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Une Renaissance numérique

L’art du XXe siècle a cultivé la notion d’avant-garde. Mais ne serait-il pas aujourd’hui dépassé par la technologie, qui nous précipite à toute allure vers l’inconnu et dont la créativité semble inépuisable ? Cette accélération peut faire de notre époque une Renaissance, un de ces moments où l’humanité se réinvente. Les ressources de la création artistique lui sont plus que jamais nécessaires.

Tuesday
13
March 2018
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Le numérique transforme le monde, c’est entendu. Mais dans quelle direction? Et comment apprendre à penser les possibles? On entend beaucoup en Europe un discours dystopique caractérisé par des projections très noires d’un futur sans emploi, de dictature des algorithmes, ou d’une transparence rimant avec surveillance. En Californie, à l’inverse, les «exponentialistes» voient l’utopie technologique sans aucune nuance. Faire le lien entre l’utopie et la dystopie. Entre elles il y a un espace – appelons-le le futur – qu’il convient de baliser. D’où la nécessité d’une discussion, d’une mise en contact des représentations, d’une activation intellectuelle des possibilités offertes par la technologie. C’est précisément ce que permet la fiction, et plus largement la création artistique. Le design fiction en est un bon exemple : concevoir aujourd’hui, par exemple, un catalogue Ikea de l’an 2050! Le séminaire Post Digital de l’ENS travaille sur des futurs racontés par des artistes et tente de tracer des chemins. Ici le rôle de l’art est essentiel, car c’est le privilège de la fiction : on ne peut pas se tromper, la fiction n’est ni fausse, ni vraie, elle est juste possible, et cela suffit à tout interroger. Une vraie «Renaissance numérique» ne peut se passer d’un versant critique. Ce n’est pas seulement une question éthique, ou un point de régulation, mais un enjeu de développement technologique. Les lieux qui apporteront les solutions les plus pertinentes, les plus intelligentes, seront forcément ceux où l’on aura su s’interroger sur l’impact, sur les usages, sur l’acceptabilité. En d’autres termes, ce seront les lieux où la pensée critique et la puissance technique auront su dialoguer pour affiner et améliorer les développements technologiques. Les métropoles européennes sont à cet égard des lieux intéressants, car ce sont des points de rencontre entre une tradition critique bien enracinée et des écosystèmes numériques en plein essor, appuyés sur une recherche de classe mondiale.

Paris Innovation Review – Cela fait quelques décennies que les créateurs ont commencé à s’approprier les technologies numériques. Le thème du «post-digital» est même apparu. Est-ce pour les artistes une façon de rattraper leur époque?

Alexandre Cadain – Ce qui s’est passé de révolutionnaire au cours des dernières années touche au fait que la création, notamment numérique, est mobilisée par d’autres disciplines. Ce phénomène, j’en ai d’abord été le témoin en tant qu’étudiant : j’ai commencé mes études supérieures en 2010 et je les ai achevées en 2015. On pourrait le résumer ainsi : le numérique et ses technologies associées formaient à l’origine une discipline, une verticale, un métier ; or on a compris que c’était une transversale, réunissant toutes les disciplines, et cette transversale est devenue un lien formidable entre des départements qui se contentaient jusqu’alors de voisiner poliment. La mise en relation était nécessaire depuis longtemps, mais elle n’avait pas vraiment eu lieu, ou de façon sporadique. Elle était invisible.

Ce qui est remarquable, c’est que ce besoin de liens s’est manifesté tous azimuts. Le séminaire sur le « post digital » que je co-anime à l’ENS Ulm en est un bon exemple : il répondait à une envie exprimée aussi bien par les élèves que l’Ecole de faire le lien entre les départements scientifiques et littéraires.

Le sujet de ce séminaire, ce sont les conséquences du numérique sur le monde de la création. Le point de vue que nous avons adopté, c’est comment regarder depuis les futurs les développements de la science actuelle. Nous sommes donc systématiquement entre la science et la fiction, toutes nos conférences associent le regard de grands experts scientifiques – en particulier sur l’intelligence artificielle qui est l’un de nos domaines de prédilection – et une dimension artistique afin de sentir, d’intepréter des éléments encore latents. Sur ces sujets, personne n’a dépassé le stade de l’exploration, et à vrai dire, nous ne savons pas nous-même exactement ce que nous cherchons !

La question centrale est simple : avec cette nouvelle palette qu’offre le numérique, que fait-on ? Comment faire pour qu’au lieu de prolonger linéairement le premier monde, nous en pensions d’autres, à faire naître tout autour, et dedans ? Mais le simple fait de poser la question permet d’en mesurer les enjeux, et contribue à infléchir l’orientation de la réponse. Une réponse qui, de toute façon, finirait (peut-être ?) par arriver. Il est intéressant alors de jouer à poser la question avant que la réponse ne vienne, pour bien créer le futur ou au moins, continuer d’y croire !

Est-ce une façon de sortir du débat impossible entre l’enthousiasme un peu naïf des technophiles et la technophobie latente du discours critique?

Assurément. On entend beaucoup en France et en Europe un discours dystopique caractérisé par des projections très noires d’un futur sans emploi, ou de dictatures des algorithmes, ou d’une transparence rimant avec surveillance. En Californie, à l’inverse, les «exponentialistes» que l’on croise à la fondation XPrize ou chez Hyperloop Transportation Technologies voient l’utopie technologique sans aucune nuance. Ces deux mondes renvoient l’un et l’autre à une curiosité, à une fascination pour ce futur modelé par l’intelligence artificielle et dont nous ne savons qu’une chose : il sera très différent de ce que nous connaissons.

Faire le lien entre l’utopie et la dystopie, entre l’extase et l’inquiétude, me semble tout aussi essentiel aujourd’hui que de réunir les disciplines scientifiques.

Mais il ne faut pas se faire d’illusion : l’inquiétude, aujourd’hui, est vive. En témoigne cette anecdote. La première session de notre séminaire de 2016 faisait intervenir Yann LeCun et Jean Ponce, deux stars dans le domaine de l’intelligence artificielle. Le titre de la session était «Love Machine», le thème les futurs de l’intelligence artificielle – jusqu’où serons-nous capables d’aller ? Avec 2700 inscrits pour 200 places, nous devions faire un tri. J’ai donc demandé à chacun des inscrits d’écrire une petite fiction sur le futur de l’intelligence artificielle. Or les – très nombreuses – réponses étaient très souvent du côté de la dystopie plus que de l’utopie. Il semblait très difficile de raconter quelque chose de très engageant, imaginant une technologie qui, sans même parler d’apporter le bonheur, à tout le moins viserait le bien commun. C’est une expérience empirique qui vaut ce qu’elle vaut, mais elle dit quelque chose de notre état d’esprit collectif et de notre appréhension du « monde d’après ». Et ce n’est pas tout. Quelques mois plus tôt, j’avais fait la même démarche à Los Angeles avec XPrize. J’ai obtenu une écrasante majorité d’utopies ! Et parfois la même histoire, comme la relation amoureuse d’un humain et d’une machine, était une utopie en Californie et une dystopie à Paris.

De fait, sur une question comme le transhumanisme on constate ce grand écart entre des «croyants» et des inquiets, soit dubitatifs, soit interrogatifs face aux enjeux éthiques, aux dérives possibles, aux implications inaperçues.

Ce grand écart est fascinant. On peut l’analyser en sociologue ou en historien, en pointant les différences de représentation, de dynamisme économique, la diversité des expériences historiques. Mais on peut aussi y voir l’espace d’un dialogue, nécessaire et impossible, entre des visions qui ont en commun de « manquer » leur objet. Entre l’utopie et la dystopie il y a un espace – appelons-le le futur – qu’il convient de baliser. D’où la nécessité d’une discussion, d’une mise en contact des représentations, d’une activation intellectuelle par la fiction des possibilités offertes par la technologie.

Entre l’utopie et la dystopie il y a un espace – appelons-le le futur – qu’il convient de baliser.

Nous sommes à l’aube de quelque chose de très, très différent. Pensons à ce qui s’est passé il y a des centaines de milliers d’années avec le feu : cela a permis de se nourrir différemment, de se chauffer – et dix ans plus tard le premier village a brûlé. Et des tours brûlent encore aujourd’hui. Mais entre l’utopie du feu et la dystopie du feu, il y a notre monde.

La technologie est amorale. L’intelligence artificielle, on peut en faire ce qu’on veut. L’enjeu n’est pas de la refuser ou d’y adhérer, elle se développe de toute façon et elle organise déjà une partie de notre vie. L’enjeu est de prendre conscience de ce pouvoir. «With great power comes great responsibility», comme le dit – après saint Luc, Voltaire et le maire de New-York en 1892 – l’oncle de Spiderman ! Et aujourd’hui, comme nous disposons d’une puissance technologique infiniment supérieure à celle des générations passées, nous devons nous montrer exigeants : cette responsabilité nous oblige à faire plus que le bien : à faire merveille.

Cette idée d’une responsabilité collective monte en puissance.

Oui, il y a à la fois une prise de conscience générale et une volonté, au sein de certaines institutions, d’investir dès aujourd’hui ces sujets dont la régulation se joue plutôt, pour le moment, sous la forme de chartes entre les grandes entreprises technologiques. Les nations sont quelque peu dépassées par l’ampleur des enjeux. Mais au niveau international les choses bougent. En juin 2017, l’ONU a ainsi monté un sommet sur le thème «AI for Good», auquel j’ai participé activement, notamment pour le groupe de travail «Future of Work». L’enjeu est de dessiner des stratégies de résolutions des Objectifs de Développement Durable à l’aide de l’IA. Cette année nous renouvelons le projet en concentrant notamment certaines recherches autour de la confiance dans l’intelligence artificielle et la nouvelle économie qu’elle peut faire émerger.

Une vraie «Renaissance numérique», au fond, peut-elle se passer d’un versant critique?

Probablement pas. Ce n’est pas seulement une question éthique, ou un point de régulation, mais un enjeu de développement technologique. Les lieux qui apporteront les solutions les plus pertinentes, les plus intelligentes, seront forcément ceux où l’on aura su s’interroger sur l’impact, sur les usages, sur l’acceptabilité. En d’autres termes, ce seront les lieux où la pensée critique et la puissance technique auront su dialoguer pour affiner et améliorer les développements technologiques. La Renaissance italienne, et à sa suite l’aventure européenne des Lumières et de la Révolution industrielle, a vu à la fois un essor des techniques et une réflexion extrêmement intense sur un monde mis en mouvement par l’histoire – un concept qui sort précisément de la rencontre entre une poussée technologique (imprimerie, gouvernail d’étambot, boussole, puis machine à vapeur, à tisser, etc.), ses conséquences économiques et géographiques, et l’effort de penser ces bouleversements.

D’où l’intérêt de connecter, de mettre en balance, d’articuler l’optimisme technophile (plutôt californien) et les inquiétudes (plutôt européennes) ; pas tant pour trouver un point d’équilibre que pour affiner et enrichir les représentations et les réflexions, en partant de l’idée que ces technologies sont amorales et qu’il est crucial d’orienter leurs développements, d’explorer leurs implications.

Les métropoles européennes sont à cet égard des lieux intéressants, car ce sont des points de rencontre entre une tradition critique bien enracinée et des écosystèmes numériques en plein essor, appuyés – je pense en particulier à l’intelligence artificielle – sur une recherche de classe mondiale.

On peut penser aussi aux institutions qui émergent actuellement, comme PSL, ou plus largement à tout ce qui se joue à la croisée de l’art et des sciences. Là encore, l’expression «Renaissance digitale» permet de pointer des phénomènes sans doute discrets, mais qui pourraient avoir une importance majeure, à commencer par le ressourcement de la pensée technologique dans la création artistique.

Revenons sur cette idée d’exploration du futur, qui confère à la fiction et aux arts un rôle majeur.

S’interroger sur le futur, c’est depuis longtemps l’objet de la planification, et de la prospective. Mais ces exercices sont faits en quelque sorte à froid, et manquent quelque chose. Pour savoir quoi, on peut filer la métaphore de l’exploration spatiale. J’ai eu la chance de participer à un groupe de design pour les architectures martiennes qui réunissaient d’éminentes personnalités de l’espace, dont Buzz Aldrin. Les astronautes évoquaient tous la révélation de l’ overview effect» comme une expérience commune aux quelque 600 personnes qui sont allés dans l’espace et plus encore aux 12 qui sont allées sur la Lune : voir la terre comme une île perdue dans un océan de vide. Et prendre physiquement conscience de l’absurdité des barrières imaginaires érigées entre les nations, entre les espèces, ces guerres constantes, quand vu de l’espace nous avons surtout en partage cette extrême fragilité, ce tout petit monde.

La voyage d’Aldrin, ce n’est pas Terre-Lune puis Lune-Terre ; c’est Terre-Lune puis Lune-Terre’. Il est revenu avec une autre vision de la terre, une conscience bouleversée. C’est exactement le programme que peut se donner un projet d’exploration du futur : revenir vers un présent’, que l’on veut améliorer à partir des futurs que l’on a explorés, des utopies que l’on a envie de construire, des dystopies que l’on cherche à conjurer.

C’est tout l’enjeu du design fiction, que de travailler sur une réalité possible, et d’en revenir en se demandant comment en construire les premiers morceaux. Nicolas Nova, par exemple, a créé le Near Future Laboratory, où l’on réalise par exemple des catalogues Ikea de l’an 2050. Ils travaillent avec des designers, des anthropologues, et l’on se retrouve avec un objet du futur dans les mains.

Les catégories mobilisées pour qualifier cette réalité future sont le probable, le prévisible, le possible, le préférable ; on travaille sur des futurs racontés par des artistes – à quoi peut ressembler l’an 3000 ? – et on tente de tracer des chemins. Ici le rôle de l’art est essentiel, car c’est le privilège de la fiction : on ne peut pas se tromper, la fiction n’est ni fausse, ni vraie, elle est juste possible, et cela suffit à tout interroger.

C’est en quelque sorte le contraire d’une équation, dont l’objet est de trouver x, de réduire les possibilités jusqu’à une seule valeur possible. Prenez une feuille blanche, la liberté de la main est absolue, tout peut advenir quand on commence à dessiner.

Et dans l’ère où nous vivons aujourd’hui, cette ère inédite qui renoue avec l’inconnu, où tout redevient possible, les artistes peuvent mieux que personne explorer l’espace vertigineux des possibles, de nous mettre face aux voies de la contingence. Prenez un événement comme l’édition 2015 de la Biennale de Venise, dont le thème était All the World’s Future. Chaque pavillon national présentait une version de ce futur, souvent travaillée par le thème du changement climatique. Nous parlions tout à l’heure de responsabilité : en visitant la Biennale, j’ai été frappé par la façon dont ils prenaient le sujet au sérieux. Leur créativité, leur imagination étaient habitées par ce sérieux. Ce réengagement de l’art dans le réel – un réel inconnu, mais projetable, explorable – est remarquable.

On a fêté il y a quelques années les 100 ans du Manifeste du futurisme, de Marinetti. Or le vocabulaire et les catégories de pensée du manifeste se retrouvent aujourd’hui dans les grandes entreprises technologiques, sans forcément qu’elles s’en rendent compte. Leur vocabulaire est d’ailleurs celui de la prédiction, ce qui est d’une naïveté confondante. Les artistes contemporains, à l’inverse, font travailler les représentations, essaient de se libérer des images convenues pour explorer les failles, l’envers du décor, les autres futurs possibles, pour faire l’expérience de l’imprévisible.

Ce travail de la contingence est nécessaire. Nous sommes ici au cœur de la Renaissance digitale : une véritable accélération technologique, qui redonne à l’art une fonction essentielle dans l’exploration des mondes vers lesquels nous nous précipitons au rythme effréné de la loi de Moore – des mondes où tout ne peut être que surprise.

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Pour prolonger cette lecture, nous vous recommandons Une brève histoire du futur, un article de Paris Innovation Review Editors qui met en perspective les différentes manières de projeter le futur, de saint Jean à Ray Kurzweil en passant par le Gosplan.

Alexandre Cadain
Co-fondateur d'ANIMA, ambassadeur de la fondation XPRIZE, co-organisateur du séminaire Postdigital à l'ENS - PSL