement apportées. Le philosophe américain Michael Sandal a bien montré comment la classe moyenne américaine est obsédée par l’idée d’amélioration : l’alimentation des enfants, leur créativité, voire leur taille pour certains parents ambitieux ! C’est la concurrence sans fin d’une société structurée par l’idéal de croissance, prise dans une spirale infinie d’améliorations supplémentaires, stimulée par la pression concurrentielle associée à cette pensée.

Dans le domaine individuel, on peut penser au « quantified self » et à l’auto-observation continue, envisagée à des fins d’amélioration. On observe utilisation croissante des outils de diagnostic dans les sports et les loisirs, permettant d’évaluer diverses fonctions corporelles dans un but d’auto-optimisation, par exemple, pour atteindre des objectifs quantitatifs avec des activités sportives. Une capacité supérieure à la moyenne, une amélioration constante de la performance tant au travail que dans les loisirs, un corps magnifique et fort, tout cela exprime une atmosphère où l’amélioration constante semble nécessaire pour maintenir le statu quo et devient ainsi coercitive. Car tout succès dans la concurrence est limité dans le temps et est constamment menacé par le fait que « les autres » peuvent faire mieux. De cette manière, l’idée de la concurrence et l’amélioration technique des êtres humains sont inextricablement liées. C’est aussi cela que nous disent les rêves de l’humanité augmentée.

L’idée que l’amélioration humaine pourrait être associée à l’évolution vers une « société de la performance », dans laquelle les technologies d’amélioration seraient développées et diffusées selon un modèle de marché, n’a guère été exprimée jusqu’à présent et ne semble guère susciter de débats. Au lieu de cela, c’est une perspective individualisée qui prévaut dans les discussions, dans la tradition de la bioéthique et de l’éthique médicale. Cependant, si ce lien pouvait être confirmé - et il y a des arguments qui vont dans ce sens - on pourrait dire quelque chose sur l’orientation du débat social qui devrait être mené à ce sujet : il ne s’agirait pas simplement de questions éthiques auxquelles on pourrait répondre d’une manière ou d’une autre, mais aussi de la forme de société dans laquelle nous vivons. Par exemple, la question de savoir jusqu’à quel point la concurrence est favorable pour mobiliser le potentiel créatif d’une société humaine, et à parti de quand elle nous fait entrer dans une spirale autodestructrice de recherche obsessionnelle d’une plus grande performance.

La question posée dans le titre de cet article, si la technologie est l’avenir de l’homme, est ainsi reléguée au second plan. La technologie appartient au passé et au présent de l’homme, elle est déjà dans sa « nature » et elle fera donc aussi partie de l’avenir de l’homme. Mais on ne peut pas dire aujourd’hui quelles formes prendra dans l’avenir la relation entre l’homme et la technologie. Quiconque essaie de le faire pourrait aussi bien observer du marc de café.

Armin Grunwald
Directeur de l’Institut pour l’évaluation des technologies et l’analyse des systèmes, Institut technologique de Karlsruhe