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Les nouvelles routes de la soie: visées expansionnistes ou nouvelle vision du monde?

Quatre ans après son lancement, l’initiative chinoise continue de susciter de très nombreuses questions et non moins de controverses. En quoi consiste-t-elle exactement? Quelles visées économiques et politiques cache-t-elle?

Wednesday
31
May 2017
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Les 15 et 16 mai 2017, s’est tenu à Beijing dans un décor grandiose, le Forum des Nouvelles Routes de la Soie ouvert par le Président Xi Jinping. Vingt-neuf chefs d’Etat ou de gouvernement et les représentants d’une centaine de pays y ont participé, qui représentent 60% de la population mondiale. Au total 1500 participants dont 850 étrangers. Mais quatre ans après son lancement, l’initiative chinoise continue de susciter de très nombreuses questions et non moins de controverses. En quoi consiste-t-elle exactement? Quelles visées économiques et politiques cache-t-elle?

Les 15 et 16 mai 2017, s’est tenu à Beijing, dans un décor grandiose, le Forum des  Nouvelles Routes de la Soie ouvert par le Président Xi Jinping. Vingt-neuf chefs d’Etat ou de gouvernement et les représentants d’une centaine de pays y ont participé, qui représentent 60% de la population mondiale. Au total 1500 participants dont 850 étrangers.

En septembre 2013, d’abord au Kazakhstan puis en Indonésie le Président Xi Jinping a annoncé l’initiative des « Nouvelles Routes de la Soie ». Un an plus tard était créée L’AIIB (Asian Infrastucture Investement Bank) qui, à l’instar de la Banque Mondiale, est appelée à financer des projets d’infrastructure dans les pays en développement. Les Etats-Unis, y voyant une organisation concurrente de la Banque Mondiale et par là-même de leur stratégie internationale, s’y sont d’abord opposés. En dépit de cela, en mars 2015, 57 pays décident de rejoindre l’AIIB en tant que membres fondateurs, avec parmi eux, signe des temps, les principaux pays européens dont le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne.

Malgré cet apparent enthousiasme, l’initiative chinoise continue, quatre ans après sa création, de susciter de très nombreuses questions et non moins de controverses. En quoi consiste-t-elle exactement ? Quelles visées économiques et politiques cache-t-elle ? S’agit-il surtout pour la Chine d’un moyen d’écouler ses excédents, d’assurer ses approvisionnements en ressources primaires et d’étendre son influence politique sur les régions de l’Asie du Sud, de l’Asie Centrale, de l’Afrique et de l’Europe ? Du côté occidental, on entend s’exprimer beaucoup de scepticisme et une certaine méfiance. Tandis que « de nombreux spécialistes disent douter de la capacité du régime communiste à jouer le rôle du défenseur du système commercial multilatéral », la sinologue June Teufel Dreyer de l’université de Miami met en garde les pays qui acceptent ces investissements : « ce qui pourrait apparaître positif pourrait en fait les lier à une toile d’araignée centrée sur la Chine » (Dorian Malovic, La Croix du 15 mai 2017).

Une initiative économique et financière au bénéfice de qui?

En 2013, la Chine avait déjà accumulé 3 500 milliards de dollars de réserve de change (plus de 4 000 milliards en 2014), peu ou pas rémunérés. Elle s’est alors avisée que les infrastructures des pays en développement se trouvent parmi les investissements les plus rentables.

Elle a, par ailleurs, au cours de deux dernières décennies, construit sur son sol national, des centaines de milliers de kilomètres d’autoroute, des dizaines de milliers de kilomètres de voies ferrées pour trains à grande vitesse, des milliers de ponts, de viaducs, de tunnels, de centrales de production d’électricité, des centaines de ports… Sa capacité industrielle reste énorme alors que, naturellement,  ses besoins en infrastructures se réduisent régulièrement.

Il y a donc une logique et, sans doute un intérêt mutuel, à ce que l’expertise et l’efficacité acquise en Chine soit utilisée dans les pays qui en ont le plus besoin. Ainsi, depuis 2013, la Chine a-t-elle déjà dépensé plus de 50 milliards de dollars dans 56 projets de zones industrielles de 20 pays, lancé ou accéléré la construction de chemins de fer en Indonésie, au Laos, en Afrique de l’Est et en Europe centrale, le réaménagement des ports de Gwadar et du Pirée, la construction d’aéroports, d’autoroutes… Elle accompagne les plans de développement d’infrastructures en Russie, au Kazakhstan, Turquie, Vietnam, Pologne, Laos, Cambodge Birmanie, Hongrie…  Elle pousse activement le projet de corridor économique Chine-Pakistan, le CPEC (China-Pakistan Economic Corridor) et le corridor économique Chine-Mongolie-Russie. Au total plus de 100 pays sont concernés.

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Au-delà des dotations initiales du Fonds pour la Route de la Soie et de l’AIIB, le Président Xi Jinping a annoncé, à l’occasion du Forum, l’ouverture de nouvelles capacités de financement à hauteur de 700 milliards de RMB (environ 100 milliards de dollars). C’est au total prés de 500 milliards de dollars que la Chine va affecter à ces projets au cours des cinq prochaines années. Evidemment, en comparaison des besoins d’investissements d’ici 2030, évalués par l’ADB (Asian Development Bank), rien que pour les pays d’Asie, à 26 000 milliards de dollars dont 15 000 pour le seul secteur énergétique, l’effort paraît dérisoire. Faut-il cependant critiquer à la fois l’initiative, sa concurrence éventuelle avec la Banque Mondiale et son manque d’ampleur ? Il est évident que la Chine ne suffira pas à elle seule à financer l’ensemble des investissements nécessaires au développement. Mais peut-on l’imaginer et faut-il le souhaiter ?

Une visée politique. Oui, mais laquelle?

Ce n’est probablement pas un hasard, si la première déclaration du Président Xi Jinping a été faite au Kazakhstan à l’occasion de la réunion du « Club de Shanghai » dans lequel d’aucun ont voulu voir, lors de sa création, un contrepoids à l’OTAN. Il y a certainement, d’une façon plus ou moins explicite la volonté de faire, sinon contrepoids à l’OTAN, en tout cas, à la stratégie initiée par Barak Obama du « Back to Asia ». Il est, à cet égard, intéressant d’entendre Kishore Mabubani (马凯硕), dix ans ambassadeur de Singapour auprès de l’ONU, quand il s’exprime devant la Kennedy School of Government (Institute of Politics, Harvard University) en avril 2015 : « It’s now in America’s interest to stop aggressive naval patrolling 12 miles of China shores, because, if you do that, 20 years from now there will be aggressive Chinese naval patrolling  12 miles of California shores ». Dans cette initiative, comme dans le discours prononcé par le Président chinois à Davos en janvier 2017, on peut évidemment lire la volonté d’affirmer la présence et le rôle politique de la Chine dans le monde.

Comment la Chine voit-elle sa présence et son rôle dans le monde ? Dans son discours d’ouverture au Forum, le Président Xi Jinping a déclaré: « China will enhance friendship and cooperation with all countries involved in the Belt and Road Initiative on the basis of the Five Principles of Peaceful Co-existence. We are ready to share practices of development with other countries, but we have no intention to interfere in other countries’ internal affairs, export our own social system and model of development, or impose our own will on others. In pursuing the Belt and Road Initiative, we will not resort to outdated geopolitical maneuvering. What we hope to achieve is a new model of win-win cooperation. We have no intention to form a small group detrimental to stability, what we hope to create is a big family of harmonious co-existence ». Bien-sûr, pensera-t-on qu’il s’agit de propos de circonstances et qu’ils cachent une ambition dominatrice. Est-ce si sûr ?  Ne vaudrait-il pas mieux pour tout le monde le prendre au mot et juger sur les actes ? Ecoutons ce qu’en dit, dans la conference déjà citée, Inshore Mahbubani : « … unlike the US of America, the Chinese do not believe in proselytizing their beliefs. They do not believe that you have to copy or emulate them to succeed. And they also believe that it is far better for people to admire and respect them for their deeds than pay attention to their words. So, in a sense, we will have a very different world when the n°1 power in the world is no longer a missionary power. » Et Paul Valéry, dans Regards sur le monde actuel (folio essais p.148): « Rien, par exemple, ne nous est plus malaisé à concevoir, que la limitation dans les volontés de l’esprit et que la modération dans l’usage de la puissance matérielle. Comment peut-on inventer la boussole, se demande l’Européen, … [et] ne pas songer à conduire au loin une flotte qui aille reconnaître et maîtriser les contrées au-delà des mers ? – Les mêmes qui inventent la poudre, ne s’avancent point dans la chimie et ne font point de canon : ils la dissipent en artifices et en vains amusements de la nuit.

La boussole, la poudre, l’imprimerie, ont changé l’allure du monde. Les Chinois, qui les ont trouvées, ne s’aperçurent donc pas qu’ils tenaient les moyens de troubler indéfiniment le repos de la terre ».

Même s’il nous étonne, s’il nous prend à contre-pied, aussi peu crédible qu’il apparaisse à nos esprits occidentaux, n’y aurait-il pas beaucoup plus à gagner qu’à perdre, à prendre le discours chinois au mot ? En tout cas, aura-t-il eu cet effet que tous les représentants des 100 pays présents à Pékin ont repris les mêmes mots « d’inclusivité », de coopération et de paix, y compris Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan. Aussi significatifs le discours de Jim Yong Kim, Président de la Banque Mondiale, soutenant sans réserve l’initiative chinoise, considérée par lui comme « une nouvelle lanterne pour éclairer le ciel », et celui de Christine Lagarde, Présidente du Fonds Monétaire International qui y voit, à l’instar de la diffusion du thé dans le monde, une occasion de partage économique et culturel.

Les nouvelles routes de la soie ne relèvent pas d’un projet concret à réaliser mais expriment l’ambition d’une nouvelle ère d’échanges économiques, politiques et culturels.

Cette attitude chinoise à l’égard du reste du monde ne relève sans doute pas d’une quelconque supériorité morale, mais plutôt de l’enjeu vital qu’ont toujours représenté pour elle la stabilité intérieure et extérieure et l’ordre sur lequel elle repose. Depuis des millénaires, les heures noires de la Chine sont celles des conflits internes et des agressions externes. Ce pays immense et si divers a besoin d’ordre et de prévisibilité. Le monde voit la Chine comme défiant la puissance américaine. Si, comme l’histoire le montre, toutes les guerres résultent de la confrontation entre puissances ascendantes et puissances déclinantes, la Chine, elle, ne veut pas d’une guerre qui lui serait fatale. Son maître mot est la stabilité, condition de la survie de millions de ses concitoyens.

Les nouvelles routes de la soie ne relèvent pas d’un projet concret à réaliser mais expriment l’ambition d’une nouvelle ère d’échanges économiques, politiques et culturels.

Vu du gouvernement chinois, les nouvelles routes de la soie n’ont ni tracé ni contenu défini à l’avance. Elles seront ce que le monde en fera. La Chine a lancé le concept, qui prendra forme en fonction des réponses qui seront apportées. Le concept même semble évolutif : depuis l’origine l’expression chinoise 一带一路 (yi dai yi lu) a été traduite mot à mot en anglais : One Belt One Road (OBOR). Lors du Forum, c’est l’expression Belt and Road Initiative (BRI) qui a été retenue, voulant signifier à la fois la diversité des routes terrestres et maritimes et le caractère de proposition et donc de réciprocité de la démarche. Les routes passeront par les pays qui entreront dans le processus, quelque soit leur situation géographique. L’appellation elle-même, autant que les références à l’Emissaire royal Zhang Qian (140 av. JC) et aux sept expéditions maritimes de l’Amiral Zheng He au XVème siècle, expriment le caractère très ouvert et la dimension à la fois économique, politique et culturelle de la démarche.

Depuis le Brexit et l’élection américaine, la Chine s’est vue propulsée aux avant-postes de la bataille contre l’isolationnisme, pour le libre-échange et une « globalisation heureuse ». Elle veut participer à la reconstruction d’une économie mondiale en crise depuis 2008. Son but n’est pas de supplanter les Etats-Unis et le dollar mais plutôt de proposer au monde, ce que l’Europe n’a pas encore su faire, une alternative complémentaire, « inclusive ».  C’est ce qu’elle a porté à Davos en janvier 2017 et ce à quoi appelle l’initiative des nouvelles routes de la soie.

C’est pourquoi la Chine a été littéralement choquée de ce que l’Europe ne lui accorde pas le statut d’économie de marché, statut dont elle considère qu’il devait lui être octroyé automatiquement. C’est aussi la raison pour laquelle la Chine a accordé une énorme importance à l’élection présidentielle française. L’éventualité de voir advenir, en France, une présidence anti-européenne et isolationniste, a été ressentie comme une menace pour la stabilité du monde. Même si son poids économique et diplomatique est aujourd’hui perçu comme faible, la France garde pour la Chine un poids stratégique important. La France a dans l’histoire, su montrer une vision indépendante et faire entendre sa voix dans le concert des nations. La Chine continue de compter sur la France pour cela.

La France et l’Europe voudront-elles et sauront-elles promouvoir l’avènement d’un tel monde : multipolaire, interconnecté et solidaire ?

Hervé Machenaud
Président de l'édition chinoise de Paris Innovation Review