PARIS SCIENCES & LETTRES (PSL)
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Réflexions sur le concept de guerre économique

L’univers capitaliste contemporain ne doit pas être confondu avec le royaume de la libre concurrence, de la transparence et de la performance irriguée par le talent et la méritocratie. L’espace des affaires s’organise aujourd’hui en fonction de rapports de forces où s’affirment les dimensions géopolitiques et géoéconomiques. La guerre économique existe bel et bien: ce n’est pas une invention d’essayiste en mal de concept sexy capable de mobiliser les journalistes.

Monday
9
October 2017
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On sait depuis longtemps que le marché « pur et parfait » des économistes, bien éloigné des réalités de l’entreprise, ne constitue guère un modèle d’explication du réel. Il faut aller plus loin et admettre que la sphère des activités économiques n’a jamais fait sécession avec le reste de l’existence humaine. Les matrices culturelles, les configurations politiques, l’échiquier des idées contribuent à façonner le « business ». Celui-ci n’est jamais une simple activité commerciale. Il engage des ressources et porte des enjeux qui ne sont pas seulement économiques, mais aussi normatifs et politiques. Le business est l’une des dimensions de la puissance. Et il trouve dans celle-ci une partie de ses ressources, ainsi que certains de ses objectifs.

Il faut se méfier des mots. La « mondialisation » suggère un espace économique étendu à la planète, dans  laquelle les entreprises vivraient en quelque sorte déconnectées des États où elles ont pris naissance. C’est, du reste, un reproche qui leur est souvent fait. Mais c’est aussi une illusion. Car l’économie dite « mondialisée » est en réalité organisée autour de quelques grands marchés qui sont aussi, à l’exception de l’Union européenne, des Etats. Les plus puissants de ces Etats pratiquent une forme d’impérialisme : songeons à la route de la soie imaginée par Beijing pour coloniser des marchés éloignés, songeons au caractère extraterritorial de la justice américaine, aux hausses soudaines du prix du gaz ou aux relèvements brutaux de tarifs douaniers pratiqués par Moscou pour reprendre la main sur son « étranger proche ».

Dans un monde travaillé de multiples tensions, les entreprises sont parties prenantes des rapports de force entre Etats. Abandonnons notre habituelle perspective, qui rabat cette relation sur ce qu’on appelle pudiquement la diplomatie économique, c’est-à-dire sur de petites entorses à la neutralité. Une telle perspective est irénique : elle ne voit qu’un monde en paix. Pour comprendre le jeu dans lequel sont engagés Etats et entreprises, il faut renverser la perspective, et adopter un point de vue strictement inverse : celui de la guerre économique.

Smart power

Ce point de vue est, à sa façon, tout aussi faux que celui de la paix mondialisée. Mais il fait apparaître d’autres réalités, et c’est en cela qu’il mérite d’être tenu.

La guerre militaire a montré ses limites dans la première moitié du XXe siècle. A partir des années 1950, il est clairement apparu que la confrontation brutale des intérêts ne pouvait plus conduire qu’à l’extermination définitive de l’espèce humaine. A l’ère nucléaire, toute montée aux extrêmes par l’escalade armée aboutirait au néant pour chacun des protagonistes.

D’où la sublimation de la guerre dans de multiples espaces agonistiques entre les nations et les blocs politiques (l’OTAN et le Pacte de Varsovie). En ce sens, la Guerre froide fut une introduction à La Guerre hors limites exposée avec talent par Liang Qiao et Xiangsui Wang. Nous avons fait l’apprentissage du combat « désarmé » durant le duel entre l’Ouest et l’Est. Univers du renseignement, grandes compétitions sportives, arène culturelle, cinéma, autant de bulles où sévissait un affrontement « pacifique » (non militaire) mais sans pitié.

La fin de l’affrontement global entre le libéralisme et le communisme n’a fait que déployer totalement cette logique du combat omnidirectionnel évitant le duel armé. De quoi s’agit-il depuis les années 90 ? De développer sa puissance sur le terrain économique (industriel, commercial, financier), technologique, normatif et culturel.

Cela ne réduit pas à néant le pouvoir militaire (rappelons que les ventes d’armes à l’échelle mondiale se situaient en 2016 au niveau de celles de la fin de la guerre froide). Mais cela déplace son rôle : il s’affirme de nos jours plus modestement comme l’instrument dissuasif conditionnant l’atteinte des objectifs dans les autres champs d’acquisition d’avantages comparés que nous venons de citer.

Les armées (tout au moins parmi les nations occidentales) ne servent plus à conquérir des territoires physiques : elles sont dédiées à garantir l’intégrité du sanctuaire national, à se projeter sur des théâtres de conflit extérieurs où les intérêts fondamentaux (géopolitiques et géoéconomiques) de leurs Etats se trouvent menacés, à maîtriser des flux (permettant ainsi la régulation d’échanges humains, matériels et immatériels). Bref, elles s’intègrent dans une stratégie plus globale intégrant également le soft power, le pouvoir normatif, le pouvoir judiciaire, et visant ce que l’on pourrait nommer le smart power : la capacité globale d’une nation à se positionner favorablement sur la scène internationale.

De la guerre économique

Dès lors, les espaces d’affrontement entre les différents acteurs publics et privés se multiplient, et une conflictualité particulière occupe bien entendu un point central : la compétition dans les affaires !

La guerre économique n’a donc rien d’un slogan facile pour journalistes ou essayistes tentés par le sensationnalisme. Il s’agit simplement de la considérer sous un angle raisonné et non caricatural. Ce fut la thèse défendue par Edward Luttwak dès le début des années 90. Pascal Lorot tiendra en France le même discours et militera pour le développement de la géoéconomie. Comment la définit-il ? Comme « l’analyse des stratégies d’ordre économique – notamment commercial –, décidées par les Etats dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale ou certains pans bien identifiés de celle-ci, à aider leurs « entreprises nationales » à acquérir la maîtrise de technologies clés ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la production ou à la commercialisation d’un produit ou d’une gamme de produits sensibles, en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur – Etat ou entreprise « nationale » – un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social » (« De la géopolitique à la géoéconomie », 2009).

Mais les nations ne sont pas égales dans la prise de conscience de ces enjeux, et dans ce jeu les États-continents que sont les Etats-Unis et la Russie, mais aussi les grands émergents animés par un désir de revanche sur l’histoire, ont une longueur d’avance. Pour les Américains ou les Chinois, la nécessité de prolonger la stratégie de puissance nationale sur le terrain économique va de soi. Premièrement parce qu’ils sont convaincus que l’influence de leur pays passe par la conquête de nouveaux marchés, ainsi que par la maîtrise des normes internationales et de la numérisation galopante des activités industrielles, commerciales, financières et culturelles. Mais aussi parce qu’à la différence des Européens, qui souffrent sans doute ici d’un désavantage compétitif encore accru par la difficulté de penser une politique industrielle à l’échelle de l’UE, ils ne remettent pas en cause la centralité du fait national. Tout au contraire, le récit national participe de la construction d’une identité économique volontariste et tendue vers le succès.

Cela induit un rapport des entreprises à l’Etat sensiblement différent de celui qui prévaut en Europe.

En Chine, la question ne se pose même pas puisque la sphère économique reste en dernier ressort subordonnée au Parti. La stratégie de « l’Empire du Milieu » articule à la puissance économique et, de plus en plus, militaire, un projet politique et culturel, sans doute qualifiable tout à la fois de nationaliste et civilisationnel. L’ambition chinoise de faire reconnaître un « consensus de Beijing », prenant la place de celui de Washington, est indissociable du projet de route de la soie, des distorsions de concurrence sur le sol national, des acquisitions d’entreprises étrangères à fort contenu technologique, ou encore des prises de positions dans certains secteurs de segments clés, permettant de « commander » l’amont et l’aval de la chaîne de valeur (le plus connu est le cas des terres rares).

La guerre économique d’aujourd’hui n’est, pour paraphraser Clausewitz, que la guerre continuée par d’autres moyens. 

Chez les Américains, nous identifions certes une galaxie publique et un secteur privé où le second n’obéit pas structurellement au premier. Mais les débats récents sur les rapports troubles entre les grandes plateformes numériques et certaines agences de surveillance comme la NSA ont rappelé que même les entreprises les plus dématérialisées, les plus mondialisées, sont prises dans un réseau de liens qui font de leurs infrastructures numériques un espace de projection la puissance de leur pays d’origine.

À l’inverse, sur le sol américain, la présence financière des autres nations se trouve régulée par un dispositif de contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques (le CFIUS, lequel repose sur un texte : l’Exon-Florio).

Il faut ajouter à cela la revendication américaine du dispositif de protection des intérêts stratégiques économiques nationaux, que l’on doit bien interpréter comme un souverainisme résolu sur le plan industriel, commercial, financier, technologique et même culturel. Cela n’empêche pas les Etats-Unis de demeurer une société ouverte, mais tout en sachant préserver leur autonomie de décision stratégique et leur capacité d’influence sur l’échiquier normatif international, tout en modelant les perceptions culturelles d’une vaste partie du monde. En résumé, ils fabriquent un soft power redoutablement efficace et pérennisent une dominance globale qui n’est guère douteuse, même si la multipolarité progresse sérieusement.

Des entreprises et des États

Des stratégies patiemment élaborées structurent ainsi les rapports de force mondiaux et conditionnent la hiérarchie des puissances. Ces stratégies ressortissent de ce que l’on nommait autrefois la guerre et qu’on n’ose plus appeler ainsi, parce qu’elle a changé de visage. Mais la guerre économique d’aujourd’hui n’est, pour paraphraser Clausewitz, que la guerre continuée par d’autres moyens. Une guerre différente, désordonnée et moins lisible. Les francs-tireurs y sont légion, et jouent souvent, au sein d’un même camp, les uns contre les autres. Nul, même dans des pays autoritaires, ne peut prétendre centraliser le commandement. Mais dans sa complexité même, dans la multiplicité de ses jeux d’acteurs, des stratégies d’ensemble s’élaborent qui ordonnent le jeu des acteurs et maximisent leurs chances dans le choc des intérêts.

D’aucuns diront que les affrontements concurrentiels se déroulent principalement entre des entreprises et non entre des pavillons nationaux. En se fondant sur la fameuse théorie qui distingue les « océans rouges » des « océans bleus », les tenants de cette position montrent que la guerre économique fait rage dans les océans rouges (les marchés saturés), tandis que ceux qui s’aventurent dans les océans bleus (marchés de niches et nouveaux besoins) échappent en grande partie à cette hyper-compétition qui sévit ailleurs. Cette hypothèse peut sembler convaincante. Mais elle s’intègre néanmoins au schéma géoéconomique développé plus haut ; et ceci pour une raison simple. Les territoires, les pays où s’enracinent les opérateurs qui tirent leur épingle du jeu dans ces confrontations d’entreprises favorisent leur potentiel de rayonnement et de puissance par la croissance, l’emploi, l’innovation et les recettes fiscales accumulés. La Silicon Valley s’impose comme le modèle du genre dans le domaine du numérique (les GAFA en témoignent) ; notons au passage que l’Etat fédéral américain a favorisé le dit territoire à travers le Pentagone puisque la DARPA (organisation dédiée du ministère de la Défense) a littéralement « arrosé » de crédits les start-ups oeuvrant dans les NTIC dès les années 80. Sur l’océan bleu du numérique flotte la bannière étoilée.

Que conclure de tout cela ? Non pas que la vie économique se résume à une succession de fronts concurrentiels et de chocs de puissance, mais que le capitalisme ne se réduit pas au libre jeu de l’offre et de la demande. Les échanges marchands, le système productif mondial, la mécanique financière internationale et les logiques de la consommation, interagissent avec des matrices culturelles, des projets politiques, des aspirations sociales et des jeux de puissance qui en façonnent grandement le paysage. Les théories économiques tendent exagérément à la simplification de l’humanité et des individus : la réalité des rapports de force planétaires, c’est-à-dire le modèle intellectuel de la guerre économique, nous restitue à une pensée plus riche des sociétés, articulée sur l’évidente complexité des comportements humains, individuels et sociaux.

Eric Delbecque
Chef du pôle intelligence économique de l’Institut pour la formation des élus territoriaux