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Transformation numérique: Orange, entreprise de software?

L’accélération technologique impose de nouveaux modes de développement, pour lancer des produits en phase avec les usages émergents. Cela transforme en profondeur la façon d’innover d’une entreprise comme Orange. Cette révolution ne se réduit pas à l’agileté. Elle exige aussi une R&D intégrative, impliquant largement les acteurs de la chaîne de valeur et la société pour concevoir la recherche dans sa globalité. Une R&D en conversation permanente avec la société.

Monday
26
March 2018
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Paris Innovation Review – Vous dirigez l’innovation et la recherche du groupe Orange, qui a commencé à développer des méthodes «agiles». Pouvez-vous nous expliquer en quoi et pourquoi vous avez transformé votre mode de fonctionnement?

Mari-Noëlle Jego Laveissière – Nous avons en effet beaucoup fait évoluer notre mode de fonctionnement au cours de ces dernières années. Auparavant, en général, pour élaborer un nouveau produit, nous prenions le temps de construire un cahier des charges très précis. Puis nous développions le service ou le produit pendant une durée de six mois à un an avant de le tester. Aujourd’hui, nous définissons ce que appelons un «Minimum Viable Project» puis nous mettons très vite le produit sur le marché. Cela nous permet de faire évoluer notre service ou notre produit en fonction de la réaction des clients. Il s’agit d’un mode de développement plus itératif qu’avant. Cela transforme en profondeur notre façon d’innover. Et cela concerne aussi bien nos offres B2B que B2C.

Cette évolution aurait-elle été envisageable il y a dix ans?

Ce qui est certain c’est que cette évolution est rendue possible par les progrès technologiques. Au lieu de fabriquer nos produits en un seul bloc, nous produisons plutôt des petites briques, des micro-services que nous proposons aux clients d’assembler, un peu comme des Lego. Les évolutions technologiques combinées avec ce processus itératif avec le client, désormais au cœur de notre développement, a fait évoluer l’ensemble de notre cheminement R&D. Pour Orange, il s’agit d’une véritable révolution mais c’est une agilité indispensable de nos jours car les cycles de vie des produits se sont considérablement raccourcis.

Pouvez-vous nous décrire l’organisation de la recherche du groupe: où sont les chercheurs, comment travaillent-ils?

630 chercheurs sont mobilisés sur les sujets de recherche, avec des compétences très variées (radio, fibre optique, logiciel, cloud, Big Data et intelligence artificielle, mais également sociologie, économie ou design…). La recherche d’Orange a une responsabilité qui va au-delà de l’innovation technologique : participer à la construction d’un futur pleinement digital et humain. Nous avons créé trois plateformes de recherche qui intègrent une partie importante de nos travaux et dans lesquelles nos chercheurs, mais aussi d’autres responsables de l’entreprise, sont intégrés, échangent et progressent ensemble.

La recherche d’Orange a une responsabilité qui va au-delà de l’innovation technologique: participer à la construction d’un futur pleinement digital et humain.

L’une s’appelle Thing’in et concerne le web des objets. Son défi : mettre en relation les objets connectés entre eux pour donner naissance à de nouveaux services. Cela nécessite notamment de développer des outils qui qualifient et catégorisent les objets connectés mais aussi de concevoir un moteur de recherche pour le web des objets et de définir la gestion des droits et le contrôle d’accès de ces objets

Notre deuxième plate-forme, Home’In, est organisée autour de la maison sensible. Elle travaille à la construction d’une maison expérimentale où seront déployées et testées les technologies et leurs usages.

Enfin, la troisième plate-forme, Plug’in, concerne la connectivité ambiante et la 5G. Étant donné que les réseaux sont appelés à devenir des fonctions logicielles utilisant des technologies issues du cloud et de l’intelligence artificielle, notre conception et notre pilotage des réseaux sont à réinventer.

Vous avez développé le concept de recherche «intégrative». Qu’entendez-vous par là?

La recherche intégrative, c’est une recherche ouverte, impliquant largement les acteurs de la chaîne de valeur et la société pour concevoir la recherche dans sa globalité. Cela signifie que nous réfléchissons en amont aux liaisons et aux interactions des briques technologiques entre elles, mais aussi avec les utilisateurs. Appréhender ces relations et ces interactions, cela signifie pour nous être en conversation permanente avec la société, fonder une recherche qui écoute attentivement les besoins et qui comprenne les mutations en cours. 

Et comment intégrez-vous à cela votre travail sur la prospective?

Nous n’avons pas de département prospective à proprement parler. Mais nous avons des marketeurs, du « market watch », des sociologues qui observent les nouveaux usages dans le monde entier, et nous les mettons en réseau. Nous avons aussi un département de marketing intelligence qui recense et décrypte toutes les technologies qui émergent dans le monde.

Votre cœur de métier, les réseaux, est en pleine mutation. Quel est l’impact pour un groupe comme Orange?

Actuellement, chaque fonction réseau dispose d’un équipement physique et d’un logiciel dédié dans le réseau. À l’avenir, toutes les fonctions réseau seront embarquées dans une couche de logiciel au-dessus du réseau qui tournera sur des équipements standardisés hébergés dans différents datacenters  activables à distance. C’est ce qu’on appelle la virtualisation.

Grâce à cette transformation, nous pouvons progressivement proposer de nouveaux services à nos clients. Par exemple, il est désormais possible pour nos clients « entreprise » d’augmenter la bande passante de leur réseau fixe directement depuis une application web, alors qu’avant, cette opération nécessitait l’intervention physique d’un technicien sur leur site.

Ces actions de virtualisation de notre réseau nous permettent également de préparer la 5G. Grâce à des solutions d’intelligence artificielle, le réseau 5G disposera de fonctionnalités de prédiction avancées lui permettant d’adapter automatiquement la capacité du réseau, par exemple, en fonction du nombre de personnes se rendant à un événement sportif ou présentes dans le stade.

Cela signifie-t-il qu’Orange se transforme petit à petit en une entreprise de software?

Le logiciel étant de plus en plus présent à tous les niveaux de l’entreprise, j’ai en effet déclaré en interne que nous allions devenir une «software company».  Cette évolution vers de plus en plus de logiciel suppose une transformation de notre culture d’entreprise, qui devra intégrer les codes du monde du logiciel. Bien sûr il s’agit de trouver une articulation avec notre culture de base. Orange sera in fine une entreprise hybride, une software company, mais pas seulement.

Comment procédez-vous pour cela?

Nous avons élaboré un plan de formation qui va toucher 20 000 personnes en trois ans. Car le software, c’est comme une nouvelle langue. Pour se comprendre, il faut que nos ingénieurs, nos marketeurs, nos spécialistes de la relation client partagent un vocabulaire et une grammaire communs. C’est un impératif pour travailler en mode projet. Par exemple, le « Minimum Viable Product » dont je parlais plus tôt est typiquement le vocabulaire d’une entreprise de logiciel. Dans ce plan de formation, il y a aussi des formations plus avancées pour ceux dont le métier est transformé par le software. C’est le cas des designers par exemple. Leur métier va perdurer – ils continueront à définir les interactions du client sur le portail – mais il va évoluer. Il leur faudra progressivement apprendre à rendre leur «livrable» sous forme de code afin de les mettre à disposition des développeurs dans une bibliothèque. 

Quelles sont aujourd’hui vos priorités en matière de recherche et d’innovation?

Nos priorités d’innovation se répartissent suivant trois axes.

Tout d’abord, nous attachons un soin tout particulier à maintenir l’excellence de notre socle technologique pour proposer la meilleure connectivité à nos utilisateurs en fonction de leur contexte : à la maison, en mobilité et dans les entreprises… C’est une condition essentielle pour assurer une qualité de service incomparable sur les services au-dessus du réseau.

Ensuite, nous mettons tout en œuvre pour assurer une relation client simple et fluide : dans ce domaine, les assistants personnels représentent par exemple de puissants outils pour repenser la relation client… Avec du texte ou grâce à une commande vocale, depuis sa télécommande, son smartphone ou sa TV, il devient progressivement possible, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, d’interagir partout, tout le temps et de façon fluide et personnalisée avec Orange.

Enfin, nous nous appuyons sur ces actifs pour proposer des services innovants qui font sens à nos clients. Cela peut concerner l’évolution des services de communication, les services de la maison connectée, la ville connectée, la voiture autonome, ou encore les services aux entreprises avec l’internet des objets ou les réseaux à la demande.

Exercer vos responsabilités dans une période si intense doit être passionnant et nécessiter une certaine agilité intellectuelle ! Comment se déroule une journée type de la patronne de la recherche d’Orange?

Il n’y a pas de journée type ! Globalement, il s’agit d’identifier les grandes ruptures technologiques, d’évaluer les opportunités pour le groupe, et de travailler en proximité avec les pays pour in fine mettre les innovations dans les mains de nos clients. L’innovation se construit au jour le jour avec des partenaires, et c’est également une partie de ma mission.

C’est naviguer, aussi, essentiellement dans un monde d’hommes…

Il est vrai que la féminisation du monde des ingénieurs constitue un véritable enjeu, surtout dans les équipes « réseaux » où il n’y a que 13% de femmes. Chez Orange, c’est une préoccupation majeure depuis dix ans. Dans le groupe, on compte 35% de femmes. Ce qui est important à mes yeux, c’est que ce taux soit constant au sein de la hiérarchie. Par ailleurs, nos viviers ne sont pas assez féminins. Le taux de femmes dans les écoles ingénieurs ne dépassant pas 30%,  c’est un véritable défi.

Votre parcours prouve que cela n’est pas impossible.

Oui, en effet, c’est loin d’être impossible et il faut continuer à encourager les femmes dans les filières scientifiques. Le digital façonne le monde de demain, et il est important qu’il soit façonné par autant d’hommes que de femmes.

Mari-Noëlle Jego-Laveissière
Directrice générale adjointe, directrice exécutive Innovation, Marketing et Technologies, Orange