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Méditerranée: une géopolitique de la périphérie

Dans le contexte mondial contemporain, la Méditerranée n’est plus au cœur d’enjeux stratégiques majeurs et ce malgré quelques épisodes importants au XXe siècle (comme l’affaire de Suez en 1956). Elle demeure cependant un espace sous tension. Esquisser une géopolitique de la Méditerranée n’est donc pas sans intérêt. Pour l’entreprendre il faut renverser l’approche classique, qui en faisait un centre, et interroger son caractère périphérique. La géopolitique de la Méditerranée peut apparaître alors comme l’un des espaces emblématiques d’une époque où, pour comprendre le monde, il faut regarder du côté des espaces marginaux.

Thursday
21
September 2017
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Trois distorsions parasitent l’analyse de la géopolitique méditerranéenne.

La distorsion historique : l’histoire est souvent un écrit à sens unique. L’histoire des uns n’est pas celle des autres. Ainsi l’histoire de Carthage est écrite par les Romains, celle des « Berbères » est nommée par les Grecs (« barbaros » signifie qui ne parle pas grec) et écrite par les Arabes puis les Ottomans, celle de la colonisation est écrite par les Européens… Mais les mondes et l’écriture de ces mondes ont changé. L’illusion d’une continuité des phénomènes peut amener à une lecture univoque ou erronée des enjeux contemporains. Or en Méditerranée l’injonction historique est presque systématique, alors qu’il ne faut pas toujours chercher des phénomènes très anciens pour expliquer des enjeux actuels.

La distorsion géographique : une ou des Méditerranées ? Il y a en effet une illusion géographique, qui est celle de la continuité maritime des « mers » qui constituent l’ensemble méditerranéen. Or il n’y a pas une Méditerranée, mais des « espaces maritimes » très différenciés, à commencer par trois grands bassins : la mer Noire, le bassin oriental et le bassin occidental, avec des géographies et des histoires très différentes. On trouve ensuite des mers dans ces bassins avec leurs propres relations (ainsi de la mer Egée entre la Grèce et la Turquie). Il n’y a donc pas une mais des Méditerranées, et si l’on simplifie cet espace à l’excès, on ne peut pas l’interroger correctement.

La distorsion sémantique : la Méditerranée, mer du milieu ou au milieu des terres ? L’historien Fernand Braudel présente dans sa thèse de 1949 (remaniée en 1966) une théorie d’unité des espaces et du temps autour de cette mer. Il en reprend le nom romain (mediterraneus : « au milieu des terres ») et en fait un espace central (mer du milieu). Or l’idée de Méditerranée comme lac intérieur et point de repère central n’est que l’une des formes et l’un des noms de cet espace complexe. Pour les Égyptiens, la Méditerranée s’appelle la « grande verte », ou la « grande mer », et elle constitue plus une limite qu’un centre. La Méditerranée s’appelle la mer de l’Ouest pour les Grecs ou les Hébreux, la « mer Blanche » pour les Arabes puis pour les Turcs (à cause des couleurs cardinales, le blanc représentant l’Ouest). Selon son nom, elle est un espace intérieur, un espace de lien, une limite ou une zone de séparation, une frontière, un mythe ou peu de chose. Cela signifie que nous ne pouvons pas utiliser comme seul paradigme la vision romaine ou la thèse braudélienne pour interroger cet espace, alors même que son nom nous y invite en permanence. Nous devons plutôt la penser comme une limite, une périphérie et un horizon.

La périphéricité n’est pas sans enjeu géopolitique, bien au contraire. Dans un espace périphérique se nouent les questions majeures qui travaillent le monde contemporain : la gestion de la marginalité et des asymétries, la re-délimitation et les métissages, c’est-à-dire les intégrations et les identités.

Un espace stratégique ?

Au carrefour de trois continents, la Méditerranée est un espace sous tension, qui a longtemps été investi d’enjeux stratégiques importants : confrontation entre Arabes et Européens, rivalité entre puissances, colonisation, contrôle des détroits et du canal de Suez. Elle reste un espace de confrontation entre grandes puissances, on l’a vu avec la question syrienne : des puissances lointaines (États-Unis, Russie) continuent de s’y investir, y compris de nouveaux venus comme la Chine. Mais est-elle encore pour ces puissances un espace stratégique de premier plan ?

Pour répondre à cette question, il faut placer la Méditerranée dans le contexte mondial actuel. En termes d’échanges commerciaux, elle n’est assurément pas un centre du monde : elle a perdu ce rang dès le XVe siècle avec la découverte du Nouveau Monde. L’Atlantique a pris la place de la Méditerranée à l’époque moderne et aujourd’hui c’est l’espace Pacifique qui, plaçant face à face Américains et Chinois, jouerait ce rôle.

En termes géostratégiques, les caractéristiques de la Méditerranée actuelle s’approcheraient de celles d’un espace périphérique qu’on peut qualifier de complexe.

On peut d’abord le considérer comme un simple théâtre d’opération, dans un contexte où aujourd’hui comme au temps de la Guerre froide il est hors de question, pour des puissances, de se heurter de front ou sur leur propre territoire. Mais cet espace est aussi un point névralgique animé par des tensions locales dont l’impact est parfois mondial, notamment sous la forme du terrorisme ou autour de « points chauds » géopolitiques comme Israël. C’est enfin, au Sud et à l’Est notamment, un espace de projection idéologique, où la réalité est comme submergée par les imaginaires locaux ou extérieurs qui cherchent à la remodeler : panarabisme hier, compétition des modèles de développement, « choc des civilisations », exportation de la démocratie en 2003, révolutions arabes, islamisme…

La multiplicité des enjeux et des représentations contribue ainsi à faire de la Méditerranée un espace à part. C’est un axe de passage entre l’Orient et l’Occident, caractérisé par une fragmentation économique, sociale et politique majeure, facteur de crises, de déstabilisations régionales et de menaces transnationales (par une interpénétration des trafics mafieux comme la drogue, l’argent, les commerces illicites d’armements, le terrorisme).

Les puissances de rang mondial qui interviennent dans la région le font via des États « clients », dont elles soutiennent la stabilité politique ou qu’elles assistent militairement. L’intervention franco-britannique en Libye en 2011 a par exemple été un puissant facteur de déstabilisation, mais l’affaire syrienne, dans sa confusion même, souligne plutôt un retour à la normale, avec des Russes qui tiennent solidement la ligne traditionnelle (le soutien sans faille à un client), des Américains qui ne s’engagent pas plus avant dans la confrontation, et des Européens (Français et Britanniques au premier chef) incapables de jouer un rôle de premier plan.

Au total, il ne faut pas surestimer la présence militaire américaine et russe en Méditerranée. La 6e flotte américaine représente certes en cas de mobilisation 40 navires et 21000 hommes, mais elle est remise en cause depuis George W. Bush car coûteuse et inutile. Le pivot vers l’Asie d’Obama, l’isolationnisme de Trump vont dans le même sens. De fait la 6e flotte n’a qu’un vaisseau actif, le navire de commandement Mt Withman… Le cas des Russes est plus intéressant. Ils ne peuvent accéder à la Méditerranée que par la mer Noire, or la mer Noire est une « bassine » à l’échelle du territoire. Elle n’a aucun intérêt stratégique car l’accès vers la Méditerranée est contrôlé par les Turcs qui, s’ils se sont rapprochés de la Russie récemment, restent membres de l’OTAN. De fait, la flotte russe de mer Noire est relativement vétuste. La Russie connaît une crise économique majeure qui l’affaiblit fortement : la volonté de retrouver une place de premier plan sur le plan stratégique se traduit donc par la recherche de « points chauds » peu coûteux permettant de compenser cette faiblesse par une surreprésentation sur la scène géopolitique mondiale, face aux Européens, aux Américains, mais aussi aux Chinois. L’affaire de Crimée en offre une illustration : la Russie instrumentalise un supposé rôle stratégique de la flotte de la Mer Noire (et du port de Sébastopol) pour s’emparer de la Crimée. Ici la Crimée n’a aucun rôle stratégique car trop « périphérique », mais elle un rôle politique majeur, à la fois intérieur (la Russie unie derrière un président conquérant) et extérieur (lancer une déstabilisation durable de l’Ukraine afin de contrecarrer l’influence européenne). On est ici au cœur de la géopolitique de la périphéricité. De la même façon, l’utilisation de la flotte russe pour venir en aide au gouvernement syrien dans une zone que les Américains considèrent comme mineure permet à Moscou, à peu de frais, de faire une démonstration de force et de se placer au centre de jeu diplomatique international. Ici l’espace périphérique, volatile, difficile à contrôler, joue le rôle de prétexte géopolitique.

Les Chinois l’ont bien compris. Pour eux la Méditerranée est un espace « ultra-périphérique » et pourtant en mai 2015 ils participent à des manœuvres militaires conjointes avec les Russes en Méditerranée. L’idée est là encore à faible coût (quelques officiers chinois), dans un espace éloigné des enjeux vitaux du pays, de limiter la puissance américaine (mais aussi russe, malgré toute la communication sur l’axe Moscou-Beijing) tout en envoyant en message aux pays d’Afrique où se trouve l’enjeu économique réel pour les Chinois. Ils utilisent cet espace « mou ou mouvant » pour une stratégie de containment de la puissance américaine ou européenne.

Enfin il y a des puissances régionales, pour lesquelles cet espace périphérique peut constituer un espace d’expansion plus ou moins indépendamment des grandes puissances mondiales : l’Arabie saoudite ou la Turquie par exemple, mais aussi l’Iran et, depuis quelques années, le Maroc qui, profitant de sa stabilité politique, poursuit en parallèle une ambitieuse politique africaine et une stratégie d’arrimage industriel (automobile) et commercial (agriculture, textile) à l’Europe.

Un espace en marge ?

L’Europe, quant à elle, entretient un rapport compliqué avec cet espace qui est à la fois celui de ses membres les plus fragiles (Grèce, Italie, Espagne, Portugal), celui de problèmes politiques qu’elle a du mal à affronter unie (réfugiés) et l’objet de politiques de voisinage peu abouties.

Pour comprendre la fonction géopolitique de la Méditerranée pour les Européens, il faut garder la notion d’espace périphérique mais la décliner. La périphérie méditerranéenne est avant tout pour eux une limite, qui peut se décliner en « marge » ou prendre la forme d’une « marche », c’est-à-dire une interface. Ses fonctions sont donc essentielles.

Pour répondre à la question de l’instabilité politique, des tensions islamistes qui courent partout en Méditerranée et ont en impact autant à l’Est (Syrie, Arabie, Liban, Turquie) à l’Ouest (Maroc) et au Sud (Egypte, Libye, Tunisie, Algérie) qu’au Nord (attentats en Europe), il faut bien comprendre que la Méditerranée est un espace marginal, voire marginalisé.

C’est vrai au sein de l’Union européenne, avec des différentiels de développement entre la Grèce et l’Europe du Nord, mais aussi des différences de dynamisme économique entre l’Italie et la France et leurs voisins septentrionaux. C’est vrai aussi dans les marges européennes de l’UE, avec des pays des Balkans encore fragiles politiquement et économiquement. L’Europe méditerranéenne ne va pas très bien. Mais c’est bien plus net encore entre les deux rives de la Méditerranée : nous sommes face à des sociétés dont une part importante de la population n’a pas accès aux bénéfices de la mondialisation. L’accès à des besoins essentiels comme l’eau, l’éducation, le travail, la santé ne sont toujours pas assurés pour une large partie de la population des pays riverains de la Méditerranée, et dans une partie d’entre eux ce développement insuffisant va de pair avec des pratiques politiques autoritaires voire dictatoriales. Cela a laissé du champ aux mouvement islamistes pour assurer l’aide sociale défaillante (Frères musulmans ou Hezbollah) et utiliser des populations pour leur propre propagande anti monde, anti Amérique, anti Europe etc. Les tentatives de démocratisation de ces sociétés inégalitaires (menées de l’extérieur comme en Libye ou esquissées lors des « Révolutions arabes ») se heurtent à une question sociale difficile à régler car elle a été noyée dans une question religieuse charriant elle-même des enjeux identitaires et historiques complexes.

Cette marge européenne est donc, comme toutes les marges, très instable : à chaque fois qu’un tremblement se produit, il déstabilise tout le système. Pour autant, on ne peut pas dire que la montée en puissance de l’islam radical ait changé les relations diplomatiques entre rive Sud et rive Nord : elle a mis un peu plus en évidence les besoins de développement et de coopération, mais aussi renforcé les tentations de repli stratégique.

Dans ce contexte, le projet d’Union pour la Méditerranée fut l’une des rares tentatives de faire bouger les lignes. Fondée le 13 juillet 2008, l’UPM était destinée à renforcer les acquis du Partenariat euro-méditerranéen (Euromed) mis en place en 1995 sous le nom de Processus de Barcelone. Le projet semblait prometteur : 43 pays, une quarantaine de réunions interministérielles et de projets internationaux (du travail des femmes au numérique) mis en place, 1,5 milliard d’euro de projets prévus depuis 2008… et seulement quelques millions d’euros dépensés. C’est en fait un échec. Les principes politiques et juridiques sont posés, les institutions existent, mais on est très loin d’une union politique. L’UPM serait pourtant un outil précieux pour répondre aux enjeux sécuritaires et de développement qui vont de pair.

La question des limites géopolitiques est ainsi posée : on pourrait considérer que l’Union pour la Méditerranée consiste à étendre la limite de l’Union européenne, ses principes, son fonctionnement et sa sécurité à la rive Sud de la Méditerranée. Est-ce envisageable ? Certainement pas sous la forme d’une intégration politique : le Maroc a demandé à intégrer l’Union européenne en 1984, demande refusée en 1987, l’année de la première demande turque. Un approfondissement des liens est possible. Il se joue de facto dans les pratiques des entreprises (commerce, sous-traitance, investissements) mais reste difficile à formuler.

Un espace de médiation

Est-on sorti de la période postcoloniale ? Il y a de grandes incohérences dans la posture européenne vis-à-vis de la Méditerranée, souvent brouillée par une lecture historique ambivalente. Ainsi la Méditerranée est-elle vue comme un espace européen symbolique (histoire), administratif (avec les archipels méditerranéens français, espagnols, italiens, grecs), ou stratégique (Gibraltar, enclaves espagnoles au Maroc, partenariats et alliances avec les anciennes colonies). Les Etats issus de la décolonisation sont de leur côté marqués par leurs propres incohérences, entre réaffirmation de souveraineté et entretien de liens de coopération où affleure parfois une dimension néocoloniale. Au-delà des Etats les populations, sur les deux rives, restent marquée par une histoire encore à vif. La colonisation a créé des liens paradoxaux d’amour/haine, de passion/rejet, entre les différents territoires de la méditerranée. Cela nous amène à la dernière variation autour du concept d’espace périphérique, celui de l’interface.

La colonisation a été fondée sur un système asymétrique multiple : asymétrie militaire, technologique, économique, démographique (et bien sûr juridique). Après les décolonisations, l’essentiel de cette asymétrie est encore en place, et avec elle, les symboles ou les représentations de la période coloniale restent vivaces. Cependant certains éléments ont changé concernant les rapports économiques. Même si ceux-ci restent très asymétriques, les États européens ont compris que le développement économique et la maturation politique autonome des pays méditerranéens était une nécessité pour la région tout entière. La Méditerranée des deux rives est à la fois un immense marché à développer et une zone de production qui peut être associée d’une façon fructueuse au puissant pôle industriel de la rive Nord.

La deuxième asymétrie qui s’est résorbée et même inversée est l’asymétrie démographique, avec une population croissante et jeune sur la rive Sud face à des pays malthusiens et très vieillissants au Nord. La question de la migration, aujourd’hui sensible, demande à être reprise de façon à organiser une forme d’intégration économique et démographique de la zone.

Certains secteurs se sont depuis longtemps entièrement appuyés sur les travailleurs du Sud de la Méditerranée, comme les secteurs agricoles fruitiers ou viticoles du Sud de la France ou de l’Espagne, mais avec des conditions de travail et d’emploi très précaires. La question aujourd’hui est la montée en compétence des populations du Sud, à la fois pour le développement local et pour nourrir des flux d’immigration qualifiée qui n’auront plus grand-chose à voir avec ceux des années 1960. Demain les médecins, infirmières, programmeurs, mais aussi managers et ingénieurs d’Europe du Nord pourraient de plus en plus souvent être méditerranéens.

La balle est aujourd’hui dans les deux camps. Elle fait de la Méditerranée un espace original de médiation, de métissage, et un modèle possible de développement. C’est le principe de l’interface ou de la marche. L’espace périphérique peut développer des sociétés alternatives novatrices, un nouvel islam, un nouveau co-développement avec des cadres supérieurs compétents et peu coûteux, avec bien sûr en corolaire une coopération équilibrée. Mais l’équilibre est très précaire : il se construit sur des asymétries qui ont vocation à évoluer, et sur des dynamiques d’intégration qui, pour être globalement positives, n’en peuvent pas moins faire naître des tensions et faire des perdants.

En cela la Méditerranée est l’un des grands enjeux d’une époque où il faut regarder du côté des espaces marginaux pour mieux comprendre le monde. L’espace mondial pourrait se transformer par ses périphéries plus que par ses centres, avec comme corollaire une remise en cause de ses centres par l’instabilité périphérique et avec, comme solution tentante, le repli et le maintien des systèmes existants. Mais l’alternative existe aussi, celle d’une marge/marche organisée comme une interface originale ouvrant vers une redéfinition du périmètre européen. Si tous les pays riverains de la Méditerranée se regroupaient, cela créerait bien sûr de nouvelles périphéries : le Sahara, la péninsule arabique… mais dans la géographie arabe classique cela était déjà bien compris. Les grands géographes arabes voyaient dans la Méditerranée comme dans le désert un sahel, c’est-à-dire un rivage de terres comme de mers, l’interface et la limite par définition, et l’horizon qui fait rêver de demain.

Cédrick Allmang
Géographe, professeur de classes préparatoires au lycée Saint-Louis, Paris