PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
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Morts de désespoir: un autre regard sur l'Amérique de Trump

Angus Deaton a consacré une partie de ses recherches à un problème négligé, la crise sanitaire qui touche les ouvriers blancs d’âge moyen aux États-Unis. Cette population connaît une forte augmentation de son taux de mortalité, que l’on n’observe pas chez les Afro-Américains, les Hispano-Américains, ou plus généralement dans les autres pays développés. Deaton évoque des « morts de désespoir », résultant d’« un processus de désavantage cumulatif de longue durée affectant ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures ». Cet empilement de désavantages se traduit par une augmentation de la mortalité due aux surdoses de drogue, aux pathologies du foie liées à l’alcool, aux suicides, sans compter les autres problèmes de santé. Ce phénomène trouve sa principale explication sur le marché du travail, mais il implique de nombreux aspects de la vie, notamment la santé dans l’enfance, le mariage, l’éducation des enfants et la religion. » Angus Deaton a reçu en 2015 le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel (le « Prix Nobel d’économie ») pour son analyse de la consommation, de la pauvreté et du bien-être. Dans son livre de 2013, The Great Escape, il note après d’autres que la croissance économique n’est pas la seule mesure du bien-être d’un pays. Une mesure plus complète comprendrait notamment les conditions sanitaires. Son dernier article (“Mortality and Morbidity in the 21st Century”) co-écrit avec son épouse Anne Case, également professeur d’économie à Princeton, approfondit cette question, qu’ils avaient déjà traitée dans un article de 2013, “Rising Morbidity and Mortality in Midlife among White non-Hispanic Americans in the 21st Century.”

Monday
24
April 2017
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Knowledge@Wharton – Les inégalités de revenus ont été identifiées comme l’un des ressorts du Brexit et de l’élection de Donald Trump, qui s’adressait notamment aux laissés pour compte de la mondialisation. Ces inégalités ont de nombreuses facettes, mais on a tendance à oublier leur impact sur la santé publique. Pourriez-vous nous donner quelques statistiques sur ce problème, tel qu’il se présente aux États-Unis ?

Angus Deaton  –  Permettez-moi quelques précisions, pour entrer en matière. Je ne pense vraiment pas que les problèmes que nous allons évoquer soient liés stricto sensu aux inégalités de revenus. Il existe une littérature affirmant que ces inégalités ont des effets néfastes dans tous les domaines, y compris la santé. Cela n’a jamais été ma position. Je ne vois pas en quoi la richesse d’un Mark Zuckerberg est responsable de la mauvaise santé de ceux qui n’ont pas aussi bien réussi. C’est un point important, sans quoi vous êtes amené à conclure que les seules voies possibles pour résoudre les inégalités sanitaires sont d’augmenter les impôts et de redistribuer davantage, et c’est une thèse que je ne peux approuver. Je pourrais me prononcer en faveur de ces choix politiques pour viser d’autres objectifs, mais c’est une autre histoire. Cette précision faite, je peux répondre à votre question.

Ce que nous avons pointé dans notre article de 2013, c’est que si vous regardez les Américains blancs non-hispanophones entre 50 et 54 ans, leur taux de mortalité a cessé de décliner, et il a même commencé à augmenter, après avoir baissé pendant près d’un siècle. Cela n’est le cas ni dans les autres groupes sociaux, comme les Hispaniques ou les Afro-Américains, ni dans aucun autre pays développé. Le phénomène touche aussi bien les hommes que les femmes. Une chose frappante, c’est que nombre de ces décès sont dus à ce que vous pourriez considérer comme des facteurs comportementaux : suicides, abus d’alcool, surdoses de drogue, mais aussi de médicaments.

Dans notre article le plus récent (mars 2017), nous avons consacré beaucoup de temps à identifier, dans les séries statistiques, les personnes qui sont allées au college (niveau bac + 3). Car tout se passe comme s’il y avait deux Amériques, celle des diplômés du supérieur et celle des autres. Le taux de mortalité des Blancs non-hispanophones qui n’ont pas fait d’études augmente plus rapidement que la moyenne. Ils sont beaucoup plus sujets à l’abus d’opioïdes, aux suicides, aux maladies du foie liées à l’alcool et aux maladies cardiaques. Ces dernières, rappelons-le, ont été l’un des facteurs principaux du déclin de la mortalité au XXe siècle. La mortalité due aux maladies cardiaques a cessé de diminuer et elle a même commencé à augmenter. C’est un très mauvais signe.

Dans The Atlantic, vous avez dit que vous ne saviez pas si vous préféreriez vivre dans un village pauvre en Inde ou dans un mobile home du delta du Mississippi ou d’une banlieue de Milwaukee. Pouvez-vous développer ?

J’avais lancé cela comme une provocation, mais sur le fond la question mérite d’être travaillée. Une façon de la poser est de noter combien il est difficile de mesurer la pauvreté à l’échelle mondiale. Si vous vous référez au seuil de pauvreté de la Banque mondiale, il est de 1,90 $; disons 2 $ par personne et par jour. Mais ce chiffre hors-sol ne tient pas compte de la diversité des modes de vie, des différences entre les climats par exemple, du coût des soins de santé, du logement.

L’équivalent de 2 $ par jour en Inde serait probablement d’environ 4 $ par jour aux États-Unis. Or une abondante documentation ethnographique montre qu’il existe dans notre pays un nombre significatif de personnes vivant avec très, très peu de revenus. On discute de ce qu’elles touchent en aides et pensions diverses, en partie parce que les services sociaux peuvent sous-estimer ce qu’elles ont perçu, et en partie parce que certains de ces avantages sont en nature et que vous ne pouvez pas utiliser Medicaid pour remplir votre frigo ou payer votre loyer. Mais en dehors des aspects financiers il y a beaucoup d’éléments à prendre en compte, la solitude par exemple : la vie sociale dans un village indien peut être plus protectrice que dans certains endroits d’Amérique. On considère souvent que nous faisons beaucoup mieux dans les domaines de la mortalité et de la santé infantiles ; mais même ce point n’a rien d’évident, dès lors qu’on cesse de raisonner à la moyenne. Dans certains comtés des Appalaches, l’espérance de vie est inférieure à celle du Bangladesh.

Revenons à ce que vous disiez au début de cet entretien. Alors qu’on pourrait penser que ces problèmes pourraient être attribués à une croissance trop faible ou à la montée des inégalités de revenus, vous considérez que cela ne pouvait pas fournir une explication complète. Vous évoquez plutôt des « désavantages cumulatifs, tout au long de la vie, sur le marché du travail, et par extension sur la stabilité familiale, sur les résultats scolaires des enfants, et sur la santé ». Ces désavantages seraient dus « à une dégradation progressive des opportunités de travail au moment de l’entrée sur le marché du travail ». Pouvez-vous développer?

Nos collègues sociologues nous le disent depuis longtemps : ce qui se passe sur le marché du travail a des conséquences très profondes dans d’autres aspects de la vie des gens. Nous, les économistes, nous avons mis beaucoup de temps à en prendre la mesure. Mais aujourd’hui ces effets se sont durcis et radicalisés. Il n’est plus possible de les ignorer.

Cette histoire, au fond, est assez simple à raconter. Dans un passé pas si lointain, un jeune homme qui était allé jusqu’au bac pouvait obtenir un emploi et s’attendre à ce que son salaire augmente régulièrement au fil du temps, car il avait acquis des compétences, de l’expérience et de l’ancienneté. Chez General Motors, sans qualification particulière, vous commenciez à 15 ou 20 $ de l’heure, et sur cette base vous pouviez poser les fondations d’une vie typique de la classe moyenne : vous marier, avoir des enfants puis, à l’approche de la soixantaine, des petits-enfants. Votre vie se déroulait d’une manière assez positive, matériellement et spirituellement.

Or au fil du temps ces emplois ont progressivement disparu, de sorte que ceux qui commencent à travailler juste après le lycée ne trouvent plus guère d’emplois décents. Ils trouvent des petits boulots, au mieux des postes stables mais sans perspectives : des jobs où il n’y a aucun engagement réel, ni de l’employeur, ni de l’employé.

L’absence de perspectives professionnelles tend aussi à retarder la stabilisation de la vie familiale. C’est quelque chose que les sociologues ont repéré depuis très longtemps : lorsque les emplois disparaissent, le mariage aussi.

Il y a 50 ans, si vous ne vous mariiez pas, vous n’alliez pas emménager et faire des enfants. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les mœurs ont évolué, la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas s’est déplacée. Or cela n’est pas sans conséquence pour la suite. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici de poser des jugements de valeur, mais simplement d’en observer froidement les conséquences. Par rapport au mariage, la cohabitation est moins contraignante. D’un point de vue d’économiste, elle offre plus de possibilité de considérer les autres opportunités qui se présentent. On vit ensemble, on a un enfant, puis une meilleure opportunité arrive : votre copine trouve un gars qui gagne 10,50 $ de l'heure et pas 7,50 $, et elle vous quitte.

La suite se déroule à l’envi : les perspectives professionnelles ne s’améliorent pas, l’absence d’un cadre familial stable et protecteur se fait sentir aussi bien pour les enfants que pour les parents, et tout cela se traduit par une forme de fragilité, avec des comportements et un mode de vie qui en portent les conséquences. Vous approchez de la cinquantaine, vous avez du mal à valoriser votre expérience, vous n’avez pas d’ancienneté, et vous n’avez pas acquis de compétences significatives. Vous n’avez pas eu une carrière, mais une série d’emplois temporaires. Vous traversez alors, comme tout le monde, la fameuse mid-life crisis, mais vous la prenez de plein fouet parce que vous n’avez pas le soutien d’un couple ou d’un emploi stable.

Ce qui se passe sur le marché du travail est donc fondamental. Il n’y a pas de corrélation directe entre le niveau de revenu et la santé : c’est une histoire bien plus complexe, même en la simplifiant à l’extrême comme je viens de le faire.

L’un des points les plus intéressants est la dimension psychologique, la réaction à cette absence d’horizon : une forme de désespoir, qui se tisse sur la durée, et affecte plus ou moins l’ensemble d’un groupe social. Peut-on y voir le principal ressort de la surconsommation d’alcool, de la prise d’opioïdes, et d’autres pratiques malsaines, amenant notamment l’obésité, qui se traduisent dans les statistiques de mortalité ?

Je pense que oui. Tout est question de contexte. Si vous éprouvez un revers – vous n’avez pas obtenu l’augmentation sur laquelle vous comptiez, ou votre employeur, déçu de vos performances, a baissé votre salaire – vous pouvez être très déçu, mais a priori ce n’est pas une raison pour vous suicider ou vous perdre dans l’alcool. Mais si à 50 ans vous perdez votre travail, que vous n’ayez aucune chance d’obtenir autre chose que des petits boulots, si vous regardez en arrière et que vous réalisez que vous ne connaissez plus vos enfants, alors la vie devient vraiment, vraiment difficile.

Je pense également – et c’est quelque chose que nous n’avons pas encore examiné sérieusement dans les données – que si vous multipliez les emplois occasionnels, vous êtes plus susceptible de vous blesser. Les enquêtes font apparaître une hausse spectaculaire des déclarations de douleur physique – mal au cou, sciatique… – qui n’est pas sans rapport avec ces changements de poste, ou d’environnement de travail. On peut aussi rapporter ces données épidémiologiques à des facteurs plus vastes. Un sociologue comme Andrew Cherlin a écrit sur le sujet quelques bons livres, qui se résument à une thèse principale : si tant de gens souffrent physiquement, c’est que leur vie part en morceaux.

Le taux chômage américain a sensiblement baissé depuis la crise financière, mais on signale parallèlement une hausse du handicap. Certains commentateurs suggèrent que ce sont des gens qui jouent avec le système et contribuent ainsi à dégrader les statistiques. C’est exactement l’inverse de ce que vous dîtes, semble-t-il.

Non, pas « exactement l’inverse ». Il serait illusoire de prétendre qu’il n’y a pas de gens qui profitent du système. Mais cette recrudescence du handicap appelle au moins deux réflexions.

L’une a été formalisée dans un article remarquable de Jeff Liebman dans Journal of Economic Perspectives. Parmi les facteurs qui peuvent expliquer cette hausse du handicap, beaucoup sont simplement démographiques et concernent l’évolution de la composition de la main-d’œuvre. Même si les taux d’invalidité ne changent pas, avec le vieillissement de la population active vous obtenez une augmentation du taux de handicap. Notre travail suggère qu’une bonne partie des déclarations de handicap sont parfaitement sincères : une jambe cassée, c’est une jambe cassée. Pour le reste – douleur chronique, sensations affectant les tissus mous – c’est moins facile à vérifier mais notre enquête suggère que c’est vrai.

Deuxième réflexion, l’importance du système social. En Europe, ils sont beaucoup plus généreux que ceux que nous avons aux Etats-Unis. Dans beaucoup de pays européens, si vers 55 ans vous recevez un certificat d’un médecin attestant que vous souffrez de maux de tête chroniques, vous pouvez cesser de travailler et toucher un revenu qui n’est pas très éloigné de ce que gagniez auparavant. Or on n’a observé dans aucun pays européen que ces personnes se tuent, soit rapidement, soit lentement, comme on peut l’observer aux États-Unis.

Revenons à l’effet cumulatif que vous décrivez. Ce n’est pas seulement que quelqu’un regarde en arrière et comprend qu’il n’a pas eu la vie qu’il espérait ou s’attendait à avoir quand il était jeune. C’est aussi que ces générations n’ont parfois même pas eu une vie aussi bonne que leurs parents ou, dans certains cas, leurs grands-parents. C’est ce constat qui est écrasant.

Il existe incontestablement un effet générationnel, qui est bien documenté. Par exemple dans ma cohorte, celle des gens nés en 1940-1945, dès l’âge de 30 ans 90% étaient plus riches que leurs parents. Alors que si vous êtes né en 1960, cela ne concerne plus que les deux tiers d’entre eux, et cela a probablement empiré depuis. Et entre trente et cinquante ans les dynamiques sont également différentes, notamment pour ceux qui n’ont pas fait d’études. Le facteur principal que l’on peut identifier, d’un point de vue d’économiste, c’est la valorisation de l’expérience sur le marché du travail. Pour les personnes qui ont un simple diplôme d’études secondaires, cette valorisation a diminué si vite que l’écart entre eux et leurs parents s’élargit probablement avec l’âge.

Peut-être est-ce encore plus difficile à vivre quand la sagesse conventionnelle suggère que chaque génération doit progresser par rapport à celle qui a précédé. Lorsque cela n’est pas le cas, cela perturbe des croyances fondamentales.

C’est une hypothèse plausible, mais il y en a d’autres. Andrew Cherlin pointe par exemple que dans la famille ouvrière américaine typique, l’homme travaillait à l’usine, la femme restait à la maison et s’occupait des enfants. Tout aliénant que cela puisse paraître, cette vie réglée formait la base du respect de soi, du sens qu’on pouvait donner à sa vie. S’inscrire dans ce cadre rassurant, validé socialement, était sans doute aussi important que d’avoir mieux réussi que ses parents, même si l’idée de progresser comptait aussi.

Revenons aux raisons de cette spirale économique à la baisse. Pourquoi la qualité des emplois s’est-elle dégradée ? Est-ce simplement un effet de la mondialisation ?

Il existe sans aucun doute des facteurs externes, l’automatisation et la mondialisation économique par exemple. Mais il y a aussi l’impact du progrès technologique et l’écart qui s’est creusé sur le marché du travail entre les différents niveaux de qualification.

On ne peut ignorer le remplacement de certaines technologies par d’autres qui ne nécessitent pas tant de main d’œuvre. La mondialisation a certainement joué un rôle aussi, y compris dans son volant migratoire. Il existe une offre de main-d’œuvre efficace beaucoup plus importante aux États-Unis. Cela contribue certainement à exercer une pression à la baisse sur les salaires.

Ces facteurs sont aujourd’hui entrés dans le débat public et ils ont un impact sur les choix politiques. Mais les gens identifient plus facilement des boucs émissaires comme les immigrants ou la mondialisation  que les évolutions techniques. Le changement technique est beaucoup plus difficile à penser – y compris pour les économistes ! Ce qui est certain, c’est que vous pouvez construire un mur autour des États-Unis, cela n’empêchera pas le changement technique. Cela pourrait certes le ralentir et nous entraîner dans le déclin. Mais on continuerait pourtant à imaginer des façons de faire plus intelligentes et celles-ci auraient le même effet structurel sur le marché du travail.

On évoque parfois, dans la construction de ces inégalités, la recherche de rente des entreprises américaines. Qu’en pensez-vous ?

Comme tout le monde, j’ai essayé de me poser la question : qu’est-ce qui ne va pas avec les inégalités ? Pas mal de gens critiquent vertement la montée des inégalités, mais il faut se demander pourquoi. Pourquoi est-ce mauvais que les inégalités augmentent ? J’ai fini par mettre mes idées en ordre, mais je ne suis pas sûr de persuader tout le monde.

J’ai grandi en Grande-Bretagne, et le premier séminaire auquel j’ai assisté fut celui de Tony Atkinson, qui discutait son article de 1970 sur la mesure de l’inégalité. Cette vision du monde est ce que les philosophes ont ensuite rebaptisé le prioritarisme. Pour résumer, son idée phare est que l’utilité sociale marginale du revenu va en décroissant : ceux qui ont beaucoup d’argent ne valent pas autant que ceux qui en ont peu. En ce sens, l’inégalité est intrinsèquement mauvaise et si vous avez plus d’argent que moi, il est préférable de vous l’enlever – sous réserve de respecter les contraintes incitatives et de ne pas vous décourager totalement d’en gagner.

C’est, en gros, la tradition européenne. James Mirrlees a obtenu du prix Nobel pour la résolution de ce problème, avec la formule de l’impôt sur le revenu optimal. Une bonne partie de la théorie économique tourne autour de ces idées. Le livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, est fondé sur ce principe, que l’argent des riches serait mieux utilisé (avec un meilleur impact économique, s’entend) par les pauvres.

J’en suis venu à ne plus adhérer à ces raisonnements, via la lecture de divers auteurs et notamment de philosophes.

Prenez deux personnes, dont l’une est plus riche que l’autre, et qui ne sont pas dans une situation de détresse : je ne vois pas, dans l’absolu, quelles raisons on aurait de rapprocher leurs conditions. Dit autrement, si vous devenez riche et que je ne suis pas dans la misère, cela ne me cause aucun dommage. C’est une autre affaire, bien entendu, si vous annulez mon vote en faisant du lobbying auprès du Congrès pour faire fermer les écoles dont je dépends. Il y a un joli petit livre du philosophe Harry Frankfurt sur le sujet.

Je ne pense pas que l’inégalité en soi soit mauvaise. Cela me met en contradiction avec beaucoup d’économistes et bien sûr beaucoup de gens de gauche. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’inégalité telle qu’elle se présente dans notre société est une bonne chose. La question est de savoir si l’inégalité est mauvaise d’un point de vue instrumental. Si quelqu’un devient très, très riche, il risque d’utiliser cette richesse au détriment des autres, et pas seulement en termes de revenus. C’est un souci qu’on trouve déjà dans la Grèce antique, de voir les plus riches s’approprier le pouvoir politique, voire réduire les autres en esclavage. C’est un problème très sérieux, quand on parle des inégalités.

Cela m’amène à votre question, qui portait sur la recherche de rente. Je pense que dans notre pays beaucoup d’inégalités sont dues à des personnes qui cherchent des faveurs spéciales du gouvernement en faisant du lobbying, en modifiant les règles du jeu à leur profit. C’est notamment le cas en ce moment. On se plaint parfois d’avoir trop de réglementation, mais une bonne partie de cette réglementation vise à protéger les plus démunis – et le pays dans son ensemble – des velléités des plus riches. Que Mark Zuckerberg soit devenu milliardaire, cela n’a rien de mauvais en soi. De mon point de vue il est bon que la richesse récompense l’activité, le talent, les bonnes idées. C’est l’enrichissement abusif, par détournement des règles et pressions politiques, qui me pose problème, car c’est du vol.

Pouvez-vous donner un exemple de recherche de rente? Vous en avez parlé, par exemple, à propos du système de santé, ce qui est intéressant car il se rattache aux effets néfastes sur la santé dont nous parlions plus tôt.

Absolument. Selon divers calculs, nous consacrons environ 1000 milliards de plus, chaque année, que nous ne le devrions, par rapport à d’autres pays. De plus, notre espérance de vie est parmi les plus basses de tous ces pays et en réalité elle diminue. Donc, nous ne savons pas vraiment à quoi nous dépensons ces 1000 milliards de dollars supplémentaires – nous savons juste que beaucoup de gens en tirent avantage : l’industrie pharmaceutique, les fabricants d’appareils, les hôpitaux, les compagnies qui assurent les médecins, etc. Tout cet argent maintient en place un système dont ils tirent d’énormes sommes d’argent tout en fournissant en retour des soins très médiocres.

Revenons aux groupes dont nous parlions plus tôt, ceux qui voient leur mortalité augmenter. Qu’est-ce qui pourrait aider à améliorer leur sort?

C’est très difficile de s’attaquer aux racines de ces maux, mais nous ne sommes pas non plus complètement démunis. Par exemple, il y a un scandale des opioïdes, qui aurait pu être évité. La sur-prescription massive de ces médicaments a tué beaucoup de gens. Il y a des possibilités, ici : exercer une pression accrue sur les médecins pour qu’ils ne les prescrivent qu’à bon escient, comme on le fait dans d’autres pays. En Grande-Bretagne, par exemple, les opioïdes sont rarement prescrits en dehors des hôpitaux, où ils peuvent être contrôlés et surveillés. Bien sûr, j’ai vu des gens se tourner vers l’héroïne de rue à bas prix ou passer du Seconal légal au Seconal illégale.

Cela nous amène au désespoir sous-jacent dont nous avons discuté plus tôt. Ce n’est pas seulement l’utilisation d’opioïdes, mais l’alcoolisme, les taux de suicide élevés qui sont décrits dans vos études. Que peut-on faire sur ce sujet ?

Rien qui ait un effet rapide. Si vous considérez le processus de désavantage cumulatif, il est sans doute possible de désactiver le désavantage actuel, mais que cela n’efface pas les trente ans qui ont précédé.

De mon point de vue, le lieu d’intervention décisif est l’éducation. Je doute certes qu’il soit possible d’amener tout le monde à un niveau de licence. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un nouveau médicament ou quelque chose que tout le monde devrait avoir.

Les gens qui obtiennent des diplômes du supérieur diffèrent des autres de plus d’une manière. Cela dit, de bons travaux de recherche montrent que beaucoup de gens qui pourraient bénéficier d’un diplôme universitaire ne l’obtiennent pas. Nos systèmes scolaires ne bénéficient pas à tous les enfants et contribuent même à en faire échouer certains, des enfants intelligents en sortent sans diplôme : voilà des sujets sur lesquels nous devrions travailler.

Certains défendent des programmes de formation sur le modèle de l’apprentissage tel qu’on le pratique en Allemagne, et il est certain que les dirigeants d’entreprise se plaignent régulièrement d’un système éducatif qui ne produit pas assez de professionnels qualifiés. Je ne suis pas tout à fait sur cette ligne, car avec le changement technologique les travailleurs dont nous avons besoin aujourd’hui ne sont pas nécessairement ceux dont nous aurons besoin demain. Mais il pourrait être préférable de les former à quelque chose pour lequel il existe une demande en ce moment. Peut-être que les community colleges, parmi d’autres institutions, pourraient jouer un rôle important dans ce domaine.

Dans votre livre, vous faites valoir que l’inégalité des revenus est une sorte de danse. Si un groupe avance, c’est bon. Ils animent la piste et montrent aux autres des moyens d’améliorer leurs conditions. Tant qu’il y a un moyen, pour les groupes qui n’étaient pas impliqués dans cette poussée initiale, de progresser, alors c’est un progrès. Mais vous comparez aussi la situation actuelle à celle de mineurs qui essaient de s’échapper d’une galerie bouchée. Ils creusent un tunnel pour échapper à un monde où l’économie ne va pas bien et où les soins de santé ne sont pas au niveau. Ils trouvent un moyen d’améliorer leur sort, mais ils peuvent soit revenir vers les autres pour leur indiquer la voie, soit remplir le tunnel derrière eux pour conserver leur statut.

C’est précisément la raison pour laquelle il faut se défaire d’une vision trop simpliste de l’inégalité, alors que beaucoup d’inégalités sont en fait des progrès. Être contre cette sorte d’inégalité, c’est être contre le progrès – c’est du nivellement par le bas : restons tous malheureux, et ainsi il n’y aura plus aucune inégalité.

Mais ceux qui creusent les tunnels, qui font partie de notre communauté et pourraient nous aider à nous échapper, peuvent très facilement avoir l’impression qu’il vaut mieux faire sécession et remplir le tunnel derrière eux. Les entrepreneurs de la Silicon Valley que nous admirons tellement, si nous ne faisons pas attention, en cinq minutes ils vont chercher à protéger leurs rentes.

Pensez-vous que l’on remplit trop les tunnels derrière soi, aujourd’hui, dans ce pays ?

Oui, et c’est pourquoi nous avons besoin des législations antitrust et de la réglementation. Nous devons faire respecter ces fondements de notre société, et j’ai l’impression que nous avons un peu tardé, ces dernières années, à faire appliquer ces lois.

Vous avez noté qu’il existe une corrélation élevée entre les comtés qui souffrent des problèmes dont nous avons parlé plus tôt et ceux qui ont voté pour Donald Trump.

Oui. The Economist a même publié un graphique, mais c’est un peu trop facile car vous pouvez mettre presque n’importe quel dysfonctionnement sur le côté droit et prédire le vote Trump. La corrélation est généralement d’environ 0,4, donc il existe une relation forte entre les deux phénomènes. Mais vous pourriez mettre comme variable l’obésité, ou le taux de mortalité, et cela marcherait toujours.

Cet article a été publié par notre partenaire Knowledge@Wharton, sous le titre “Is despair killing America's white working class?.” Copyright Knowledge@Wharton. Tous droits réservés. Traduit et publié sur autorisation.

Angus Deaton
Professeur d'économie et d'affaires internationales à Princeton University, Prix Nobel d'économie 2015