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Le mythe du multitâche, et autres histoires d'inattention

Un conducteur roulant à vitesse très faible possède un champ visuel de 180 degrés. À 90 km/h, ce champ visuel est réduit de moitié, parce que le cerveau humain peut seulement traiter un nombre limité d’informations à la fois. Que se passe-t-il quand on ajoute un téléphone à cette équation?

Monday
11
December 2017
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La cécité d’inattention est une conséquence de la distraction cognitive causée par une conversation téléphonique. Les conducteurs regardent bien à travers le pare-brise, mais leur cerveau ne traite pas l’ensemble des informations qui lui parviennent. L’économie cérébrale de l’être humain est efficace, mais elle a ses limites, car le cerveau est un instrument puissant, mais malicieux. La « charge cognitive », la quantité d’attention consciente mobilisée sur une ou plusieurs tâches, est à double tranchant. Lorsqu’elle est trop élevée, notre cerveau trie et élimine des éléments qui peuvent être cruciaux. Mais avec une charge cognitive trop faible, l’individu a tendance à se mettre en pilotage automatique et à cesser de percevoir des repères clés de son environnement. L’idée très à la mode selon laquelle certaines personnes sont capables d’effectuer en même temps plusieurs tâches nécessitant de la concentration est une fiction.

Un jour de janvier 2004, vers 16 heures, à Grand Rapids (Michigan), une femme de 20 ans brûle un feu rouge tout en parlant dans son téléphone cellulaire.

Elle percute une voiture qui n’est pas la première à avoir franchi l’intersection, mais la troisième ou la quatrième. Elle a donc vraiment brûlé le feu rouge !

L’enquête de police déterminera que le pied de la conductrice n’a jamais touché le frein et qu’elle conduisait à 77 kilomètres à l’heure. L’accident coûte la vie à un garçon de 12 ans. Plusieurs témoins sont formels : la jeune femme ne regardait pas vers le sol, elle n’était pas en train de composer un numéro ou d’écrire un SMS. Ils l’ont vue regarder droit devant elle à travers le pare-brise en parlant simplement dans son téléphone cellulaire (à son église, confiera-t-elle lors de son procès), au moment où elle dépassait quatre voitures et un autobus scolaire arrêtés au feu rouge sur la ligne située à droite de la sienne.

Cécité d'inattention

Pour les chercheurs, il s’agit d’un cas emblématique de « cécité d’inattention », une conséquence de la distraction cognitive causée par une conversation téléphonique. Les conducteurs regardent bien à travers le pare-brise, mais leur cerveau ne traite pas l’ensemble des informations de l’environnement de la route qui pourraient les aider à surveiller celle-ci efficacement, à identifier les risques potentiels et à anticiper l’inattendu. Les conducteurs qui parlent en conduisant regardent les objets, mais ils ne les voient pas. Le National Safety Council américain considère que les conducteurs utilisant des téléphones « ratent » 50 % des informations visuelles auxquelles ils auraient accès s’ils étaient totalement concentrés sur la route devant eux. On est proche d’un phénomène, la « vision du tunnel », souvent déclenché par la panique et caractérisé par une perte de vision périphérique avec rétention de la vision centrale, donc une vision circonscrite et circulaire du paysage.

La conversation téléphonique vient s’ajouter à une charge cognitive (avec d’autant plus d’intensité que la conversation est complexe ou à forte connotation émotionnelle) déjà alourdie par la vitesse. Un conducteur immobilisé ou roulant à vitesse très faible possède normalement un champ visuel de 180 degrés. À 90 kilomètres à l’heure, le champ visuel est réduit de moitié, parce que le cerveau humain peut seulement traiter un nombre limité d’informations à la fois. Or, plus la vitesse du véhicule est élevée, plus le cerveau reçoit d’informations. Il est donc forcé d’éliminer certaines données périphériques. Un automobiliste qui roule à vive allure risque donc de ne pas apercevoir l’enfant qui s’apprête à traverser la rue ou l’automobile qui surgit à une intersection.

A une vitesse élevée, le champ de vision détaillé occupe un angle d’environ 4 degrés.

En 1989, dans un mémoire de fin d’étude à l’École nationale supérieure du paysage, intitulé « La route landaise ou la recherche d’une esthétique de la sécurité », un étudiant nommé Bertrand Richard expliquait : « à une vitesse élevée, le champ de vision détaillé occupe un angle d’environ 4 degrés. Le regard ne s’éloigne de ce point focal que pendant environ 5 à 10 % du temps global d’observation, voire moins dans de longues sections rectilignes, par de rapides balayages de quelques dixièmes de seconde des abords de la route. »

Chaque humain possède en outre ce que l’on appelle un « point aveugle » dans sa vision: c’est le seul point de la rétine qui ne voit pas, en raison de l’absence de photorécepteurs. Il se situe au niveau de la jonction entre le nerf optique et l’œil.

Le professeur Claude Darras, de l’Institut supérieur d’optique ParisTech, insiste sur l’articulation, au niveau du cerveau, entre trois phénomènes cruciaux liés à l’acte de voir : la lumière, la vue et la vision. La lumière est un véhicule d’informations pour « savoir » et pour « agir ». La vue représente la somme des informations d’origine lumineuse qui arrivent au cerveau. La vision, enfin, c’est l’habileté des stratégies visuelles d’une part et, d’autre part, l’interprétation et l’exploitation des informations décodées par le cerveau. La vision est en relation avec tous les autres sens, mais, chez l’homme, elle est dominante, particulièrement la nuit en vision scotopique (en conditions de faible éclairage) ou mésopique (à l’aube et au crépuscule). Un éclairage public judicieusement implanté peut impacter favorablement le cerveau des conducteurs.

Charge cognitive

Toutes ces découvertes sur l’inattention au volant sont liées au fonctionnement très particulier du cerveau. Les informations sensorielles –  voir, entendre, goûter ou penser  – ne peuvent être utilisées que si elles sont préalablement stockées pendant quelques secondes dans la mémoire de court terme. Cette opération de stockage comporte quatre étapes cérébrales qui permettent de traiter et de prioriser les informations : l’encodage, le stockage, la récupération et l’exécution.

L’encodage, c’est l’opération fondamentale par laquelle le cerveau sélectionne ce qui mérite son attention. Il va sans dire que l’encodage est compromis par les distractions. Les cerveaux humains ont une capacité d’attention très limitée, et très peu d’informations présentes devant nous sont analysées à fond. Pour faire face à la distraction, qui est une surcharge d’informations, le cerveau expulsera automatiquement du champ de vision une partie de sa sélection. Ces choix sont pour partie conscients et contrôlables, pour partie inconscients et incontrôlables. Le cerveau du conducteur qui parle en conduisant peut supprimer inconsciemment un important détail de la route, surtout s’il est inattendu, comme un chien qui traverse.

La « charge cognitive », c’est-à-dire la quantité d’attention consciente mobilisée sur une ou plusieurs tâches, est à double tranchant. Lorsqu’elle est trop élevée, on a vu qu’elle pouvait déclencher une « cécité d’inattention », mais c’est aussi le cas pour une charge cognitive trop faible : quand un individu accomplit une tâche routinière, il a tendance à se mettre en pilotage automatique et à cesser de percevoir des repères clés de son environnement. Le cerveau est un instrument puissant, mais malicieux. S’attendre à ce que certains événements se produisent tend à inhiber la perception d’autres possibilités. Qui peut jurer n’avoir jamais cherché interminablement un objet familier alors qu’il était parfaitement visible, légèrement à côté de sa position habituelle ?

Outre la cécité d’inattention, les partisans de l’interdiction pure et simple du téléphone au volant visent une autre cible, ce qu’ils appellent le mythe du « multi-tasking ». Conduire un véhicule et parler sont deux tâches intellectuelles. Et, pour eux, l’idée très à la mode selon laquelle certaines personnes sont capables d’effectuer en même temps plusieurs tâches nécessitant de la concentration est une fiction. Le cerveau peut jongler très rapidement entre plusieurs activités, mais ce séquencement n’a que l’apparence de la simultanéité. En réalité, le cerveau n’exécute qu’une action à la fois. En jonglant de tâche en tâche, son attention jongle aussi et ces allers-et-retours ont un coût en termes de concentration cérébrale que les neurosciences sont capables aujourd’hui de voir et de mesurer. Notre attention est un bien précieux et rare. Traitons-la comme telle.

Cet article est un chapitre du dernier livre de Stéphane Marchand, Les secrets de votre cerveau (Fayard, 2017).

Stéphane Marchand
Rédacteur en chef, Paris Innovation Review