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Le moment Kodak des géants de l’agriculture?

Les investissements dans les AgTech sont en plein boom. Les grandes entreprises de semences et de produits chimiques agricoles sont toujours les principaux investisseurs en R&D. Mais elles sont moins actives que par le passé, et pas seulement du fait du vaste mouvement de consolidation dans lequel elles sont engagées. Seraient-elles à court d’idées?

Thursday
9
November 2017
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L’investissement en capital-risque dans les startup de l’agroalimentaire (AgTech) est passé d’environ 500 millions de dollars en 2012 à un sommet de 4,4 milliards de dollars au premier semestre 2017. À l’inverse, les dépenses internes de R&D des principales entreprises d’intrants agricoles diminuent depuis plusieurs années. Le secteur des intrants agricoles est en phase de consolidation. Mais la tendance sous-jacente est le lent épuisement des technologies qui ont entraîné la croissance de la productivité tout au long du XXe siècle, comme le montre un bref examen des trois principaux moteurs de la productivité agricole du XXe siècle – les engrais, la protection des cultures et les semences génétiquement modifiées. Les principaux acteurs de ces marchés se battent désormais pour maintenir leurs positions. Ils veillent aussi à ne pas s’éloigner de leurs capacités technologiques de base. Résultat, l’innovation se fait de plus en plus souvent en externe.

Il se passe quelque chose d’important dans le petit monde des AgTech, les startup de l’agroalimentaire. Selon AgFunder, l’investissement mondial en capital-risque dans le secteur est passé d’environ 500 millions de dollars en 2012 à un sommet de 4,4 milliards de dollars au premier semestre 2017.

Cette dynamique contraste fortement avec les courbes concaves des chiffres de la R&D des grandes entreprises du secteur. Les dépenses internes en R&D du « Big Six » qui se partagent l’essentiel du marché mondial des intrants agricoles (le suisse Syngenta, en cours de rachat par ChemChina, les allemands Bayer et BASF, les américains Monsanto, Dow Chemical et Dupont) diminuent d’année en année. Les investissements internes en R&D des quatre d’entre elles (Monsanto, Bayer, Syngenta et DuPont) ont diminué de 3% en 2014-2016. DuPont, Monsanto, Syngenta ont tous réduit leurs dépenses de R&D de 10% ou plus sur les dernières années, et seul Bayer a augmenté ses investissements. Cette baisse s’explique en partie par celle des prix des commodities. Monsanto a pourtant consacré près de trois fois plus à racheter ses propres actions qu’à la R&D entre 2014 et juillet 2016, date à laquelle l’entreprise a proposé de racheter Bayer. Les géants ne sont pas à court d’argent. Sont-ils à court d’idées?

Stratégies défensives

La réalité est un peu plus compliquée. Trois tendances se dessinent.

Premièrement, l’industrie des intrants agricoles est en train de mûrir. Parmi les six plus grandes entreprises de semences et de produits chimiques agricoles, qui représentent ensemble 62% des ventes mondiales de semences et 74% des ventes mondiales de produits phytosanitaires, cinq sont en pleine consolidation. Si ce mouvement est pertinent d’un point de vue organisationnel (réduction des coûts d’exploitation, accès à de nouveaux marchés, etc.), ces fusions traduisent aussi une tendance de fond : une pénurie d’opportunités de croissance au sein du secteur. Le tableau d’ensemble augure un déclin prolongé des efforts de R&D.

La deuxième tendance est le lent épuisement lent des technologies qui ont permis une croissance de la productivité agricole au XXe siècle. Au cours des 50 à 100 dernières années, les rendements et l’efficacité ont augmenté régulièrement. Depuis l’adoption généralisée des hybrides de maïs dans les années 1940, les rendements aux États-Unis ont été multipliés par cinq selon les données de l’USDA. Les tracteurs sont devenus plus gros, chaque hectare produit davantage. Mais si nous regardons de plus près, il est clair que la plupart des progrès possibles avec ces technologies ont déjà été accomplis.

Pourquoi? Un bref survol des trois principaux moteurs de la productivité agricole au XXe siècle permet de s’en faire une idée.

Les engrais

Depuis 1950, la consommation mondiale d’engrais a décuplé. Parallèlement, la quantité d’engrais utilisée par unité de grain produit a augmenté de 4,5 fois depuis 1961, selon les données de la FAO. L’utilisation accrue d’engrais a facilité l’adoption d’hybrides à rendement plus élevé, qui nécessitent davantage de nutriments. Toutefois, comme de plus en plus d’agriculteurs dans le monde ont adopté des engrais, souvent au point de dépasser les limites de ce que peuvent supporter les sols et l’environnement, il n’y a plus beaucoup de marges pour des gains de productivité significatifs découlant de l’application d’engrais supplémentaires. En outre, la soutenabilité des pratiques actuelles est limitée par une forte dépendance aux combustibles fossiles. Le temps est sans doute venu de trouver des alternatives à l’utilisation intensive des engrais.

La protection des cultures (pesticides, fongicides, herbicides)

Les insectes et les mauvaises herbes s’adaptent continuellement aux produits chimiques conçus pour les tuer. Une protection efficace des cultures exige donc de l’innovation et de nouveaux modes d’action. Pourtant, la découverte de nouveaux modes d’action a considérablement ralenti. Par exemple, aucun herbicide ayant de nouveaux modes d’action n’a été introduit au cours des 25 dernières années. Il y a de nombreuses raisons à cela. Premièrement, dans les grands marchés comme les États-Unis et le Brésil, la prévalence des cultures GM résistantes au glyphosate a réduit le marché de tous les autres herbicides. La dernière vague de consolidation de l’industrie, qui a entraîné l’émergence du Big Six, a également contribué à réduire les coûts de R&D et donc à mettre moins l’accent sur le développement de nouvelles molécules. En outre, bon nombre des meilleurs sites moléculaires cibles ont déjà été exploités, ce qui rend les nouveaux développements relativement plus difficiles. Enfin, le coût de la mise sur le marché d’une nouvelle molécule est de plus en plus élevé : selon un rapport datant de 2016 pour CropLife, un organisme industriel, la mise sur le marché d’un nouveau produit phytosanitaire coûtait en moyenne 285 millions de dollars, soit 55% de plus qu’au tournant du siècle.

On comprend dans ces conditions que les producteurs se soient concentrés sur la reformulation, moins innovante mais plus rentable, de produits chimiques déjà exploités.

Semences génétiquement modifiées

Au cours des 50 dernières années, l’introduction de caractères génétiquement modifiés a constitué la principale rupture dans le domaine de l’agriculture. Les deux succès principaux sont le « Bt », c’est-à-dire les plantes modifiées par ajout d’un ou plusieurs des gènes codant la toxine insecticide (Cry1Ab) de Bacillus thuringiensis, qui protège contre la famille des papillons de nuit, et le développement de plantes résistant aux herbicides comme le glyphosate. Ces deux éléments ont facilité la gestion des cultures pour les agriculteurs, réduit le coût des intrants non semenciers et, dans le cas du Bt, fourni une assurance intégrée contre les ravages des papillons. Mais il semble bien que les possibilités offertes par les OGM aient déjà été en grande partie exploitées. Selon l’ISAAA, l’organisme industriel des producteurs d’OGM, la production mondiale de cultures génétiquement modifiées est stable ou en déclin.

Les facteurs mêmes qui ont fait le succès de GM l’entravent aujourd’hui. Pour les consommateurs, le terme même d’OGM est devenu presque toxique ; dans les pays développés, les rayons des supermarchés sont maintenant remplis de marques « sans OGM » qui se vendent d’ailleurs plus cher. Sur le plan commercial, les OGM sont soumis à des approbations réglementaires qui peuvent être abrogées et ont empêché les OGM de devenir des commodities, même lorsque les brevets ont expiré. Tout cela a limité l’adoption des OGM dans les cultures autres que le maïs, le soja et le coton.

L’innovation provient de plus en plus souvent de l’extérieur, alors même que ces grandes organisations ont une forte culture de R&D.

L’histoire du déclin de l’innovation marginale est similaire pour le progrès technologique dans d’autres facteurs critiques de la productivité tels que la mécanisation et l’élevage. Les principaux acteurs de ces marchés se battent avec agressivité pour maintenir leurs positions, tandis que les technologies émergentes développées à l’extérieur menacent leurs modèles d’affaires établis. Investir massivement dans les nouvelles technologies susceptibles de cannibaliser ou perturber leur cœur de métier serait un gros risque pour des entreprises qui pèsent plusieurs milliards de dollars. Les scientifiques de ces géants « sont occupés à lutter contre les incendies et n’ont pas le temps de développer des innovations transformatrices », explique sans ménagement William Aimutis, directeur mondial de l’innovation externe de Cargill. Il n’est pas étonnant que les investissements supplémentaires dans ces technologies soient marginaux.

Innovation externe

L’avenir est ailleurs. Les géants sont prudents et évitent de trop s’éloigner de leurs capacités technologiques de base. L’innovation provient de plus en plus souvent de l’extérieur, alors même que ces grandes organisations ont au cours de leur histoire développé une forte culture de R&D. D’une certaine manière, la notion même d’ « innovation externe » dit l’essentiel. Monsanto est toujours le plus gros investisseur dans la recherche agricole, mais il dépense de plus en plus ses liquidités pour acheter d’autres entreprises (et les idées, le talent et la culture qui en découlent) au lieu d’investir davantage dans sa propre R&D. Chacune des six grandes sociétés d’intrants agricoles a créé son propre fonds de capital-risque et la plupart ont également investi dans des fonds extérieurs.

Une lecture optimiste du paysage pourrait interpréter cette appétence nouvelle pour l’innovation ouverte et la dynamique des écosystèmes comme un nouvel état d’esprit au sein des cercles dirigeants. Mais la frénésie soudaine d’achat de startups révèle aussi que ces organisations gigantesques ne sont tout simplement pas capables de mettre au point des technologies révolutionnaires (même lorsqu’elles devraient avoir un avantage intrinsèque). Peut-être sont-elles actuellement trop occupées en interne, avec la gestion des complications culturelles et organisationnelles découlant des fusions.

Mais certains spécialistes sont plus pessimistes : les grandes entreprises d’intrants agricoles « ne sont pas à court d’idées, mais à court de temps. Elles traversent un moment Kodak. La décadence a commencé, et ses principales raisons sont culturelles », affirme l’investisseur Victor Friedberg, co-fondateur et directeur associé de S2G Ventures.

La cruelle vérité est que la nature même des technologies de demain est différente. Il ne s’agit pas seulement d’une question de culture et de capacités. C’est la réalité même du champ agricole qui est en train de se transformer, grâce à l’analyse de données, à l’intelligence artificielle et à la biologie de synthèse.

De nouveaux acteurs sont entrés dans le jeu. Ils ne seront pas tous achetés par les grands. Une nouvelle compétition commence, qui sera passionnante à observer.

(À suivre.)