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Une brève histoire du futur

Notre époque rêve à nouveau du futur. Mais elle l’imagine aussi comme un cauchemar technologique, climatique, nucléaire. Notre relation au futur est devenue passionnelle, et inquiète. Est-il possible de conjurer cette inquiétude? Oui, en revenant sur les techniques et les mots qui nous servent à imaginer le futur. Car ces mots et ces techniques ont une histoire. Ils sont travaillés par des représentations très anciennes, dont nous n’avons pas toujours conscience.

Sunday
11
February 2018
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Notre relation au futur est passionnelle, et inquiète. Cette inquiétude presque religieuse est présente dans les mots que nous utilisons pour le représenter, souvent issus d’une antiquité dont l’expérience du temps humain était très différente de la nôtre. Les visages les plus inquiétants du futur ne sont pas des réalités tangibles, mais des filtres culturels, les vestiges de ce que nos ancêtres, en proie eux aussi à l’angoisse et la curiosité, ont imaginé pour donner forme au futur. De la même façon, les « techniques » qui nous autorisent à en parler ont une histoire. Des augures romains aux technocrates du 20e siècle, des entrailles des oiseaux à la statistique publique, la lecture du futur emprunte des chemins toujours nouveaux, et pourtant souvent frayés. Notre époque est hantée par la « disruption » et l’innovation, deux termes qui donnent forme à une certaine image du futur. Mais les figures anciennes de la catastrophe et de l’apocalypse sont toujours mobilisées. Nous rêvons d’un futur prévisible, prolongeant simplement des séries statistiques, d’un futur maîtrisé, conformément au programme moderne qui donne à l’humanité la maîtrise de son destin ; mais des « cygnes noirs » nous ramènent à la puissance de l’imprévisible.

Dans les années récentes, deux livres sont parus qui s’intitulent, en français, Une brève histoire du futur. C’est le titre d’un ouvrage du physicien américain Michio Kaku, un spécialiste de la théorie des cordes, et le sous-titre du nouveau best-seller de l’historien israélien Yuval Noam Harari, Homo deus.

La physique, l’histoire : deux spécialités différentes pour autoriser une parole sérieuse sur ce qui nous attend. Et qui, manifestement, nous inquiète, ou tout au moins inquiète les citoyens des pays développés. Les enquêtes « Global attitudes and trends » du Pew Research Center, qui font référence en la matière, montrent que depuis quelques années Américains, Européens et Canadiens sont pessimistes pour les futures générations : seuls 37% des Américains, un peuple pourtant réputé pour son optimisme, croient que leurs enfants s’en sortiront mieux financièrement que leurs parents. A quoi s’ajoutent les inquiétudes liées au changement climatique, au retour des tensions géopolitiques globales après la brève parenthèse des années 1990 qui avait vu Francis Fukuyama annoncer imprudemment la fin de l’histoire. Et, bien entendu, la révolution numérique et son impact encore incertain sur l’économie en général, le marché du travail en particulier, et tout simplement nos vies.

Le politologue Zaki Laïdi proclamait en 2000 le « sacre du présent », pour désigner la condition d’une humanité qui pensait en avoir fini avec la dictature de l’avenir et les figures imposées des grandes pensées de l’histoire, de Hegel à Marx. Condition inconfortable, expliquait-il, car en se débarrassant de ces futurs obligés, nous nous retrouvons en quelque sorte dans le vide, pris au piège d’une société de satisfaction immédiate qui nous condamne à vivre sous le règne de l’urgence : «L’homme fait aujourd’hui l’expérience d’une nouvelle condition temporelle : celle de l’homme-présent. Un homme qui aurait décidé d’immoler l’avenir au bénéfice du seul présent. En s’incarcérant volontairement dans un présent immédiat, l’homme-présent veut abolir le temps. Revenu de toutes les utopies sociales, il radicalise son besoin de sens par la recherche individuelle d’un présent sans cesse reconduit, le présent éternel. Successeur de l’homme-perspectif né à la Renaissance et parvenu à maturité quand l’idée de perspective se maria à celle d’Histoire, il se trouve désormais sans point de vue. »

Or l’an 2000 est désormais derrière nous. Et l’avenir s’est réinvité dans nos existences. Il nous faut le réapprivoiser, car il est revenu sous une forme sauvage et angoissante. Même les geeks technophiles du magazine Wired s’en sont émus, en consacrant un numéro à « the great tech panic of 2017 ».

Pour rendre au futur figure humaine, il faut peut-être se rappeler que nos terreurs ont une histoire. Que les visages les plus inquiétants du futur ne sont pas des réalités tangibles, mais des filtres culturels, les vestiges de ce que nos ancêtres, en proie eux aussi à l’angoisse et à la curiosité, ont imaginé pour donner forme au futur.

C’est donc une autre brève histoire du futur que nous proposons ici : une histoire des techniques que les hommes ont inventées pour imaginer le futur, et des images qui leur ont servi à le représenter.

Ceux qui savent

« Le » futur n’a pas toujours existé. Le terme, à l’origine, n’est pas un nom, mais une simple structure de langue : futurus, en latin, est une forme participe du verbe être. Elle signifie simplement « je serai ». Cette forme verbale va glisser vers une forme adjectivale : l’expression futurarum rerum scientia désigne la connaissance des « choses qui seront », des choses futures. Puis de l’adjectif on passera au substantif : « le » futur. Mais avant d’être un nom commun renvoyant à l’ensemble du monde, le futur était simplement une indication temporelle accolée à certaines actions ou certains objets.

La « connaissance des choses futures » ne nous est pas donnée. Elle demande une médiation : celle d’une science ou d’une religion, qui validera cette connaissance ; celle d’un personnage qui, mage, calculateur, technocrate, se fera le médiateur de cette connaissance et tentera grâce à elle de peser sur nos actions présentes.

Le mage, le chamane, l’augure sont des figures surgies de la nuit des temps mais qui n’ont pas disparu et dont tout notre rationalisme ne vient pas à bout.

Leur savoir procède de trois expériences : transe (chamanisme), visions prophétiques inspirées par le dieu unique des monothéismes (parfois à des meneurs, le plus souvent à des innocents qui ne s’y attendent pas) ; ou encore lecture inspirée mais méthodique d’un futur qui est écrit quelque part – dans les étoiles pour l’astrologue, dans les entrailles d’un animal pour l’augure romain, ou dans le passé pour certains futurologues modernes.

C’est de cette figure de lecteur inspiré que relève par exemple Ray Kurzweil, le chantre du transhumanisme qui émarge chez Google. Il se donne comme un lecteur méthodique et bien informé, au contact des technologies les plus avancées, collectant des signes épars d’une histoire qui aurait un sens et réunissant ces signes pour dessiner un chemin vers l’humanité nouvelle qui aura enfin terrassé la mort.

Kurzweil est de son époque : c’est de la technique et de la science qu’il s’autorise, même si ses prophéties n’ont rien de scientifique, et il s’appuie sur une histoire (celle des révolutions technologiques) pour lancer son récit du futur.

La science comme prédiction ? Oui, c’est une de ses dimensions. La science moderne a déployé une immense énergie pour rendre compréhensibles et prévisibles des phénomènes physiques, du retour de la comète de Haley à la température d’ébullition de l’eau. Identifier un phénomène, le décomposer, déterminer les conditions dans lesquelles il va ou il peut se produire à nouveau. La physique y excelle. Les sciences sociales, plus incertaines en la matière, donnent néanmoins quelques résultats, à partir desquels il est possible d’extrapoler.

La connaissance historique comme base d’une parole sur le futur ? C’est à la fois une évidence et une pratique éminemment moderne, qui nous renvoie au rapport très particulier que nous entretenons avec l’expérience historique. L’émergence des pensées de l’histoire, dans l’Europe du XVIIIe siècle, se fait en deux temps : l’italien Giambattista Vico, dans La Science nouvelle (1744), fait émerger l’idée d’un progrès des sociétés humaines, tout en restant dans le modèle traditionnel d’un monde voué à la corruption, qui le condamne finalement au déclin et à la dégénérescence. Le français Condorcet, avec son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (laissée inachevée à sa mort en 1794), rompt avec le déclinisme et imagine dans sa « Dixième époque » un avenir radieux.

Quelque chose s’est passé, entre 1744 et 1794, qui modifie radicalement notre rapport au futur. La connaissance de l’histoire autorise désormais une projection rationnelle dans un avenir qu’on imagine radieux. C’est qu’entretemps l’idée de progrès, esquissée chez Vico, a pris son essor. Elle autorise pour la première fois l’humanité à imaginer un avenir durablement meilleur. L’Âge d’or est désormais devant nous.

Hegel et Marx vont s’engouffrer dans cette brèche, le second mobilisant au service de sa projection toutes les ressources et toute l’autorité d’une approche scientifique – en oubliant au passage que la science, elle aussi, évolue, notamment la science économique dont son œuvre est l’un des jalons...

Nul besoin de développer une pensée d’aussi grande envergure que Hegel ou Marx pour connaître, dès lors, la tentation de la prévision. La pratique généralisée de l’histoire, combinée à l’idée de progrès qui imprègne en profondeur les sociétés modernes, ouvre sur une tentation universelle de prévoir, d’imaginer, de dire la suite. Et, si possible, de donner à cette parole l’autorité d’une connaissance rationnelle et bien informée.

Science fiction et technocratie

Le 20e siècle voit se déployer deux modalités différentes et complémentaires pour se projeter dans l’avenir.

La première, littéraire, est la science fiction. Imaginant des mondes métamorphosés par le progrès scientifique, elle multiplie les tableaux du futur. Ce n’est pas, à proprement parler, une nouveauté : dès la fin du 18e siècle, dans le sillage des pensées du progrès, Louis-Sébastien Mercier avait publié L’An 2440, récit d’un voyage dans le temps qui permettait de mesurer, pour l’essentiel, les progrès politiques et sociaux qui restaient à accomplir pour réaliser la promesse des Lumières. Au 20e siècle, c’est sur les progrès techniques que l’on se concentre. La science fiction a nourri les imaginaires modernes, et plus d’un milliardaire de la Silicon Valley en est imprégné : la passion d’un Elon Musk pour l’espace, dont témoigne son engagement dans SpaceX, est à la fois un rêve d’enfant et une aventure industrielle. Les technophiles de la Valley sont également hantés par le futur individuel : Ray Kurzweil, à la façon du héros mésopotamien Gilgamesh, cherche à conjurer la mort. Les chercheurs en intelligence artificielle de Stanford cherchent pour leur part à la prévoir avec exactitude. Deux faces d’une même médaille, qui nous rappellent que l’obsession moderne pour le futur s’inscrit dans la très ancienne inquiétude devant la mort.

C’est d’une autre passion que ressortit la deuxième modalité d’appréhension du futur qui s’est développée au 20e siècle, et qu’on pourrait définir comme la planification technocratique. Les structures profondes qui animent la pensée de Marx ne lui sont pas étrangères, et ce n’est pas un hasard si, de tous les pays, l’URSS est celui où cette passion a connu le plus grand développement. Cette modalité a plusieurs ressorts : l’ambition humaniste moderne, formalisée par Descartes, d’une pleine maîtrise du monde par une humanité enfin souveraine ; les pensées de l’histoire et l’idée de progrès ; le développement conjoint, enfin, de la statistique, des sciences humaines, des méthodes de gestion scientifique et, à leur croisée, des politiques publiques, visant à façonner le monde à moyen-long terme. L’extrapolation statistique permet de « lire » le futur, et la parole technocratique qui prend en charge cette lecture a également comme enjeu de déterminer, de décider, de plannifier ce futur.

Entre science fiction et prévision technocratique, il y a des points de contact. La fameuse série Fondation d’Isaac Asimov est ainsi fondée sur une méthode de prévision à très long terme, la « psychohistoire », en réalité une simple extrapolation statistique dont les principes ressemblent furieusement à ceux du GosPlan soviétique!

Linéarité et cygnes noirs

Il faut dire qu’un bon usage des séries statistiques peut aider à faire des prévisions très pertinentes, et là encore l'URSS offre une référence saisissante. Mais pas dans ses prévisions officielles. La Chute finale (1976), d’Emmanuel Todd, part justement du constat passant que les statistiques économiques officielles sont faussées par de multiples facteurs. Le démographe choisit de fonder son analyse sur les chiffres de natalité et de mortalité de l’URSS, pas truqués, et conclut à un déclin bien entamé, une décomposition qui annonce une chute à l’horizon de 15 ou 20 ans.

Plus récemment, le prix Nobel Robert Fogel, connu pour ses travaux d'histoire économique, a tenté une projection de la croissance de différents pôles économiques (UE15, Chine, Inde, US) jusqu'en 2040, en prenant en compte des structures démographiques et politiques dont l'impact de long terme est relativement assuré.

Mais les statistiques ont ceci de particulier qu’elles n’offrent qu’une représentation très incomplète du monde, et en les prolongeant sans précaution on ignore aussi bien les nouveautés que les accidents de parcours. C’est en contrepoint à la pensée bureaucratique du futur que se sont développées dans les années 1960 des méthodes de prospective explorant délibérément des hypothèses « hors champ » pour construire des scénarios non pas réalistes mais simplement cohérents, afin de ne pas se laisser égarer par l’illusion d’un progrès continu, prévisible et décidable. L’irruption des crises pétrolières, la fin de l’URSS, la crise de 2008 plaident en faveur de ces méthodes alternatives. Sans faire disparaître pour autant le besoin de la prévision.

En 2007 est paru un livre qui, à l’orée de la crise financière, allait trouver dans les événements une conformation éclatante : Le Cygne noir, de Nassim Nicholas Taleb. Un « cygne noir », c’est un événement qui a une très faible probabilité de se produire, mais dont les conséquences ont une portée considérable. L’essayiste pointe à la fois la difficulté de prédire ces événements majeurs, l'impossibilité de calculer leur probabilité à l'aide de méthodes scientifiques (il fait notamment un sort à la distribution gaussienne), et les biais cognitifs qui nous amènent à les négliger – en finance, par exemple, leur coût est systématiquement sous-estimé dans les modèles d’évaluation du risque.

Or l’imprévisible, suggère Nassim Nicholas Taleb, est la règle ; en tout cas l’histoire le démontre.

Linéarité et prévisibilité d’un côté, éternelle surprise de l’autre. La sagesse pratique tentera de combiner les deux expectations. Plus généralement, on constate que les méthodes de projection dans le futur élaborées au fil des siècles ne disparaissent pas. Certaines, l’astrologie par exemple sont marginalisées, mais toutes restent dans le jeu. Car le futur, par définition, leur échappe.

Structures du temps: des dieux antiques à l’imaginaire de la disruption

Les méthodes et techniques de lectures du futur sont associées aux structures dont nous imaginons qu’elles gouvernent le monde et avec lui le temps humain.

Dans un monde régi par les dieux, connaître le futur se réduit à connaître leur volonté, c’est-à-dire à interpréter les signes qu’ils nous font parvenir ou qu’ils laissent échapper. C’est la vocation de l’augure. Notons au passage que l’étymologie probable de ce terme est le radical aug, qui se retrouve dans augmenter, dans auctoritas et dans « auguste », adjectif accolé au nom du premier empereur romain, et devenu son nom pour l’Histoire ; un empereur qui combine pour la première fois à Rome pouvoir spirituel et politique. La connaissance de l’augure ouvre sur une autorité, qui elle-même glisse du spirituel au temporel. La connaissance du futur est source de pouvoir – de l’augure au technocrate, en passant par le membre du PCUS, il y a ici une continuité.

Dans le monde du monothéisme, c’est la volonté du Dieu unique qui gouverne le temps. Le christianisme a développé la figure de la Providence (de pro, devant, et videre, voir ; une autre forme possible de ce mot est la prévision), conçue à la fois comme une nécessité (que l’on peut espérer deviner) et comme une liberté (celle de Dieu). L’appréhension du futur est nécessairement une eschatologie, une étude des fins dernières de l’humanité. Le futur chrétien comporte une part d’incertitude (quand aura lieu la fin du monde? pour quelle finalité Dieu a-t-il créé les hommes?), mais il est fondamentalement fermé.

Le temps moderne hérite de cette structure fermée (Hegel et Marx font de l’histoire une structure finie, amenant l'humanité vers une finalité: le règne de l'esprit chez le premier, le communisme chez le second). Mais il ouvre aussi le jeu, avec l'imaginaire d’une humanité souveraine, libérée des dieux et de Dieu, enfin maître de son destin. Les structures du temps qui animent la modernité sont prises dans cette contradiction entre un temps ouvert, riche de possibles, et un temps fermé, une histoire dont le chaos apparent cache le mouvement inexorable vers une fin unique, connue des initiés.

Comme le notait Zaki Laïdi, cette structure fermée a eu tendance à s’estomper avec la chute des grandes pensées de l'histoire. Mais sommes-nous entré dans un présent sans direction? Non. Tout d'abord et comme nous le verrons dans quelques instants de nouveaux récits, pessimistes et donc en rupture avec l'optimisme de la modernité, réactivent l'imaginaire du temps fermé. Par ailleurs les 18 ans qui se sont écoulés depuis la parution du Sacre du présent permettent de déceler l’émergence d’une nouvelle structure du temps. Le monde globalisé, chaotique et rapide du 21e siècle commençant est animé par une figure récurrente, qui structure de plus en plus notre perception du temps historique, dans sa triple dimension économique, sociale et politique : la disruption. Elle a partie liée avec l’idée de crise, de craquement, d’imprévu. Elle est à la fois riche de promesses et porteuse d’inquiétudes.

Venue du monde des technologies, dont l’histoire récente est scandée par des disruptions, cette figure s’est nourrie de notre expérience plus large du temps historique, marquée par des crises globales survenant sans prévenir. Elle détermine notre appréhension du futur, avec l’idée que quelque chose de majeur va survenir, qui changera tout. La robotique, l’intelligence artificielle sont ainsi des promesses inquiétantes de disruption, qui affolent la prévision: innombrables sont les travaux qui tentent de mesurer ex ante l’impact de ces changements sur le marché du travail et les modèles sociaux qui s’y articulent, mais aucun horizon commun, aucun point de perspective consensuel ne se dégage de la lecture des rapports, papiers académiques ou ouvrages de vulgarisation qui traitent de ces sujets.

Disruption signifie perturbation : le terme nous emmène aussi vers le vocabulaire de la météorologie, vers la possibilité des tempêtes et vers une complexité qui est un défi à toute modélisation, à toute prévision fiable. Le temps de la disruption, notre temps, est ainsi représenté à la manière... du temps qu’il fait. Ce n’est pas neutre, surtout quand la météo quotidienne a pour toile de fond l’inquiétant changement climatique, avec sa promesse d’événements extrêmes.

Apocalypse et catastrophes

Interrogeons, pour finir, quelques-unes des figures que nous mobilisons pour qualifier ce futur disruptif qui nous inquiète.

Deux figures extrêmes s’imposent aujourd’hui, mobilisées notamment dans le cinéma hollywoodien et dans les appels à l’opinion publique de chercheurs ou de militants. La première est judéo-chrétienne : c’est l’apocalypse. La seconde nous vient de la Grèce antique: c'est la catastrophe.

L’apocalypse est rentrée dans le vocabulaire de l'époque après Hiroshima. D'abord liée à la peur nucléaire, parfois associée à la chute possible d’un astéroïde de grande taille, elle est désormais mobilisée pour figurer une version extrême du changement climatique, renvoyant aux figures des « grandes extinctions », notamment la fin des dinosaures, ou, pour les paléoclimatologues, à la « grande oxydation » qui a fait disparaître une grande partie de la vie sur terre il y a deux milliards d’années, avec un phénomène inverse de ce qui se passe aujourd’hui : une élévation dramatique du taux d’oxygène, et non de CO2, dans l’atmosphère.

Apocalypse future, donc ? Non, et la fameuse formule de Stanley Kubrik – cinéaste hanté par le futur, celui de 2001 l'odyssée de l'espace, et par le risque nucléaire, avec Docteur Folamour – renvoie à une réalité : apocalypse now. Car l’apocalypse n’est pas le moment de l’événement, mais celui de la révélation. Le terme, forgé en grec par saint Jean, désigne les « choses cachées ». L’apocalypse est une révélation des choses cachées. Le sens religieux, que nous avons tendance à oublier, est important. Quand nous parlons d’apocalypse, nous conférons à notre discours une portée religieuse renvoyant à la fois à une structure historique – la Providence divine, le mouvement inéluctable vers une finalité qui est aussi une fin – et à un régime de parole : une parole prophétique, inspirée et autorisée par Dieu, comme dans la vision de saint Jean.

La deuxième figure extrême mobilisée pour représenter l’avenir, ou un avenir possible, est celle de la catastrophe. Le terme est grec, là encore, mais il a été forgé dans le contexte de la Grèce antique et son usage principal renvoyait alors à la tragédie. La catastrophe désigne précisément un « renversement ». On dirait aujourd’hui un coup de théâtre, à ceci près qu’il est attendu dès le début de la pièce et procède d’une absolue nécessité. C’est une structure obligée de la tragédie grecque, quand les dieux, en quelque sorte, reprennent la main, et précipitent la fin du héros. Une fin annoncée, qui est fondamentalement un sacrifice, comme l’a pointé Nietzsche dans la Naissance de la tragédie. La catastrophe est ainsi une punition, renvoyant à une faute originelle qui, dans le régime de la tragédie grecque, est toujours un hybris : une façon pour l’humanité d’outrepasser ses limites, d’aller trop loin, et d’attirer sur elle la colère des dieux.

La catastrophe, ainsi, est un terme chargé de sens. Il porte en lui une représentation du monde très ancienne, associée à l’idée d’un ordre divin qui se rappelle, brutalement, à l’homme dès lors qu’il tente de sortir des sentiers battus.

Evoquer aujourd'hui des catastrophes nous renvoie à une des contradictions majeures de notre époque. Une époque vouée à l’innovation, imaginant des disruptions consacrant le pouvoir immense de l’homme... et qui conjure ce pouvoir en remobilisant des mécanismes très anciens : les dieux, lassés de notre outrecuidance, finiront par nous punir.

Certains philosophes modernes appellent à apprivoiser l’idée de catastrophe. Kostas Axelos appelait dans un de ses derniers textes à une « amicalité envers la catastrophe ». Jean-Pierre Dupuy, dans le même ordre d’idées, défend un « catastrophisme éclairé », partant de l’idée que l’extrême va advenir et qu’il convient de l’intégrer dans nos décisions. Il y a là une double leçon, à méditer : en rabattre sur le rêve moderne d’un futur prévisible, accepter les « cygnes noirs » et les événements imprévisibles, se préparer même à leur survenue, en mettant au premier plan une notion émergente, la résilience. Et ne pas se laisser affoler par la terreur antique encore présente dans les figures que nous mobilisons pour imaginer le futur.

Une dernière figure, elle aussi surgie de l’Antiquité, peut nous y aider. Le futur, en latin, se formule aussi comme un avenir. Ce qui advient, ce qui va venir : ad venturus. L’aventure est l’autre visage du futur.