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Pourquoi le QI diminue-t-il? Et quel rôle jouent les perturbateurs endocriniens

Dans quelle mesure la pollution chimique est-elle responsable de la baisse de nos capacités cognitives observées depuis le début du XXIe siècle ? Dans son nouveau livre, “Cocktail toxique. Comment les perturbateurs endocriniens empoisonnent notre cerveau” (Odile Jacob, 2017), la biologiste Barbara Demeneix estime qu’elle en est l’une des principales causes. Elle pointe l’influence des perturbateurs endocriniens sur l’hormone thyroïdienne, particulièrement vulnérable en raison de la complexité de sa synthèse et de sa distribution. Etant donné le rôle crucial de cette hormone dans le bon développement du cerveau pendant la grossesse et dans les premières années de vie de l’enfant, les femmes enceintes et les jeunes enfants sont les populations les plus à risques.

Wednesday
13
December 2017
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Plusieurs études indiquent que le quotient intellectuel (QI) est en baisse depuis le début des années 2000. L’hypothèse de Barbara Demeinex est que la perturbation endocrinienne est l’un des principaux facteurs contribuant à cette baisse et notamment celle qui affecte l’hormone thyroïdienne. Beaucoup de substances chimiques auxquelles nous sommes exposés, dont des perturbateurs de l’axe thyroïdien, circulent non seulement dans le sang de la mère mais passent aussi la barrière placentaire et sont présents dans le liquide amniotique à des taux suffisants pour interférer avec la signalisation thyroïdienne. Différentes études épidémiologiques ont ainsi montré ces dernières années que des enfants nés de mères exposées à un taux élevé de perturbateurs thyroïdiens ont un QI moindre que celui dont les mères n’ont pas subi les mêmes expositions. La réglementation tarde à se mettre en place, et ce malgré des coûts sociétaux, économiques et sanitaires potentiellement considérables.

Paris Innovation Review —  Sommes-nous réellement de moins en moins intelligents?

Barbara Demeneix — La notion de quotient intellectuel (QI) suscite parfois des réactions sceptiques mais c’est la meilleure mesure de l’intelligence que nous ayons pour le moment. Or des études indiquent que le QI est en baisse depuis le début des années 2000. Il a ainsi été constaté dans plusieurs pays une baisse des résultats à l’ensemble des tests de QI standard, et ce dans des groupes très homogènes comme des recrues militaires en Finlande et au Danemark. En France, les résultats à des tests faits sur des adultes ont fait apparaître fin 2015 une baisse de 3,8 points de QI en dix ans.

Si l’on regarde à plus long terme, un article paru en 2013 dans la revue Intelligence avance l’idée que l’intelligence moyenne a nettement reculé depuis la fin du XIXe siècle. Cette étude se base sur la vitesse de réaction des gens à un stimulus visuel et non sur les tests de QI puisque ces derniers n’existaient pas il y a 100 ans. La vitesse de réaction et le QI sont liés. En tenant compte de la corrélation entre les deux, les auteurs de cette étude en déduisent une baisse de QI de près de 14 points entre 1889 et 2004.

Selon vous, quelles seraient les causes de cette baisse de nos capacités cognitives?

Mon hypothèse est que la perturbation endocrinienne est l’un des principaux facteurs contribuant à cette baisse et notamment celle qui affecte l’hormone thyroïdienne. Il est bien établi que l’hormone thyroïdienne est vitale pour le développement du cerveau : en cas de carence pendant la croissance du foetus dans le ventre de sa mère, l’enfant naîtra atteint de la maladie du crétinisme. Heureusement, on ne voit plus de crétins de nos jours grâce au traitement post-natal avec la thyroxine (hormone thyroïdienne).  Mais aujourd’hui, nous savons aussi que les taux d’hormone thyroïdienne chez la mère sont déterminants pour le QI de l’enfant à naître, voire pour la structure de son cerveau (la proportion de matière blanche contre la proportion de matière grise). Or beaucoup de substances chimiques auxquelles nous sommes exposés, dont des perturbateurs de l’axe thyroïdien, circulent non seulement dans le sang de la mère mais passent aussi la barrière placentaire et sont présents dans le liquide amniotique à des taux suffisants pour interférer avec la signalisation thyroïdienne.

Différentes études épidémiologiques ont ainsi montré ces dernières années que des enfants nés de mères exposées à un taux élevé de perturbateurs thyroïdiens ont un QI moindre que celui dont les mères n’ont pas subi les mêmes expositions. Par exemple, une étude chinoise publiée en 2010 a montré que les enfants des femmes présentant une hypothyroïdie infraclinique forte ou de nombreux anticorps antithyroïdiens avaient tous des QI inférieurs (jusqu’à 10 points en moins) à ceux des femmes sans problèmes thyroïdiens.

D’autres études ont fait le lien entre l’exposition de la femme enceinte à des pesticides, des phtalates ou encore certains retardateurs de flamme — des produits qui sont aussi des perturbateurs de l’axe thyroïdien — et le risque accru de donner naissance à un enfant atteint de troubles du spectre de l’autisme (TSA) ou du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H). De notre côté, nous avons démontré dans notre laboratoire sur des têtards que les “cocktails” de produits chimiques auxquels sont exposés les enfants interfèrent avec l’axe thyroïdien.

Comment les produits chimiques perturbent-ils concrètement l’action de l’hormone thyroïdienne?

Ils peuvent intervenir à tout moment : sur l’assimilation de l’iode, dont l’apport constant est essentiel pour la fonction thyroïdienne, sur la synthèse de l’hormone thyroïdienne, sur sa distribution dans le corps, sur le métabolisme dans le foie, sur les transporteurs qui vont permettre à cette hormone d’entrer dans les cellules ou encore au niveau des récepteurs de cette hormone. Nous pensons que l’hormone thyroïdienne est beaucoup plus vulnérable à la perturbation endocrinienne que d’autres voies de signalisation, en raison de la complexité de sa synthèse et de sa distribution.

Étant donné l’importance de l’apport d’iode pour le bon fonctionnement de la thyroïde, pensez-vous que les autorités sanitaires devraient plus mettre l’accent là-dessus?

Oui, tout à fait. Il y a cent soixante ans, même si les scientifiques ne pouvaient pas encore expliquer le mécanisme par lequel la supplémentation en iode prévenait le crétinisme, les autorités sanitaires avaient pris les mesures nécessaires pour éviter ces maladies. De nos jours, nous faisons un criblage postnatal pour vérifier le taux d’hormone thyroïdienne chez l’enfant qui vient de naître. On pense qu’en mesurant ce taux et qu’en donnant, si besoin est, de l’hormone thyroïdienne, le problème est résolu.

Mais, comme on l’a appris au cours des 20 dernières années, l’hormone thyroïdienne est également fondamentale avant la naissance. Il faut une nouvelle prise de conscience. Et ce d’autant plus que l’idée que le sel de mer contient de l’iode est encore répandue alors qu’elle est fausse. En même temps que l’on a pris conscience de l’importance de l’apport d’iode chez la femme enceinte, on a assisté à l’apparition sur le marché de ces sels de mer, qui n’en contiennent pas. La population est de plus en plus déficiente en iode, et surtout les femmes enceintes. C’est dangereux dans la mesure où il a été démontré très clairement qu’une déficience même légère en iode peut affecter négativement le QI de l’enfant. Le seul sel à apporter de l’iode est tout simplement le sel iodé.

Quelle est la période la plus critique lors de la grossesse?

Le début de la grossesse est une période extrêmement vulnérable à toute forme de pollution chimique : le cerveau se développe très rapidement et toute l'organogenèse se met en place. Les douze premières semaines sont donc les plus à risques mais cela dépend de quelle substance on parle et de la manière dont cette dernière affecte le développement du cerveau. En fait, l’ensemble de la grossesse et les premières années de vie de l’enfant constituent une fenêtre très sensible à l’exposition aux agents chimiques et aux carences hormonales ou alimentaires. On parle souvent du caractère critique des 1000 premiers jours de l’enfant.

L’ensemble de la grossesse et les premières années de vie de l’enfant constituent une fenêtre très sensible à l’exposition aux agents chimiques et aux carences hormonales ou alimentaires.

Par ailleurs, une femme enceinte expose non seulement elle-même et l’enfant à naître mais aussi les cellules germinales de cet enfant. Or il a été montré que certains perturbateurs endocriniens affectent le développement de plusieurs générations à travers des mécanismes épigénétiques, même quand seule la première génération a été exposée. Certaines mutilations de l’ADN peuvent donc être reprises de génération en génération. Cela n’a été démontré que pour certaines substances mais il faudrait faire beaucoup plus d’études. Quand on sait que 143 000 produits chimiques sont enregistrés au sein de l’Union européenne, on ne sait pas trop par où commencer… En ce moment, la réglementation ne prend absolument pas en compte le risque épigénétique. 

Justement, quel regard portez-vous sur la réglementation actuelle?

À un certain niveau, je reconnais que c’est un travail difficile pour les régulateurs qui doivent décider si une substance peut être mise sur le marché ou non, notamment parce que les politiciens n’ont toujours pas décidé quels critères doivent s’appliquer. Même en l’absence de définition, l’Agence européenne des produits chimiques a classé certaines substances comme perturbateurs endocriniens. Les régulateurs essayent de faire de leur mieux.

Le problème est que les industriels ont un accès à la Commission européenne que nous, chercheurs, n’avons pas. La définition des perturbateurs endocriniens proposée cet été par la Commission a été dénoncée par la Société d'endocrinologie française, qui regroupe 18 000 membres, la Société d’endocrinologie européenne et la Société européenne d’endocrinologie pédiatrique. Elles estiment que les critères proposés ne protègent pas suffisamment ni la santé humaine, ni la biodiversité. Le Parlement européen s’y est opposé lui aussi début octobre, mais en raison d’un problème juridique. Tout cela est extrêmement complexe.

La réglementation tarde à se mettre en place malgré des coûts potentiellement énormes. J’ai participé, avec un groupe d’économistes et de statisticiens, à une évaluation des coûts sociétaux, économiques et sanitaires liés à l’exposition chimique à deux catégories principales de substances. Les critères retenus étaient la baisse de QI et l’incidence accrue de maladies neurodéveloppementales comme l’autisme ou le TDA/H. Les coûts économiques allaient de l’aide aux personnes malades à la perte de productivité nationale. Cumulés, ces coûts dépassent les 150 milliards d’euros par an dans l’Union européenne. Et il ne s’agissait là que de quelques perturbateurs endocriniens. C’est seulement la pointe de l’iceberg.

Que peut-on faire au niveau individuel?

Comme je l’explique dans mon livre, un certain nombre d’actions simples peuvent faire une grande différence. En règle générale, il est préférable de prendre des produits de l’agriculture biologique, notamment en ce qui concerne les fruits et légumes, de limiter la consommation d’aliments qui ont été en contact avec des emballages plastiques, et de préparer un maximum de plats soi-même. Il est aussi préférable d’éviter les poêles non adhésives, d’utiliser des poêles en acier inoxydable et de conserver les aliments dans des récipients en verre ou en céramique plutôt qu’en plastique. Il ne faut pas chauffer au micro-ondes des conteneurs en plastique, même ceux considérés comme utilisables au micro-ondes, et ne pas boire de café ou de boissons chaudes dans des tasses ayant un revêtement plastique. Côté cosmétiques, mieux vaut éviter ceux qui contiennent des phtalates, du triclosan et des parabènes, et mettre un chapeau et une chemise plutôt que de la crème solaire. Pour les femmes qui sont enceintes, il est important de prendre des compléments minéraux et vitaminiques apportant 150 µg d’iode par jour et d’utiliser du sel iodé.

Sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets pour les mois à venir?

Nous nous penchons toujours sur les problèmes de mélanges de produits chimiques et sur comment mieux définir leurs effets, dans la lignée de ce que nous avons montré dans un article paru en mars. Nous voulons aussi regarder de plus près certains pesticides. Nous ne nous intéressons pas seulement aux effets de l’hormone thyroïdienne mais aussi sur la régénération cardiaque et sur les cellules souches du cerveau.

Barbara Demeneix
Professeure au Laboratoire d’évolution des régulations endocriniennes au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris