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Participation politique: et si on essayait le lobbying citoyen?

Des citoyens lobbyistes ? Cette figure inédite peut sembler une contradiction dans les termes. Elle cache en fait une nouvelle forme de participation, crédible, mais encore sous-estimée. Loin de s’opposer à la démocratie représentative, elle la complète.

Saturday
30
September 2017
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Contrairement à ce que suggère la lecture des médias, les élections ne sont pas des événements sportifs avec des gagnants et des perdants. Dans un contexte de polarisation intense et de populisme exacerbé, une victoire électorale, qu’elle se produise en France, au Royaume-Uni ou ailleurs, ne se traduit plus par une acceptation sociétale ou un soutien massif au changement.

Hier encore, quand les communications et l’accès à la connaissance étaient limités, déléguer le fonctionnement de la démocratie à des représentants élus avait encore un sens. Mais nous vivons dans un monde différent. Aujourd’hui, de plus en plus de personnes entendent participer plus activement à la vie politique, et la sociabilité numérique leur en offre la possibilité, à travers des formes d’engagement parfois modestes, parfois plus sérieuses : likes, partages d’information, signatures de pétition en ligne, contributions caritatives et autres formes de micro-dons. Dans ce nouveau paysage participatif, caractérisé par une réduction des coûts de participation et de transaction, de nombreux citoyens qui ne participaient généralement pas ou peu au champ politique sont devenus politiquement plus actifs. Ils sont désormais susceptibles d’être mobilisés dans des campagnes en ligne. Une certaine confusion prévaut dans ces engagements. La puissance du numérique permet aux citoyens d’exprimer des appartenances multiples face aux problèmes, sans nécessairement adhérer à une organisation politique. Ainsi, ils peuvent soutenir des causes hétérogènes, souvent sans motivation politique.

La politique traditionnelle s’avère de moins en moins capable de canaliser ces nouvelles formes de mobilisation. Nous sommes devenus non seulement plus critiques envers les partis politiques mais aussi plus cyniques sur la valeur même de la démocratie. Dans ce contexte, comment exercer une influence sur les politiques publiques ?

Nous avons besoin d’une alternative, de formes non-conventionnelles pour canaliser les contributions plurielles, et de plus en plus chaotiques, des citoyens dans la conversation politique pour nous rapprocher de nos représentants, notamment entre les élections.  Nous sommes déçus par la politique traditionnelle mais il existe un regain d’intérêt sans précédent pour le politique. Quelque chose doit combler ce vide.

Au vu de la réticence des partis politiques traditionnels à se rénover, ce nouvel espace est occupé par deux forces antagoniques, qui furent les premières à réaliser que l’utilisation généralisée d’Internet aurait un effet sur la participation politique. D’un côté, les mouvements de « démocratie directe » auto-proclamés tels que le Mouvement 5 étoiles en Italie, FDDV-Pegida en Allemagne ou encore Podemos en Espagne essaient de tirer parti du mécontentement populaire en promettant de remplacer la démocratie représentative par une démocratie directe et d’établir de nouveaux canaux de communication avec les membres de leur communauté. De l’autre, une nouvelle génération de groupes à caractère politique, incarnée par des plateformes de pétition en ligne telles que MoveOn, Avaaz, Change, 38degrees au Royaume-Uni et autres compagnies de la civic tech, ont percé et structuré l’espace politique qui émerge entre les élections. Ce phénomène à grande échelle donne lieu dans les démocraties libérales à une grande variété d’initiatives expérimentales.

En dépit de leur nouveauté et de leur potentiel de déstabilisation de l’écosystème politique, ces nouveaux acteurs s’efforcent de traduire leur capacité de mobilisation dans des formes de participation constructives, inclusives et permanentes. Mais les expériences de démocratie directe rendues possibles par la technologie n’ont pas apporté de réponse efficace aux nombreux défis de nos sociétés. Trop souvent, elles déforment les dynamiques populaires, de façon à les mettre au service de leurs propres objectifs. Les plateformes de pétition en ligne sont des formes de participation à portée de clic qui nous permettent de nous sentir mieux et diffusent une certaine image « active », responsable, de nous-mêmes. Mais elles ne répondent pas à l’exigence d’offrir des mécanismes inclusifs et individuels car elles ne permettent pas d’exploiter les talents, l’expertise et le désir des citoyens de faire entendre leur voix dans le processus politique. Vous êtes-vous jamais demandé ce qui se produit après avoir signé une pétition en ligne ?

Lobbying citoyen

Si les événements politiques récents ou en cours nous ont appris une chose, c’est que les citoyens, étant donné leur capacité et leur volonté de contribuer davantage au débat politique, attendent et méritent des formes de participation plus inclusives. Les recherches confirment cette affirmation puisque les sociétés qui permettent aux citoyens de s’affirmer face aux autorités publiques et de les critiquer tendent à avoir des gouvernements plus efficaces et plus responsables.

Quelle meilleure manière pour les citoyens de s’affirmer que de se transformer en lobbyistes ? C’est la suggestion provocatrice que j’ai faite dans mon nouveau livre, Lobbying for Change: Find Your Voice to Create a Better Society.

Alors que le lobbying est souvent associé aux « méchants » du capitalisme contemporain, géants de l’industrie du tabac ou grands groupes financiers, le lobbying peut également s’avérer une force puissante pour faire le bien, comme l’ont démontré de nombreux groupes de lobbying citoyen au Royaume-Uni, en Europe et partout dans le monde. Je pense à Max Schrems, l’étudiant autrichien qui a remis en cause l’utilisation des données privées par Facebook et a gagné ; Antoine Deltour, le comptable français employé par PwC Luxembourg qui, après avoir dénoncé les accords fiscaux concédés par les autorités locales à de grandes entreprises, a agi pour la protection des lanceurs d’alerte en Europe ; ou encore à mes propres étudiants qui, en 2012, ont demandé à la Commission européenne de mettre fin aux frais d’itinérance. Voilà quelques exemples prometteurs où le lobbying citoyen a permis de repenser la relation entre les citoyens, leurs représentants élus et les institutions.

Un citoyen lobbyiste exploite les techniques utilisées par les lobbyistes professionnels pour promouvoir sa cause. Le citoyen ne se content pas simplement de voter, de signer une pétition ou de faire un don : il établit l’ordre du jour, enjoint les décideurs politiques à agir, réagit à leur programme et propose une solution à un problème identifié.

Mais pour beaucoup d’entre nous, l’idée d’un « lobbying citoyen » relève plutôt d’une contradiction dans les termes. Et tel serait le cas si l’on considère que les lobbyistes représentent, par définition, les intérêts de quelques personnes plutôt que de la majorité, ce qui signifie qu’ils ne pourront jamais être une force pour « faire le bien ». S’il est vrai que les intérêts organisés, généralement les corporations, ont monopolisé historiquement le lobbying, celui-ci n’est plus réservé à des groupes bien financés, comptant de nombreux membres et des connexions politiques de haut niveau. Aujourd’hui, le lobbying politique n’est pas seulement légitime, il est également essentiel et, par conséquent, recommandé pour la santé d’une démocratie.

Par leurs actions, les citoyens transformés en lobbyistes peuvent tirer pleinement parti de ces nombreuses voies de participation et agir comme pour remettre à niveau le jeu des influences. En contrecarrant l’influence injustifiée des intérêts spéciaux de quelques-uns sur la procédure politique, ils permettent aux représentants élus de mieux identifier l’intérêt public de la majorité. Cela ne signifie pas que le lobbying citoyen donnera à tous les citoyens une voix égale, mais plutôt que les relations électeurs-élus vont être structurées à partir de cette idée. Par ses actions, le citoyen lobbyiste peut proposer un mécanisme de feedback fondé sur la confiance pour pousser les responsables politiques à mieux faire leur travail.

Vu sous cet angle, le citoyen lobbyiste émerge comme une figure de participation crédible, mais encore sous-estimée, qui complète la démocratie représentative, plutôt qu’elle ne s’oppose à elle. Contrairement à d’autres formes d’engagement qui s’expriment entre les élections, celle-ci est enracinée dans un ensemble d’actions constructives, orientées vers la vérité, guidées par un sentiment citoyen plutôt que par des fins électoralistes.

De la même manière que l’automatisation nous libérera de nombreuses tâches, il est temps pour les citoyens de se familiariser avec leur nouveau rôle, pour pouvoir l’utiliser pleinement.

Alberto Alemanno
Professeur de la chaire Jean Monnet de droit européen et régulation du risque à HEC Paris