PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
Merci ! Votre abonnement a bien été enregistré !
il y a un soucis. Merci de vérifier votre saisie.

L’art est un activateur d’innovation

Que signifie travailler avec des artistes en entreprise ? En permettant un pas de côté, en imaginant d’autres usages, en ouvrant sur de nouvelles pratiques, l’art peut être un activateur d’innovation. Les artistes sont capables – c’est le cœur de leur activité – de faire émerger des propositions inédites. Or cette créativité est précisément ce que recherchent les entreprises dans un monde industriel où tout passe désormais par l’innovation.

Monday
6
November 2017
read in english
read in english
Lire le résumé

Les collaborations d’artistes sont de plus en plus fréquentes en entreprise. Il y a plusieurs raisons à cela. Collaborer avec des artistes permet d’expérimenter des pratiques émergentes et d’inventer de nouveaux modèles coopératifs, en explorant les ressources et les contraintes d’un travail multidisciplinaire. Trois exemples – Google, PSA, Orange – témoignent des ressources apportées par une collaboration avec un artiste. Une veille active autour des pratiques artistiques permet aussi d’anticiper les usages futurs, pour par exemple réfléchir et inventer de nouveaux services.

Les collaborations d’artistes sont de plus en plus fréquentes en entreprise. Il y a plusieurs raisons à cela. Cela se fait depuis longtemps en Europe de l’Est, en Europe de l’Ouest, aux Etats-Unis, un peu moins en France où ce sont davantage les politiques publiques qui irriguaient le monde de l’art. Mais le milieu artistique s’est mis à rechercher des financements privés pour pallier le manque de financement public. Les collaborations sont plus fréquentes aujourd’hui. Elles se font aussi plus facilement parce que depuis le début du XXIe siècle l’innovation technologique a sensiblement décloisonné les milieux, et que cela a aussi impacté le monde de l’art.

Un décloisonnement

Une organisation qui fait référence dans ce domaine art, technologie et société est Ars Electronica à Linz en Autriche . Le premier festival a eu lieu en 1979 et a rapidement créé un prix qui fait référence à l’international. En 1996, il se dote d’un Ars Electronica Center et d’un FutureLab. Depuis, il suit attentivement les tendances en innovation et création artistique nouveaux médias.

L’Union européenne, de son côté, a lancé un programme FET« Future and Emerging Technologies ». C'est un programme visant à explorer de nouveaux domaines de recherches pluridisciplinaires de très haut niveau, une recherche de pointe pouvant aboutir à des technologies disruptives dans des domaines comme la robotique, la biologie. L’ambition : repousser les limites du savoir humain, en s’appuyant sur des modes de pensée et de créativité non conventionnels pour ouvrir des champs de recherche novateurs et visionnaires. Très vite s’est posée la question d’intégrer des artistes à cette démarche, afin de les faire collaborer avec des chercheurs. L’enjeu n’était pas seulement de stimuler la créativité, mais aussi d’anticiper la rencontre entre ces innovations et le public : les artistes explorent, s'engagent, communiquent, ouvrent des discussions, sensibilisent.

C’est ainsi qu’a été monté un programme de résidences d’artistes dans les programmes de recherche FET : FEAT, Future Emerging Art and Technology. Le point de départ est d’organiser des « match meetings », où les acteurs industriels (pour l’essentiel des consortiums et de gros laboratoires de recherche) proposent des programmes de recherche à des artistes. Certains projets procédaient de la démarche inverse : des artistes allaient à la rencontre des entreprises.

Par exemple, il y a eu un projet artistique Ion Hole par Dmitry Gelfand et Emelina Domnitch autour des environnements sensoriels immersifs, une installation qui montre à l'œil nu des particules extrêmement petit qui normalement ne sont pas perceptibles à nos sens. Ce projet fait écho et réfléchit sur les recherches actuelles en physique quantique… tous les ingrédients d’une expérience esthétique qui a un grand intérêt d’un point de vue scientifique et peut bien sûr intéresser des entreprises.

D’autres projets ont mobilisé des universités et des studios de design pour travailler sur les liaisons entre technologie numérique et  matière organique, avec les biotechnologies informatiques, la biotechnologie synthétique. L’objectif principal est de sortir des cadres, de favoriser l’innovation et la fusion de la pensée. Croiser l’art et la science n’est ici qu’une forme radicale de la démarche interdisciplinaire qui s’impose dans tant de domaines aujourd’hui.

Des artistes en entreprise?

Comment l’artiste trouve-t-il sa place dans l’entreprise ? À cette question, il n’est pas de réponse générale, on ne peut la traiter qu’à partir de cas concrets. Il y a cependant un concept central : la représentation.

L’artiste James Bridle travaillera par exemple sur la visualisation de nos géolocalisations, en montrant (et en jouant avec) toutes les erreurs générées par Google et produites par notre smartphone.

Une artiste slovène, Robertina Sebjanic, avec laquelle je travaille, s’intéresse de son côté aux méduses. Innovation et méduses ? Le lien est d’autant plus stimulant qu’il n’a rien d’évident a priori. L’enjeu, c’est le dépassement de l’anthropocène. Aujourd'hui il y a une tendance forte de ne plus mettre l’humain au cœur de notre vie, et de remettre « dans le champ » (celui de notre attention collective) la vie minérale, végétale, animale. La méduse est aux confins de notre monde, elle s’impose pourtant par une présence troublante… et enfin elle est beaucoup utilisée en cosmétique, car certaines des protéines qu’elle sécrète ont des facteurs anti-âge. C'est intéressant de faire jouer ces différentes dimensions.

Toujours du côté de la recherche biologique, l’artiste Gina Czarnecki a réalisé des portraits vivants de ses filles en prélevant dans leur bouche des cellules qu’elle a ensuite cultivées en laboratoire : elle a ainsi des « portraits » vivants qui continuent à croître et à vivre. Une telle démarche est extrêmement importante pour le travail de recherche : elle décentre l’expérience scientifique (qui porte sur de simples cellules) en remettant cette fois l’humain au centre du jeu.

Toutes ces pratiques sont très décalées, y compris par rapport à ce qu’on peut faire en terme d’innovation dans les entreprises.

Pourquoi ce décalage est-il important ? Pour les chocs de représentation qu’il produit, tout d’abord. L’artiste ramène en quelque sorte la réalité, ou plus exactement une autre version de la réalité, qui vient enrichir, recentrer ou faire éclater les autres représentations. C’est crucial pour remettre en perspective le projet scientifique, le service ou le produit qu’on est en train de développer.

Le détournement, le décalage permettent un changement de perspective. Les artistes détournent les technologies de leur mode d’emploi initial. Par décalages successifs, ils élaborent et trouvent de nouveaux usages. Leur démarche élargit de manière créative et surprenante les potentialités de la technique. Leur contestation, pouvant aller jusqu’à la provocation, propose une autre vision du monde.

Ensuite, l’artiste peut aider à anticiper, à préfigurer des usages ou des objets qui n’existent pas encore. Le XXe siècle a cultivé la notion d’ « avant-garde », qui renvoie certes à une vision de l’histoire un peu datée, mais conserve une pertinence aujourd’hui. Certains artistes restent « en avant » : ils sont capables – c’est le cœur de leur activité – de faire émerger des propositions inédites.

Et cette créativité est précisément ce que recherchent les entreprises dans un monde industriel où tout passe désormais par l’innovation.  L’art n’a pas pour seule vocation de produire un sens commun, une logique attendue : il propose aussi de l’inédit. Les artistes inventent ou réinventent notre monde, ils ont cette aptitude à construire d’autres représentations du monde, d’autres relations. L’art peut être considéré comme un « activateur » d’innovation.

Google, PSA, Orange

Collaborer avec des artistes peut se révéler crucial pour des entreprises aux prises avec des produits ou des services émergents, en rupture. En voici trois exemples très différents.

J’ai travaillé avec Google sur des manières de faire des conférences ouvertes à un public semi-professionnel (des spécialistes de l’innovation, des designers) : des scientifiques, des ingénieurs et des artistes se réunissaient pour venir parler de sujets comme les données ou la réalité virtuelle. Google intègre des résidences d’artistes au cœur du travail de conception : ils ont un petit labo où ils font venir les artistes qui travaillent avec eux et travaillent aussi en mode workshop. Par exemple, la chorégraphe Rocio Berenguer, dont le travail porte notamment sur la dramaturgie du corps et les nouveaux médias, est intervenue, avec le support de Décalab, sur Tilt Brush.

Rocio Berenguer travaille dans ses spectacles sur des questions comme l’intelligence artificielle, ou encore le corps et ses hybridations : qu'est-ce que c'est, le corps, aujourd'hui ? Un corps connecté ?

 

Elle travaille aussi sur l’espace, les territoires. Ces questions très vastes ouvrent sur des enjeux très concrets, des questions d’ergonomie, de rapport à l’espace, et même de mise en scène de soi, qui intéressent directement les entreprises du numérique. Avec le logiciel Tilt Brush qui permet de grapher en réalité virtuelle, Rocio Berenguer a créé un environnement immersif, et nous avons ensuite documenté cette relation entre l’outil et l’artiste. Nous avons pu trouver des pistes pour inventer des nouveaux systèmes de notation pour la danse. Piste ténue, peut-être, mais qui intéresse énormément Google puisqu’on peut aussi la formuler ainsi : à quoi peut servir Paintbrush en dehors de l’entertainment ? Rocio l’a utilisé comme un outil de notation de la danse, mais cela peut ouvrir sur d’autres usages.

Deuxième exemple, j'ai travaillé avec des équipes du marketing stratégique de PSA, avec des workshops de 2-3 jours, sur des thématiques fortes qui allaient les impacter : les cockpits, les véhicules autonomes... On a fait des ateliers avec des artistes, artistes numériques et artistes du bio-art : on a étudié les déplacements des bactéries pour réfléchir aux déplacements des véhicules autonomes : est-ce qu’il faut un cerveau central, un cerveau sur chaque véhicule autonome ? Toutes ces questions, nous les avons pensées avec les artistes. Cela permet d’aller très loin, en interrogeant par exemple la question de l’organique dans le véhicule même : c'est-à-dire est-ce que ce véhicule peut devenir organique ? L’industrie automobile, qui fut longtemps cantonnée à l’innovation incrémentale, est aujourd’hui au cœur de plusieurs innovations de rupture, et la collaboration avec des artistes les aide à imaginer le monde d’après.

Troisième exemple, un modèle de résidence, une collaboration à long terme au sein du campus de l’innovation, Orange Gardens (Châtillon), qui regroupe toutes les équipes de l’innovation d’Orange. Nous avons monté un projet avec un protocole, une charte, des appels à projets qui sont lancés aux artistes sur des thématiques d’innovation. Sur la saison pilote, on a testé la matérialité du réseau, et le réseau LoRa, le réseau dédié aux objets connectés que prône Orange. L’enjeu ? Voir comment les artistes vont pouvoir « braconner », ce qu’ils vont pouvoir faire du réseau, nous en dire. On a fait, par exemple, des expérimentations pour travailler sur la géolocalisation, avec l’artiste Agnès de Cayeux sur une île de Bretagne et géolocalisée en continu pendant plus d’une semaine pour faire une étude de tous ses déplacements. Mais aussi nous avons travaillé sur les enjeux de géolocalisation indoor pour LoRa avec Fabien Zocco.

De nouvelles pratiques se développent sur le réseau LORA, parce que  c'est un nouveau réseau, qui n'est pas centralisé, comme le réseau principal Orange. Ce jeune artiste va travailler sur des objets connectés, des objets à comportement, en s’inspirant de la cybernétique. On va voir ce qu’il va pouvoir utiliser dans le réseau LORA, et ce qu’il ne va pas utiliser : une façon, pour Orange, de se représenter autrement les contraintes et les potentialités de ce nouveau type de réseau. On a aussi une thématique sur les arbres connectés, puisqu’on sait que les arbres se parlent entre eux, s’envoient des informations. On va pouvoir capter ces informations-là, avec une équipe de biologistes, et on va pouvoir en rendre compte de manière artistique. Ce type de projet réunit plusieurs acteurs. Dans le cas des arbres connectés avec LoRa, on est sur un mode de collaboration tripartite, avec un laboratoire de biologie, l’INRA, une entreprise, et une artiste, Olga Kisseleva.

Au sein de l’entreprise, plusieurs secteurs peuvent être concernés : dans le cas d’Orange, par exemple, c'est un projet transverse, qui mêle autant la communication corporate et la direction des projets culture, que l’innovation avec les Orange labs, avec des sponsors issus du marketing et le directeur de la recherche fondamentale des Orange labs, Nicolas Demassieux. Il y a plusieurs sponsors au sein de l’entreprise. Dans d’autres cas, seul un seul secteur sera mobilisé, comme le marketing stratégique. Chez PSA, c’est le marketing stratégique qui a porté les collaborations artistes-PSA mais en invitant la recherche de PSA à participer à nos workshops. Ce modèle de résidence est prometteur pour les enjeux d’innovation et la recherche multidisciplinaire.

Cet article a fait l'objet d'une première présentation dans les travaux de l'Institut des hautes études de l'innovation et de l'entreprenariat.

Natacha Duviquet-Seignolles
Fondatrice, Decalab