PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
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MyScienceWork, une plateforme scientifique en accès libre

La plateforme scientifique MyScienceWork a été lancée fin 2012 par Virginie Simon et Tristan Davaille avec l’objectif de rendre la connaissance scientifique accessible au plus grand nombre. S’inscrivant dans le mouvement open access, elle donne aujourd’hui accès à 70 millions d’articles scientifiques multidisciplinaires ainsi qu’à 12 millions de brevets. Le coeur de métier de cette start-up basée entre Paris, Luxembourg et San Francisco est l'analyse de données scientifiques, qu’elle met en oeuvre à la fois pour des institutions d’enseignement et de recherche et pour des entreprises.

Monday
29
January 2018
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MyScienceWork est né de la convergence entre un intérêt pour la pluridisciplinarité et la difficulté d’accéder à la connaissance scientifique. Virginie Simon a créé un outil qu’elle aurait aimé avoir pendant ses études: une plateforme scientifique mondiale où l’on peut trouver un maximum de contenus multidisciplinaires en open access, disponibles en un seul clic via un moteur de recherche intelligent. Aujourd’hui, nous recensons 70 millions d’articles scientifiques, issus de sciences dures comme de sciences humaines, ainsi que 12 millions de brevets. L’open access est un combat déjà gagné. Il faut aller au delà et repenser la façon dont la science se fait. Est-il normal que les chercheurs doivent payer pour être publiés ? Est-ce suffisant de les évaluer en fonction des facteurs d’impact des revues scientifiques ? La réponse est non. Tout est en train d’être révolutionné, notamment grâce à des start-up comme MyScienceWork.

Paris Innovation Review — Comment avez-vous eu l’idée de créer MyScienceWork?

Virginie Simon — MyScienceWork est né de la convergence entre l’intérêt que j’ai toujours eu pour la pluridisciplinarité et la constatation que j’ai faite pendant mes études de la difficulté d’accéder à la connaissance scientifique. J’ai fait une école d’ingénieur, l’UTC Compiègne, que j’ai choisie justement parce qu’elle n’était pas uniquement dédiée à la biotechnologie. On était mélangé avec des étudiants d’autres disciplines. Pendant ma dernière année, j’ai fait en parallèle un master 2 en génétique à l’université Pierre et Marie Curie. Pour mon stage de fin d’études, toujours guidée par la même envie de multidisciplinarité, j’ai intégré une start-up qui développe des thérapies innovantes en cancérologie à partir de nanoparticules, Nanobiotix. J’y suis restée pour faire ma thèse dans le cadre du dispositif Cifre. J’étais biologiste cellulaire et je devais travailler avec des biologistes animaliers, des pharmacologues, des chimistes et des physiciens. J’ai toujours aimé de pas rester cantonnée dans ma spécialité mais collaborer avec d’autres sciences pour mieux innover.

Avant d’intégrer l’Inserm dans le cadre de ma thèse, j’ai été confrontée à la difficulté d'accéder à la connaissance scientifique. Je passais beaucoup plus de temps à chercher l’information qu’à la traiter. Je devais prendre connaissance d’un secteur extrêmement vaste, celui de la nanotechnologie appliquée à la cancérologie, mais je n’avais accès à aucune littérature scientifique car la start-up dans laquelle je travaillais ne pouvait pas s’abonner à toutes les revues nécessaires. Je devais me fier aux résumés de 15 lignes pour décider d’acheter ou non un article pour 40 dollars. C’était très contraignant et très coûteux. Quand je suis entrée à l’Inserm, j’ai eu accès d’un coup à tout ce dont j’avais besoin. J’ai trouvé ça fou que la connaissance scientifique soit ainsi mise sous cloche et j’ai commencé à réfléchir à des alternatives.

Au delà de cette constatation et de mon intérêt pour la pluridisciplinarité, j’étais déjà attirée par l’entrepreneuriat. Travailler dans une start-up a confirmé mon envie de me lancer. C’était aussi le moment où émergeaient les réseaux sociaux, ces plateformes qui proposaient de nouveaux outils innovants de communication et de collaboration. C’est dans ce contexte qu’est née notre idée d’une plateforme scientifique mondiale où l’on pourrait trouver un maximum de contenus multidisciplinaires en open access, disponibles en un seul clic via un moteur de recherche intelligent, et sur laquelle les chercheurs pourraient entrer en contact et partager leurs recherches. 

Quelles ont été les grandes étapes du développement de MyScienceWork?

MyScienceWork est né à Paris en août 2010 mais la plateforme telle que nous l'imaginions n’a été lancée qu’en décembre 2012. Entre temps, nous devions lever des fonds. Nous avons commencé par ce qui était gratuit : créer une page Facebook, un compte Twitter, un blog pour décrire ce que nous voulions faire et écrire sur des thématiques liées (open access, outils 2.0, valorisation du doctorat, place des femmes dans les sciences…). Nous avons ainsi commencé à fédérer une communauté puis nous avons été sollicités par des instituts de recherche pour faire de la communication scientifique. On a commencé à parler de nous dans la presse et nous avons reçus nos premiers prix. Tout cela nous a permis d’avoir un dossier suffisamment solide pour lever des fonds en 2012 au Luxembourg. Grâce à ces financements (1,2 million d’euros), nous avons pu embaucher des développeurs informatiques pour créer la plateforme que nous avions en tête depuis le début.

En 2013, nous nous sommes concentrés sur le développement du contenu de la plateforme, en analysant la qualité de toutes les sources open access et en réalisant des accords avec les éditeurs. Tout est maintenant automatisé : nous allons automatiquement moissonner les revues scientifiques pour traiter ces données et les incorporer à la plateforme. Aujourd’hui, nous recensons 70 millions d’articles scientifiques, issus de sciences dures comme de sciences humaines (droit, économie), même s’il y a plus d’articles en biologie, en médecine et en chimie puisque ce sont les disciplines où l’on publie le plus. Depuis l’année dernière, nous donnons aussi accès à 12 millions de brevets.

En 2014, nous avons lancé Polaris, notre première offre innovante destinée aux milieux académiques (universités, instituts de recherche, écoles d’ingénieur, etc.). Nous constituons pour eux des archives institutionnelles : une base de données exhaustive à partir de laquelle ils peuvent suivre en temps réel, sur des dashboards, le nombre de publications scientifiques éditées chez eux, le nombre de co-auteurs, le nombre de collaborations internationales, le nombre d’inventeurs, les secteurs dans lesquels ont été réalisées ces inventions, le nombre de citations, les facteurs d’impact, le nombre de doctorants… Une foule d’indicateurs qui sont indispensables pour les membres de la direction, la bibliothèque et le service de communication de ces institutions.

La même année, nous avons été retenus pour un programme d’accélération de start-up dans la Silicon Valley. Nous y avons passé trois mois pour tester notre offre Polaris sur le marché américain. Le succès était au rendez-vous et nous avons donc ouvert une filiale à San Francisco en octobre 2014. Nous sommes aujourd’hui 15 personnes travaillant depuis Paris, Luxembourg et San Francisco.

Qu’est-ce qu’a changé l’ouverture d’une filiale aux États-Unis?

Énormément de choses. À partir de notre installation à San Francisco, nous avons cessé d’être vu comme un acteur lointain pour être un membre à part entière de l’écosystème. Cela facilite les choses en termes de partenariats. Ainsi, nous avons très rapidement fait des accords, par exemple avec PLOS ONE, le tout premier éditeur open access, et avec Google Scholar qui référence notre base de données, qui sont tous deux nos voisins. Notre R&D s’est énormément développée. Nous sommes ici au coeur de l’innovation, nous avons constamment accès à des présentations, des workshops et des conférences. C’est extrêmement stimulant. Nous renvoyons aussi une image beaucoup plus positive en Europe.

Comment vous inscrivez-vous dans le mouvement open access?

L’open access vise à rendre la connaissance scientifique accessible à tous. Mais rendre les articles scientifiques libres de droits ne veut pas dire négliger le droit, bien au contraire. Nous avons toujours condamné les initiatives qui mettent des documents de recherche  en accès libre de façon illégale. Ce n’est pas du tout la bonne solution. Depuis quelques années, l’open access est devenu un enjeu politique très fort et il y a de vrais progrès pour libérer la connaissance tout en respectant le droit. Par exemple, l’Union européenne impose maintenant que toutes les publications issues de recherches faites grâce à des financements européens soient mises en open access après une période d’embargo à définir. Sous Obama, il y a aussi eu beaucoup de mesures prises en faveur de l’open access, obligeant les éditeurs à s’y mettre. J’estime que l’open access est un combat déjà gagné. Les éditeurs l’ont bien compris et cherchent maintenant d’autres business model.

Il faut aller au delà de l’open access et repenser la façon dont la science se fait.

Mais il faut aller au delà de l’open access et repenser la façon dont la science se fait. Est-ce normal que les chercheurs doivent payer pour être publiés ? Est-ce suffisant de les évaluer en fonction des facteurs d’impact des journaux ? La réponse est non. Tout est en train d’être révolutionné, notamment grâce à des start-up comme MyScienceWork. Il y a de multiples perspectives en termes de mise à disposition des connaissances, d’espaces collaboratifs d’évaluation, de financement de la recherche par des brevets et des collaborations avec le privé, etc. C’est passionnant d’être présent à ce moment-là de la vie de la recherche.

Quelles sont vos relations avec les éditeurs scientifiques? 

Nous travaillons main dans la main avec les éditeurs. Obtenir le contenu directement de chez eux nous permet d’en garantir la qualité, de respecter les dates d’embargo et de ne pas aspirer du contenu de sources qui pourraient être vérolées. Pour les articles payants, nous avons mis en place des partenariats avec des acteurs spécialisés comme DeepDyve ou Research Solution, qui ont eux-mêmes des accords avec les éditeurs, afin de proposer des prix les plus bas possibles. Il est par exemple possible de louer une publication pour quelques heures, ce qui coûte beaucoup moins cher que de l’acheter. 

Quel est votre business model?

Notre coeur de métier est de faire de l’analyse de données grâce à différentes techniques d’intelligence artificielle comme le machine learning ou le natural language processing. Nous avons deux produits phares, Polaris et Sirius. Ce dernier est un service à la carte que nous proposons aux milieux académiques mais aussi aux entreprises. Nous faisons du big data scientifique sur l’ensemble du contenu de notre plateforme, en analysant les tendances de recherche sur une thématique. Nous pouvons ainsi analyser toutes les publications réalisées sur un thème pour répondre à plusieurs questions : qui travaille le plus sur cette thématique ? Qui dépose le plus de brevet ? Qui sont les chercheurs et les inventeurs les plus à la pointe ? Quelles sont les collaborations internationales ? Nous avons intégré les brevets à notre plateforme depuis peu, à la demande de nos clients, et c’est très intéressant de pouvoir faire des liens entre les publications scientifiques et les inventions.

Quand prévoyez-vous d’être rentable?

Cette année ! Jusqu’à présent, nous étions encore largement financés par des fonds externes (nous avons levé un total de 5 millions d’euros). Mais cette année, nous prévoyons d’arriver à l’équilibre grâce à Polaris et à Sirius.

Quelles sont les prochaines étapes de développement?

Nous voulons continuer à accroître le pôle R&D. Nous allons ainsi embaucher cinq personnes au sein de la structure parisienne cette année, ce qui représente une grosse croissance à notre échelle. Nous voulons proposer de nouveaux outils innovants, nous avons plein d’idées en tête. Nous souhaitons aussi renforcer notre présence aux États-Unis, qui est un marché compétitif et très innovant. Nous sommes reconnus — nous avons un trafic d’un million de visiteurs par mois  —  mais nous voulons devenir un acteur incontournable dans le secteur des plateformes collaboratives de contenus scientifiques.

Vous avez été élue meilleure femme française entrepreneure en Californie l’année dernière. Quelle a été votre réaction?

Les French American Business Awards (FABA) ont été créés en 2014 mais la catégorie “Women Role Model” n’a été lancée que l’année dernière. C’était la plus attendue de la soirée et j’ai été très surprise de la remporter. En tant que scientifique, ingénieure, créatrice d’entreprise à 28 ans et maman d’un petit garçon de quatre ans, j’espère servir d’inspiration pour d’autres. Il est important que les jeunes femmes sachent que c’est possible. La question de la place des femmes dans les sciences et dans l’entrepreneuriat me préoccupe depuis longtemps. Au début de l’aventure MyScienceWork, nous avons fait le choix de rejoindre l’incubateur Paris Pionnières, dont la particularité est d’accueillir des start-up dont au moins un membre fondateur est une femme. En France, il y a encore beaucoup de travail à faire mais les choses vont vraiment dans le bon sens. Par contre, en arrivant dans la Silicon Valley, ce fut vraiment un coup de massue pour moi ! J’ai du mal à citer plus de 15 femmes CEO en tech à San Francisco. Quand je vais à des événements, neuf fois sur dix, je suis la seule femme CEO. Mais j’observe en ce moment une véritable prise de conscience du problème. On voit des initiatives émerger. Par exemple, nous avons créé, avec plusieurs acteurs du secteur, un groupe de réflexion et de travail pour mettre en place des dispositifs pour inciter les entrepreneures, françaises ou pas, à venir dans la Silicon Valley, pour lever des fonds, pour y passer quelques mois ou même pour s’y installer. Nous allons leur ouvrir notre carnet d’adresses afin qu’elles puissent bénéficier de l’écosystème, parler à des investisseurs, rencontrer d’autres entrepreneurs, aller voir des partenaires potentiels et bénéficier de ce dynamisme propre à la Silicon Valley.

Virginie Simon
Co-fondatrice et présidente, MyScienceWork