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Les bidonvilles, laboratoires de la ville durable?

On les voit comme des îlots de misère et d’insalubrité, et ils le sont. Mais les bidonvilles sont aussi bien autre chose : des lieux où s’inventent des manières de faire économes en ressources et en énergie. Ces quartiers sont constamment améliorés par leurs habitants. Chaos aux yeux d’un planificateur ou d’un touriste occidental, ces agglomérations sont en fait organisées. Les bidonvilles sont, à leur manière, des laboratoires de la vie urbaine au quotidien. Ce sont aussi des laboratoires de la ville durable.

Wednesday
29
November 2017
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Les bidonvilles sont des laboratoires pour la ville durable. Ce ne sont pas des modèles, mais des sources d’inspiration pour trouver de nouvelles idées et, surtout, pour penser la ville et la vie différemment. Le caractère durable des bidonvilles peut être résumé en dix points: 1. Densité. 2. Mixité fonctionnelle. 3. Recyclage. 4. Dynamisme économique. 5. Innovation. 6. Participation. 7. Faible empreinte carbone. 8. Modularité. 9. Piétonne. 10. Numérique.

L’adjectif durable ne doit pas induire en erreur. Connoté aujourd’hui positivement, au sens de développement durable, il exprime aussi une préoccupation de temps. Les bidonvilles seront certainement encore des problèmes collectifs pour longtemps. Mais ce sont aussi des espaces où la durabilité (par densité, par mixité) s’expérimente. Les bidonvilles ne sont pas des modèles, mais des inspirations pour trouver des idées neuves et, surtout, pour penser la ville et la vie autrement.

Les dix dimensions de la ville durable

Dix points synthétisent le caractère durable du bidonville. Ce tableau, bien plus valable dans le cas des grands bidonvilles des pays pauvres que dans celui des petits bidonvilles des pays riches, invite à la réflexion.

1. Densité

Les bidonvilles consomment peu d’espace et rassemblent les situations les plus denses. On y fait largement, pour reprendre une expression chérie des aménageurs, « la ville sur la ville ». Les bâtiments ont rarement plus d’un ou deux étages. Mais ils font vivre dans des espaces réduits des ménages de grande taille. Ils affichent une densité maximale, de 100 000 à 1 million d’habitants pour 1 à 5 kilomètres carrés dans certains quartiers de Mumbai ou de Nairobi (soit 10 à 100 fois la densité parisienne). Les dénominateurs de ces rapports sont flous, leurs numérateurs sujets à caution. Mais le fait ne se discute pas : les bidonvilles figurent parmi les territoires urbains les plus denses de la planète.

2. Mixité fonctionnelle

Sur de petits espaces, les locaux commerciaux alternent avec les locaux de production et les espaces résidentiels. Il n’y a certainement pas d’endroits à plus haut niveau de proximité et de mixité des fonctions. Une baraque ou une case sert d’habitat. Celle d’à côté d’échoppe ou d’atelier. Ce qui, la nuit, est utilisé comme logement est utilisé la journée comme commerce. Fonctionnellement, on ne peut pas faire plus mixte.

3. Recyclage

Les bidonvilles sont les laboratoires de la débrouille. Tout fait l’objet de recyclage et de revente. Bien entendu, il ne faut pas magnifier des bidonvilles construits sur des décharges et des économies construites sur le recel et l’exploitation interpersonnelle. Mais en termes d’activités, le recyclage est permanent. Ce qui est déchet dans le reste de la ville devient ressource, afin de bricoler un nouvel objet qui devient (ou redevient) marchandise.

4. Dynamisme économique

Une extraordinaire vitalité économique caractérise les bidonvilles. De la petite boutique informelle et illégale (partout présente dans la jungle de Calais) à la manufacture (Dharavi), de hauts niveaux de production se rattachent à de très faibles coûts du travail. Inventivité, jeunesse et nécessité se conjuguent pour façonner une activité économique extrêmement dense et productive. Celle-ci est utile aux habitants des bidonvilles, pour les commerces qui y existent. Elle est utile aux autres quartiers de la ville, qui trouvent de la main-d’œuvre et des produits peu coûteux. Elle est utile à la planète, car de grands bidonvilles, en Asie notamment, abritent des ateliers exportant dans le monde entier.

5. Innovation

La frugalité obligée force à l’innovation permanente. Et l’innovation prend plus rapidement pied là où les institutions et régulations en place sont faibles. Les bidonvilles sont les lieux contraints de l’innovation frugale si souvent mise en avant aujourd’hui.

6. Participation

Là où les habitants sont livrés à eux-mêmes, ils subissent certes la criminalité, mais ils mettent aussi en œuvre des capacités d’autoprotection, d’auto-construction, d’autopromotion et d’autogestion. Ils participent à l’aménagement de leur vie quotidienne, car, face à l’absence ou à l’insuffisance des services collectifs, ils sont contraints de s’investir.

7. Faible empreinte carbone

L’argument écologique ne se soutient pas facilement, car les sites sont souvent dégradés. Comme d’autres pauvres, les habitants qui ont peu à consommer consomment et polluent peu. Les bidonvilles disposant de peu et recyclant le plus possible, ils sont naturellement, si l’on peut dire, plus favorables à l’environnement, toutes choses égales par ailleurs.

8. Modularité

Il n’y a rien de plus modulable que les bidonvilles, en tant que formes urbaines. Tôles, tentes et aménagements précaires évoluent sans cesse. Rapidement agencés, rapidement déménagés, les bâtiments se transforment et s’adaptent en permanence. Le bidonville personnifie, de la sorte, ce que des urbanistes étudient et valorisent aujourd’hui en termes d’urbanisme éphémère : les projets temporaires sur des friches urbaines.

9. Piétonne

Là où la voirie et la voiture sont rares, le moyen privilégié de déplacement est la marche à pied. On parle de « mobilité douce ». Les vies sont difficiles, mais les mobilités sont aisées. Les gens se déplacent à pied, en vélo, en pousse-pousse, ou au moyen de taxis collectifs, généralement des minibus bariolés, devenus des caractéristiques des quartiers concernés.

10. Numérique

La connexion aux téléphones potables est incommensurablement plus assurée que la connexion à l’eau potable. Téléphone portable et smartphone changent la vie d’habitants qui peuvent communiquer, payer ou s’assurer. La révolution numérique change davantage la vie des habitants des bidonvilles que ceux des autres parties de la ville. Les habitants des bidonvilles, dans le monde comme en France, sont les premiers « phono sapiens ». Ils se connectent, collaborent et circulent grâce à leur téléphone, sachant que la recharge de ces instruments essentiels à leur vie quotidienne relève maintenant de l’offre basique de service. Du cadastre à la reconstitution des plans, voire des voies de circulation, l’analyse des données issues des réseaux de télécommunication permet de construire ce qui manque généralement aux bidonvilles depuis l’origine : les premiers gestes de planification urbaine.

En dix points, le bidonville présente ces dimensions et qualificatifs que les brochures aiment attribuer à la ville durable : piétonne, dense, numérique, modulaire, écologique, participative, innovante, dynamique, mixte et recyclable. Densité, mixité, connectivité, mutualisation, réversibilité, mutabilité, « marchabilité » même, tous ces termes s’emploient à foison pour décrire la ville durable de demain.

Cet article est extrait du dernier livre de Julien Damon, Un monde de bidonvilles. Migrations et urbanisme informel (Seuil/La République des idées, octobre 2017). Tous droits réservés.

Julien Damon
Professeur associé à Sciences Po, président d'Eclairs Consulting