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Transition énergétique: le virage d’Engie

Les startups digitales pivotent parfois d’une façon spectaculaire: c’est une condition de leur survie dans le monde ultrarapide de l’économie numérique. Mais il arrive aussi que des géants industriels se redéfinissent en profondeur. La transition énergétique en cours en offre quelques exemples. Les grands énergéticiens sont au cœur de ce mouvement. Comment s’effectuent leurs virages stratégiques? Celui entamé par Engie depuis quelques années est d’ores et déjà un cas d’école. Pour nous en parler, Gwenaëlle Huet, directeur général d’Engie France Renouvelables.

Monday
19
February 2018
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Le secteur de la production d’énergie se transforme à vive allure, notamment du fait des décisions politiques qui modifient l’équation économique, mais aussi des avancées technologiques. L’intégration des ENR dans le mix énergétique n’est pas seulement une contrainte mais une véritable opportunité économique. C’est le sens du virage stratégique opéré par Isabelle Kocher à son arrivée à la direction générale d’Engie en 2016 : le recentrage autour d’énergies peu carbonées, avec un double mouvement : la cession d’actifs, comme les centrales à charbon, et l’investissement dans les énergies renouvelables. Plus de 12 milliards d’euros d’actifs ont ainsi été cédés à ce jour. L’enjeu de cette libération de ressources financières est aussi technologique. Quels que soient les nouveaux modes de production déployés le numérique les irriguera de plus en plus. La stratégie d’Engie en France, analysée ici dans le détail, est à lire dans le cadre d’une stratégie globale qui prend en compte une donnée émergente : l’apparition de boucles locales. Dans un futur proche, une partie de plus en plus importante de l’énergie sera produite sur les sites de consommation, dans les immeubles, à la maison, dans les usines ou dans les villes. Une véritable décentralisation de la production se profile.

Paris Innovation Review – La transition énergétique est de plus en plus au cœur des stratégies industrielles des géants du secteur. Directrice de la business unit Energies renouvelables en France, vous êtes au cœur de cet enjeu. Pouvez-vous l’expliciter ? 

Gwenaëlle Huet – Il est vrai que notre secteur se transforme à vive allure. Cette évolution résulte d’une véritable prise de conscience alimentée à la fois par les études scientifiques mais aussi, désormais, par les décideurs politiques. De nombreux travaux ont montré que nous consommons trop de ressources, soit l’équivalent d’environ une fois et demi les ressources de notre planète. C’est intenable sur la durée. Parallèlement, de nouveaux moyens de production de l’énergie, plus respectueux de l’environnement, se développent et se perfectionnent chaque jour. Et pour certains, leur compétitivité n’est plus à prouver.

Mieux respecter l’environnement n’est plus seulement un credo mais une véritable opportunité économique. D’ailleurs, de nombreuses institutions financières, comme par exemple les agences de notation, évaluent les entreprises en intégrant leur niveau d’engagement en faveur de moyens de production moins carbonés.

Tout cela éclaire le virage stratégique opéré par Isabelle Kocher à son arrivée à la direction générale d’Engie en 2016 : le recentrage autour d’énergies peu carbonées, avec un double mouvement : la cession d’actifs, comme les centrales à charbon, et l’investissement dans les énergies renouvelables. Plus de 12 milliards d’euros d’actifs ont ainsi été cédés à ce jour, ce qui traduit notre désengagement du charbon et de l’exploration-production dans le pétrole. Il s’agit d’une évolution très structurante pour le groupe. Les ressources dégagées nous permettent d’investir aussi bien dans les énergies renouvelables que dans l’efficacité énergétique ou l’innovation. Car l’enjeu est aussi technologique. Quels que soient les nouveaux modes de production déployés – l’éolien ou le solaire – le numérique irriguera de plus en plus chacun d’entre eux.

Ce rééquilibrage se décline à l’échelle des pays. Pouvez-vous nous donner une idée de la dynamique engagée en France, par exemple?

Notre entreprise dispose aujourd’hui de 6,5 gigawatt (GW) de capacités renouvelables en France, soit l’équivalent, en puissance installée, de six réacteurs nucléaires. Ces moyens sont majoritairement constitués d’une production hydraulique (barrages au fil de l’eau et hautes chutes), où nous souhaitons bien sûr poursuivre notre développement toutefois conditionné par l’ouverture du marché. Pour le reste, nous sommes leader dans l’éolien terrestre avec 1,8 GW installés dans les Haut-de-France et dans le Grand-Est, l’équivalent de presque deux réacteurs nucléaires en puissance installée. Dans ce domaine, nous avons mis en service 200 MW supplémentaires en 2017. Enfin, nous sommes également leader dans le solaire avec 900 MW installés. Notre objectif est d’atteindre 3 GW de capacités installés dans l’éolien et 2 GW en solaire d’ici à 2021.

Restons un moment en France, puisque la question de la transition énergétique ne s’y pose pas exactement dans les mêmes termes qu’ailleurs. L’importance relative du parc nucléaire français, qui représente les trois quarts de la production électrique, donne un moindre poids à l’argument de la décarbonation. C’est l’une des raisons pour lesquelles, sur les renouvelables, la France n’a pas avancé au même rythme que ses voisins européens. Y en a-t-il d’autres?

Oui, des raisons réglementaires et administratives notamment. Concernant l’éolien terrestre, l’un des principaux freins est le délai extrêmement long entre la détection d’un site et la mise en service des éoliennes. Il faut compter entre 7 et 10 ans ! Une lenteur due, entre autres, aux procédures administratives. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Allemagne dispose aujourd’hui de quatre fois plus de capacités de production que la France.

Malgré de récentes modifications grâce auxquelles nous avons gagné deux ans, la procédure reste longue et doit passer par plusieurs juridictions avec, à chaque fois, le risque de recours. Sachez que la plupart des projets (70% environ) qu’il s’agisse d’Engie ou de nos concurrents, sont systématiquement attaqués par des filières très organisées. Il nous faut donc améliorer l’acceptabilité des parcs et répondre aux enjeux qui sont soulevés.

À titre d’exemple, le balisage à feux à éclats des éoliennes la nuit (scintillement) constitue un problème souvent remonté par des riverains. Nous avons demandé une évolution de la législation de façon à pouvoir passer en balisage fixe, ce qui réduirait très sensiblement l’impact visuel.

Les mêmes facteurs expliquent-ils le retard français dans le photovoltaïque, ou dans l’éolien marin où aucune éolienne n’a encore été installée?

Pour l’éolien marin, le ministère de la Transition énergétique souhaite développer cette filière et nous en sommes ravis. D’autres pays sont en avance. La différence tient en partie là aussi à la longueur des procédures. En 2017, Engie a gagné un appel d’offres au Royaume-Uni et sera en mesure de mettre en service la production avant le projet normand remporté en 2014 ! Au Royaume-Uni, lorsque l’on remporte un appel d’offre, on gagne un permis de construire, toutes les études étant réalisées en amont de l’appel d’offres. À ce jour, nous possédons cependant en France deux projets d’éolien en mer posé à Dieppe-Le Tréport et Yeu Noirmoutiers. L’éolien marin flottant est d’ailleurs particulièrement intéressant pour des zones marines avec de très fortes pentes. Nous le développerons face à l’île grecque de Leucate, en Méditerranée. À terme, la Californie ou le Japon pourraient être intéressés par l’essor de ce moyen de production. Le coût de production de l’éolien en mer est déjà passé sous la barre des 100 euros du mégawatt heure.

Pour le solaire, la question se pose en termes différents. Malgré un temps de développement plus court, la France ne dispose pour l’heure que de 7 GW installés contre 12 au Royaume-Uni et 40 en Allemagne. Cela est dû, notamment, aux nombreux allers-et-retours concernant le cadre législatif. Désormais, le cadre est beaucoup plus clair et donne une grande visibilité : les appels d’offre sont organisés deux fois par an avec un volume total de 1 GW qui vient d’être rehaussé à 1,7 GW. Et nous sommes certains que la volonté politique permettra d’accélérer encore.

Est-ce un facteur décisif?

C’est un facteur important. Dans le cadre de l’Union européenne, il intervient à deux niveaux principaux : celui de l’Union, celui du pays. La Commission européenne a fixé l’objectif de 20% d’énergie renouvelable en 2020 et la France doit faire sa part. Il est vrai que la trajectoire française décroche par rapport aux engagements européens. Mais le gouvernement a affirmé vouloir relever son ambition en matière d’énergies renouvelables et baisser la part du nucléaire à 50%. La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) qui doit être actée au mois de juin 2018 permettra de clarifier les choses et de donner une trajectoire claire et réaliste. Nous sommes sûrs que les énergies renouvelables y tiendront la part qu’elles méritent dans un bouquet énergétique plus diversifié. Le ministre de la Transition énergétique, Nicolas Hulot, a d’ores et déjà annoncé un doublement des appel d’offres dans le solaire.

À côté de la volonté politique, on imagine que les progrès technologiques jouent eux aussi un rôle déterminant.

Absolument. Ils ont permis d’accroître significativement la rentabilité des renouvelables, et l’histoire n’est pas finie. L’enjeu aujourd’hui, c’est d’innover et de tester de nouvelles technologies. Nous travaillons beaucoup sur la question du stockage par exemple car les énergies renouvelables sont intermittentes et dépendent de la force du vent, de l’ensoleillement, etc. Le stockage est donc un enjeu majeur. Mais les smart grids sont aussi une partie de la solution. Nous avons mené des recherches et de nombreux tests visant à coupler la production solaire avec les batteries et la consommation des véhicules électriques. À cet effet, nous avons développé en interne un software, un microgrid intelligent qui nous permet d’optimiser la production d’électricité qui alimente les bornes de recharges. C’est un nouveau métier pour nous mais cela nous permet de mieux maîtriser l’ensemble de la chaîne de production. C’est aussi dans cette perspective que nous avons racheté des entreprises comme EV Box, leader mondial des bornes de recharge pour véhicules électriques, ou tout récemment Electro Power Systems (EPS) spécialisée dans le stockage d'énergie et les microgrids.

L’une des grandes évolutions à venir est l’apparition de boucles locales.

L’une des grandes évolutions à venir est l’apparition de boucles locales. Dans un futur proche, une partie de plus en plus importante de l’énergie sera produite sur les sites de consommation, dans les immeubles, à la maison, dans les usines ou dans les villes. Une véritable décentralisation de la production se profile. De plus en plus d’industriels nous font part de leur souhait de recycler l’énergie sur leur site de production.

C’est ce que nous avons expérimenté à Rivesaltes sur un site du groupe Charles André. Outre la mise en place de 48 384 panneaux solaires photovoltaïques pour une puissance totale de 13,5 mégawatts-crête, le parc de production comporte un volet Recherche et Développement avec le déploiement d’une solution micro smartgrid. Trois ombrières solaires photovoltaïques alimentent un système de stockage par batteries lithium-ion. Grâce à des véhicules électriques, utilisé pour les déplacements du personnel, cela permet d’optimiser la gestion de l’énergie. Pour assurer une continuité de service, le bâtiment peut à tout instant basculer sur une connexion réseau. Vous le voyez, se développer dans le solaire ne se limite plus désormais à l’installation d’un parc. Cela va bien au-delà.

À côté de ces rachats ou prises de contrôles, qui concernent des spécialistes des infrastructures (réseaux, bornes de stockage), Engie investit 1,5 milliards d’euros dans les métiers d’avenir, notamment l’utilisation de l’hydrogène et des gaz verts. Pouvez-vous nous en dire un peu plus?

La production d’hydrogène s’inscrit d’abord dans le cadre de la production d’énergie électrique d’origine solaire et éolienne. Cette production est marquée, nous le disions, par l’intermittence : il y a des moments où l’on produit peu, d’autres où l’on produit beaucoup, et les pics de production correspondent aussi à des moments où les prix de gros sont plus bas – ils sont parfois négatifs en Europe. Plutôt que de vendre à perte ou de ne pas produire, il vaut mieux utiliser cette énergie. Une utilisation possible est de produire de l’hydrogène par électrolyse. Cet hydrogène est stocké, et on peut l’utiliser ensuite pour faire du méthane de synthèse en y injectant du carbone. Notre idée est de développer ce procédé pour la mobilité mais aussi, à plus grande échelle, pour des solutions de stockage qui permettront d’accroître la part des renouvelables dans le mix électrique. Nous sommes en train d’évaluer le coût de cette technologie pour voir à quel horizon de temps elle pourra devenir compétitive. Nous croyons beaucoup à l’avenir de l’hydrogène, auquel Engie vient de dédier une BU. Cela nous permettra de l’intégrer dans d’autres briques technologiques, à la fois pour verdir le gaz que nous utilisons, les transports, et l’électricité que nous consommons.

Vous évoquiez l’intermittence. C'est la question qui fâche quand on évoque les renouvelables et les prix négatifs, certains jours, des marchés de gros de l’électricité en Europe attestent que la montée en puissance des ENR perturbe le système de production. Des solutions émergent, mais l’hydrogène, qui permettrait de concevoir un système couplant ENR et centrales à gaz, en est encore au stade des études. D’autres innovations sont-elles « dans les tuyaux », qui permettraient d’optimiser la gestion des systèmes électriques?

Oui, il y a aujourd’hui beaucoup de réflexions à ce sujet et les industriels comme Engie sont en pointe, ne serait-ce que pour gérer au mieux non pas seulement la production proprement dite, mais aussi les moyens de production : les infrastructures. Nous venons de développer une plateforme digitale baptisée Darwin, destinée à gérer nos parcs dans l’éolien terrestre et le solaire. Nous disposons d’une équipe de 35 personnes qui travaillent exclusivement sur ce sujet et sur les data sciences ce qui nous permet d’effectuer un pilotage très fin de nos actifs. Le principe est de récupérer le maximum d’informations sur nos installations. Il existe une centaine de capteurs sur une éolienne. Si l’on récolte les données à l’intérieur des pales, il est possible de savoir comment évolue le matériau et d’anticiper sur les pannes ou l’obsolescence éventuelle. Sur les panneaux solaires, cela nous permet d’anticiper les pannes et de programmer le remplacement du panneau et l’arrêt de la production au moment où les prix de marché sont plus bas. Nous sommes en train de connecter à Darwin l’ensemble du parc Engie dans le monde. Cela nous permettra d’améliorer nos coûts, notre productivité et la disponibilité de nos actifs.

In fine, sur quoi repose la réussite de ce virage vers le renouvelable? L’international? La technologie?

La stratégie menée en France est à l’image de ce que nous souhaitons faire. Depuis deux ans nous avons rationalisé le périmètre de nos activités et pris le leadership des activités. Auparavant nous avions majoritairement des participations financières. Désormais, nous sommes en ordre de marche avec une stratégie industrielle.

Il faut passer à la vitesse supérieure en accélérant et multipliant les projets. Nous devons devenir la vitrine du groupe. Mais il est certain que cet enjeu passe aussi par l’international où les appels d’offres, bien plus importants, nous permettront de confirmer notre expertise. En interne, nous parlons d’une stratégie « en 3D » : décentraliser, décarboner et digitaliser.

Gwenaëlle Huet
Directeur général, Engie France Renouvelables