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Make America (et ses partenaires commerciaux) lose again!

Une nouvelle guerre commerciale, initiée par le gouvernement américain, ferait-elle encore perdre les Etats-Unis? Et quelles pourraient être les conséquences pour leurs partenaires commerciaux?

Tuesday
4
July 2017
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Le système commercial mondial a profondément changé de visage fin 2016 début 2017. A la suite du référendum britannique qui a soutenu la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, l’élection présidentielle américaine a abouti à la victoire de Donald Trump, qui a fait de nombreuses déclarations protectionnistes pendant la campagne, menaçant notamment de droits de douane les importations en provenance de l’Allemagne, de la Chine et du Mexique. Il a notamment annoncé l’imposition de tarifs de 35% sur les importations mexicaines et de 45% sur les importations chinoises afin de « protéger les emplois américains d’une concurrence inéquitable ».

L’étude économique des guerres commerciales a fait l’objet de nombreux articles, livres et rapports. Le “Smoot-Hawley Tariff Act” a reçu en particulier une attention considérable. En juin 1930, 8 mois après le Krach de Wall Street d’octobre 1929, le Congrès américain augmente les droits de douane sur 20.000 importations. Le droit de douane moyen sur les importations protégées augmente de 39% à 53%. De nombreux partenaires commerciaux exercent des représailles contre les Etats-Unis dans les mois qui suivent. Si le commerce mondial s’écroule en 1930, la part des Etats-Unis dans celui-ci passe de 16 à 11% entre 1930 et 1935. En 1998 Douglas Irwin conclut que le “Smoot-Hawley Tariff Act” a impliqué une perte du Produit National Brut américain de 0,3 à 1,9%.

Une nouvelle guerre commerciale, initiée par le gouvernement américain, ferait-elle encore perdre les Etats-Unis ? Et quelles pourraient être les conséquences pour leurs partenaires commerciaux ?

Dans une étude récente (2)  nous fournissons une évaluation de guerres commerciales potentielles initiées aujourd’hui par les Etats-Unis, à l’aide d’un modèle de l’économie mondiale qui étudie 18 scénarios de guerres commerciales. Ces scénarios diffèrent par les partenaires commerciaux impliqués par les Etats-Unis (Chine, Mexique ou les deux), le niveau de protection adoptée par les Etats-Unis sur toutes les importations en provenance du (ou des) partenaire(s), sauf l’énergie, (différents niveaux d’augmentation de la protection douanière allant d’environ 10 points de pourcentage à 35 points de pourcentage), et la sévérité des représailles commerciales du (ou des) partenaire(s) sur les produits en provenance des Etats-Unis (différents niveaux allant d’environ 10 points de pourcentage à 35 points de pourcentage).

Notre première conclusion politique est que dans aucun scénario, les Etats-Unis ne bénéficient d’une guerre commerciale. Plus précisément dans tous les scénarios envisagés, l’impact sur le bien-être (3) ou le Produit Intérieur Brut (PIB) des Etats-Unis est nul ou négatif. Certains secteurs peuvent bénéficier, par exemple en termes de valeur ajoutée (Textiles, Habillement et Cuir, Equipement Electronique…), mais d’autres perdent au moins autant (Chimie, Caoutchouc et Produits Plastiques, Céréales, Viande et Produits Laitiers, Véhicules à Moteur et Equipement de Transport…). Tous ces scénarios sont aussi au détriment des travailleurs américains, qu’ils soient qualifiés ou non qualifiés, travaillant ou pas dans des secteurs agricoles. Les propriétaires de capital et de terres agricoles perdent aussi dans tous les cas de figure.

La deuxième conclusion politique est que des accroissements de 35 points de pourcentage de la protection des Etats-Unis contre la Chine et/ou le Mexique et des représailles similaires de ces pays constituent clairement une sur-réaction politique. Les pertes de bien-être et de PIB sont, dans ce scénario, beaucoup plus importantes que celles dans un scénario d’accroissement de 10 points de pourcentage de part et d’autre.

Une troisième conclusion politique concerne les partenaires commerciaux des Etats-Unis. Alors que la Chine est significativement affectée par les guerres commerciales (des pertes de bien-être et de PIB de 0,2% à 1% dans le cas d’une guerre US-Chine), les pertes de bien-être et de PIB pour le Mexique sont potentiellement énormes (entre 0,5 et 3,2% de bien-être et de PIB dans le cas d’une guerre US-Mexique). Dans certains secteurs mexicains, l’effet est dévastateur : 22% de réduction de valeur ajoutée dans le secteur Véhicules à Moteurs et Equipement de Transport, pour un secteur qui représente aujourd’hui 3,3% de l’activité économique du pays.

Une quatrième conclusion politique concerne l’apparition de passagers clandestins, c’est-à-dire des régions ou des pays qui bénéficient d’une guerre commerciale dans laquelle ils ne sont pas impliqués directement. C’est le cas par exemple des pays de la zone de libre-échange d’Amérique Centrale (CAFTA pour Central America Free Trade Agreement en anglais), qui obtiennent des gains de bien-être ou de PIB de 0,1 à 0,9% dans les scénarios étudiés. Evidemment ce surcroit d’activité vient d’un surcroit d’exportations vers les Etats-Unis, en remplacement des produits chinois ou mexicains.

Les effets d'une guerre commerciale

Cette étude exagère-t-elle les effets potentiels d’une guerre commerciale ? Il est vrai que le Président Trump apparaît moins protectionniste que le candidat Trump et que les menaces américaines contre la Chine et le Mexique ont baissé d’intensité depuis son élection. Il est vrai aussi que si ces menaces étaient exécutées, nous n’avons aucune information sur l’étendue des représailles des partenaires commerciaux, et même nous ne savons pas s’ils réagiraient. Néanmoins, en cas de l’adoption par le gouvernement US de lois protectionnistes, l’exercice de représailles est hautement probable, d’abord parce que des représailles modérées permettent de perdre moins en PIB et bien-être, ensuite pour éviter d’apparaître comme un pays faible qui « reçoit des coups sans en rendre ».

Enfin le Président Trump apparaît particulièrement imprévisible. Il faut aussi avoir en tête qu’au-delà des taxes à l’importation, la Chine a des moyens de représailles considérables contre les Etats-Unis, notamment en termes financiers et monétaires (le montant d’avoirs en USD  et en US T-Bonds de la banque centrale chinoise), ou en termes de restrictions à l’exportation sur des minerais stratégiques comme les terres rares, dont la Chine contrôle une part majeure de la production mondiale. Du côté mexicain, la détérioration des conditions des travailleurs mexicains impliquée par une telle guerre commerciale pourrait accroître les pressions migratoires, ce qui constituerait de nouveaux challenges pour le gouvernement américain.

En guise de conclusion, il est important de réaffirmer que des guerres commerciales sont potentiellement néfastes pour l’économie mondiale. Le protectionnisme n’est certes pas le bon moyen de combattre des déficits courants, qui sont plutôt la conséquence d’une épargne interne insuffisante. Il faut aussi souligner que le système commercial multilatéral est présent pour offrir une intermédiation à des gouvernements qui estiment que certains de leurs partenaires utilisent des pratiques déloyales. Si le gouvernement américain estime que certains partenaires sont « unfair », c’est dans l’arène de l’Organisation Mondiale du Commerce qu’il faut se plaindre pour obtenir le retrait de pratiques jugées déloyales.

Une première version de ce texte a été publiée par notre partenaire Telos-eu.  

1. Irwin, D.A., 1998, The Smoot-Hawley Tariff: A Quantitative Assessment, The Review of Economics and Statistics, 80(2): 326-334.

2. Bouët, A., and D., Laborde. 2017.U.S. Trade Wars in the 21st Century with Emerging Countries: Make America and its partners Lose Again. IFPRI Discussion Paper, forthcoming. Washington DC: IFPRI.

3. Le bien-être est ici défini comme le montant monétaire que le consommateur représentatif accepterait à la place du changement politique étudié.

Antoine Bouët
Directeur de recherche, GREThA-Université de Bordeaux et International Food Policy Research Institute (Washington)
David Laborde
Directeur de recherche, IFPRI (Washington, DC)